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Full text of "Les pierres de Paris"

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lies Pierres de Paris 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Couronnés par l'Académie française 



Coins de Paris, un volume grand in-16, orné de 105 illus- 
trations, d'après les curieux documents fournis par l'auteur 
(lie mille). 

Promenades dans Paris, un volume grand in-16, orné de 
125 illustrations et plans, d'après les documents de l'auteur 
(22 e mille). 

Nouvelles promenades dans Paris, un volume grand in-16, 
orné de 135 illustrations et de 20 plans anciens et modernes 
(14 e mille). 

A travers Paris, un volume grand in-16, orné de 148 illustra- 
tions et de 16 plans anciens et modernes (9 e mille). 

Le Long des rues, un volume grand in-16, orné de 132 illus- 
trations et plans (7 e mille). 

Environs de Paris ^ re Série), un volume grand in-16, orné 
de 125 illustrations et de 3 plans anciens (7 e mille). 

Environs de Paris (2 e Série), un volume grand in-16, orné 
de 111 illustrations et plans (6 e mille). 

Tableaux de Paris, un volume in-16, avec 113 illustrations et 
plans. 

Les Théâtres de Paris (Le Boulevard du Crime, Les 
Théâtres du boulevard), avec 376 reproductions de docu- 
ments anciens. Un volume in-16 grand Jésus. 



Georges Cain 

Conservateur du Musée Carnavalet et des Collections historiques 
de la Ville de Paris 



LES 



fmm de paris 



Ouvrage orné de i33 illustrations et de 6 Plans 
anciens et modernes. 



PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE RACINE, 26 

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés 
pour tous les pays. 



707 
C3 




853545 



k, 



A mon Ami 



L.-P. AUBE Y 



bien affectueusement. 



G. C 



Mai jgjo. 



lies Pierres de Paris 



A 



LA « MANSARDE » 

DE BONAPARTE 



u bout du Pont-Neuf, à l'angle de l'étroite rue de 
Nevers (*), au numéro 5 du quai Conti, pendant plus 
d'un demi-siècle, les Parisiens montrèrent avec orgueil aux 
étrangers, respectueusement émus, une vieille bicoque 
dont les quatre étages carrés se terminaient par des 
mansardes pratiquées dans un toit pointu. L'immeuble 
était fort laid, mais une plaque de marbre noir — scellée 
au mur en vertu d'une autorisation impériale d'oc- 

(1) La rue de Nevers n était, au xm e siècle, qu'une ruellcqui ser- 
vait de passage aux eaux et aux immondices de la maison des 
Krères Sachets et du jardin du collège Saint-Denys. 

Klle était fermée à ses deux extrémités, c'est pour celle raison 
qu'on la nomma en 1G36 rue des Deux-Portes; on lui a donné le 
nom de Nevers parce qu'elle régnait le long des murs de l'hôtel 
de Nevers. — Jaillot, liecherches sur Paris, t. V, p. 60. 



Z LES PIERRES DE PARIS 

lobro 1S59 — portait, en lettres d'or, celte merveilleuse 
inscription : 

« L'empereur Napoléon Bonaparte, officier d'artillerie 
sortant de l'École de Brienne, demeurait au cinquième 
étage de cette maison. » 

La légende était jolie, l'endroit particulièrement 
évocaleur et pittoresque : au débouché du vieux Ponl- 
I\euf, le long des quais de la Seine qui sont les plus beaux 
du monde, à deux pas de l'Institut, de l'hôtel des Mon- 
naies, du marché à la Volaille (ses piliers trapus s'éle- 
vaient alors — pas très haut — au coin de la rue des 
Grands-Auguslins), à cinquante mètres du terre-plein du 
Ponl-Neuf et de la statue du bon roi Henri, près des 
maisons historiques de la place Dauphine que dominent 
les tours pointues de la Conciergerie et la flèche de la 
Sainte-Chapelle... Quel cadre pour un grand souvenir! 
Sans compter que, du même coup d'œil, on pouvait 
contempler la mansarde du pauvre lieutenant Corse, 
« le Nid de l'Aigle », et le fastueux palais du Louvre 
d'où Napoléon le Grand, César tout-puissant, avait dicté 
ses lois à la terre. Antithèse vivante... 

Admirable matière à mettre en vers latins I 

Aussi fut-ce une déception quand une gênante élude 
des textes vint exproprier cette « mansarde » chimé- 
rique ! Mais les faits étaient là, inexorables : il fallut 
desceller la plaque menteuse qui figure — déplorable 
épave — dans le couloir de la maison où le bon libraire 




Martial, aq. LE ^ 5 Dl , QUAI C0N TI V EI\S 1860 



LA (( MANSARDE )) DE BONAPARTE O 

Gougy entasse ses précieuses collections. Quelques 
enragés protestèrent, assurant que « c'était un coup 
monté par le gouvernement », et la tradition populaire 
compte encore des adeptes, témoin le vieux cocher qui 
tout récemment faillit nous précipiter sous une auto — 
à la place même où l'éminent professeur Curie fut stu- 
pidement écrasé en 1906, — occupé qu'il était à désigner 
du bout de son fouetune lucarne haut perchée : « Tenez, 
bourgeois, c'est ici que Napoléon a habité,., là-haut, 
parfaitement... et qu'il a appris à les brosser tous..; 
C'est épatant ça... hein?... » Plus que jamais, devant 
cette héroïque affirmation, nous déplorâmes la dangereuse 
manie qu'ont les historiens — ces empêcheurs de rêver 
en rond — de démolir les légendes! 

Le premier coup de pioche avait été donné en 1884 
par l'érudit Auguste Vitu qui démontra que jamais Bona- 
parte n'avait logé 5, quai Conti. S'appuyant sur les affir- 
mations de la duchesse d'Abrantôs, A. Vitu situa la 
« mansarde » 13, quai Conti, en l'hôtel de M mP de Per- 
mon, mère de la générale Junot, duchesse d'Abrantès. 
Ce charmant petit hôtel existe toujours; intact ou à peu 
près. 11 s'élève au fond de la petite place enfoncée, 
presque dissimulée, entre Tlnslitut et le Palais de la 
Monnaie. La porte d'entrée s'ouvre au numéro 2 de 
l'impasse Conti et les beaux appartements du rez-de- 
chaussée sont occupés par la librairie Pigoreau (ancienne 
maison Nyon). 

Plusieurs citations des Mémoires de M me d'Abrantôs 



6 LES PIERRES DE PARIS 

justifiaient amplement l'assertion de M. Vitu. « Lorsque, 
aujourd'hui, écrivait-^elle vers 1840, je passe sur le 
quai Conti, je ne puis m'empêcher de regarder une 
mansarde à l'angle gauche de la maison, au troisième 
étage. C'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il 
venait chez mes parents. Celte petite chambre était fort 
jolie. A côté se trouvait celle de mon frère... » (*). — 
Cinq lignes plus haut, M me d'Abrantès précise : « Sous 
prétexte d'entorse, Napoléon passa toute une semaine 
dans notre maison. » — Est-ce assez net? Aussi, 
crédule et confiant, regardions-nous avec émotion la 
« mansarde à l'angle gauche ». L'exquise courtoisie de 
M. Pigorcau nous avait permis ds visiter maintes fois 
non seulement les admirables valons sculptés du rez-de- 
chaussée, qui furent les salons de M me de Permon, mais 
encore les pittoresques recoins de sa garçonnière. Nous 
avions gravi respectueusement le viôil escalier, garni 
d'une belle rampe en fer forgé, conduisant a la fameuse 
« mansarde », charmante pièce mansardée, d'où la vue 
sur la Seine est admirable, qui dépend aujourd'hui du 
logis de M. Desjardins, le parfait comédien qui — ô coïn- 
cidence! — ressemble à Bonaparte dont il reproduisit 
d'ailleurs avec grand talent l'impériale silhouette en une 
pièce représentée à la Porte-Saint-Martin... Nous croyions, 
nous aussi, à la légende de la « mansarde » ! 

Rien ne paraissait d'ailleurs plus plausible que les 

(1) Mémoires de la Duchesse 'd'Abrantès, t. I, p. 59, 



LA « MANSARDE )) DE BONAPARTB / 

dires de M me d'Abranlès. Les familles Bonaparte et Per- 
mon, Corses d'origine, se connaissaient. M me de Permon 




Deveria, lith. 



M me D'ABRANTfeS. 



avait assisté aux derniers moments de Charles Bonaparte, 
père du futur empereur ('), mort à Montpellier le 

(l) ld ., p. 70. 



8 LES PIERRES DE PARIS 

27 février 1785, et de plus elle avait recueilli en son 
hôtel de Montpellier, « où les Permôn jouissaient des 
avantages d'une fortune prospère », le jeune Joseph 
Uonaparte auqutl elle prodigua « tous les soins qu'il 
pouvait attendre de la mère la plus pa sionnée ». 

déception! tous les récits concernant la jeunesse 
de Bonaparte, élève de l'École militaire f 1 ;. familier du 
logis de M me de Permon, sont erronés, hiiquAs dans un 
but de réclame. « Tout cclac.-l faux. — asnirc M. Fr. Mas- 
son, l'un des plus impeccables hUtoricns de Kempï rmr 
Napoléon — d'abord les élèves de lie » ! c militai e ne 
sortaient jamais que pour des promenades militaires où 
leurs chef» les conduisaient... Puis une simple c.unpi- 
raison de dates renverse toutes ces légendes. » Ft 
M. Fr. Masson a raison... jugez en? 

C'est le 1 er novembre 178'i que Bonaparte — arrivé 
de la \eillc à Paris par le coche d'eau bourguignon qui 
l'a débarqué au port Saint-Paul en même temps que 
quatre de ses condisciples, sous la surveillance d'un 
Frère minime — entre, comme « cadet-gentilhomme 

(1) Napoléon, qui se destinait à la marine, avait passé, à l'Ecole 
de Briennc, un excellent examen dont nous possédons les notes, 
dues au chevalier de Kéralio, inspecteur des Écoles militaires : 
« M. de Buonaparte (Napoléon) : né le 15 août 1769, de 4 pieds 
10 pouces — a fait sa quatrième. Constitution, santé excellentes, ca- 
ractère soumis, doux, honnête, reconnaissant — Conduite très régu- 
lière; s'est toujours distingué par son application aux mathéma- 
tiques. 11 sait très passablement son histoire et sa géographie. II est 
très faible dans les exercices d'agrément. Ce sera un excellent marin 
digne d'entrer à l'École de Paris. » 



LA (( MANSARDE » DE BONAPARTE 



9 



admis à suivre les cours » à l'École militaire (*). Là, 
notre héros partage la chambre de son « binôme Desmazis 




BONAPARTE. 

Dessiné par Guérin. Gravé par G. Fiesinge? 



« dont l'unique fenêtre donnait sur la grande cour ». 
Un an plus tard, le 28 octobre 1785, Bonaparte — nommé 
lieutenant en second au régiment de La Fore (tenant 

(1) 22 octobre 1784. Le maréchal de Ségur — Ministre de la 
Guerre — signe le brevet de cadet-gentilhomme de Bonaparte, le 
30 octobre. Départ de l'École Royale de Brienne sous la conduite 
d'un frère minime en compagnie de MM. de Montarby de Dampierre, 
Castres de Vaux, Laugier de Bellecour, et de Comminges également 
admis à l'École militaire de Paris. 



10 LES PIERRES DE PARIS 

garnison à Valence), à la suite d'un examen présidé par 
Laplace où il fut classé quarante-deuxième sur cin- 
quante-huit concurrents, faisait dans Paris « sa première 
sortie libre... sous la surveillance d'un bas officier de 
l'École. Il rendit visite à M. de Marbeuf, évêque d'Aulun, 
au rez-de-chaussée du palais abbatial de Saint-Germain- 
des-Prés » et termina sa journée par « quelques courses 
et promenades dans Paris ». Le lendemain, Bonaparte et 
Desmazis partaient pour Valence; « ils avaient soupe 
et couché dans le voisinage du bureau de la diligence 
de Lyon qui les emmenait à leur future garnison, et le 
bas officier — leur mentor — avait soldé la dépense ». 

Or, en octobre 1785, les Permon — abandonnant 
Montpellier — étaient venus s'installer (de 1783 à 1792) 
dans l'hôtel de Sillery, quai Conti. 

Au moment de son départ, Bonaparte n'est-il pas 
venu — comme c'est plausible — saluer et remercier 
M me de Permon qui avait été parfaite pour son père et 
son jeune frère, et ne pouvons-nous accepter pour véri- 
dique cette page des Mémoires? 

— « Je me rappelle que le jour où il endossa l'uni- 
forme il était joyeux comme tous les jeunes gens le sont 
à pareil jour, mais il avait dans son habillement (uni- 
forme bleu, veste bleue, parements rouges et boutons 
blancs, chapeau à cornes, épée) une chose qui lui donnait 
une apparence fort ridicule, c'étaient ses bottes. Elles 
étaient d'une dimension si singulièrement grande que 
ses petites jambes, alors fort grêles, disparaissaient dans 




LE SALON DE M me DE PERMON, 

Aujourd'hui salon de M. Pigoreau, place Conli, n° 2. 
Paul Vouillemont, phot. 



LA (( MANSARDE )) DE BONAPARTE 



13 



leur ampleur. Ma sœur et moi ne pûmes nous contenir 

et des rires fous s'ensuivirent... 

11 se fâcha. « On voit bien », 

dit-il d'un air dédaigneux à ma 

sœur, « que vous n'êtes qu'une 

petite pensionnaire... » — « Et 

vous», répliqua-t-elle, « vous 

n'êtes qu'un Chat botté ! » 

Tout le monde se mit à 

rire... » (*). 

Faisons comme « tout le 
monde » et amusons-nous à 
évoquer dans le grand salon 
aux boiseries grises — d'où la 
vue sur la Seine et le vieux 
Louvre est si plaisante — la 
silhouette imprévue de l'impé- 
rial Chat botté dont les prodi- 
gieuses enjambées dépassèrent 
de beaucoup les « sept lieues » 
que, parcimonieusement, leur 
avait assignées jadis le bon 
Charles Perrault. 

C'est en 1792 seulement 
que nous avons la preuve indis- 
cutable d'une visite du « capi- 

(1) Mémoires de Madame $ Abr an- Martial, aq. 

tes, pp. 85 et 86, passim. passage saint-roch. 




14 



LES PIERRES DE PARIS 



taine d'artillerie » Bonaparle à l'hôtel du quai Cunli. 11 y 
dîna le jeudi 14 juin : « J'ai dîné hier chez M. de Pcrmon, 
écrit-il à son frère; madame est fort aimable, aime 
beaucoup la Patrie et aime à avoir des Corses chez 
elle... >' Fréquenla-t-il peu ou pruu la maison? la chose 
est d'importance secondaire. Il y est venu; cela suffit pour 
nous permettre d'évojuer son profil césaricn, ses yeux 




ESTAMPE ALLÉGORIQUE PUBLIÉE VERS 1800. 

Musée Carnavalet. 



d'aigle, son teint olivâtre, ses cheveux longs « en oreille 
de chien », se reflétant dans les glaces, dépolies par les 
ans, encore fixées aux murs du salon et du. petit salon, et 
nous le rêvons mince dans son uniforme râpé, adossé à 
la grande cheminée de marbre; aigri, rageur, se plaignant 
du sort, attendant anxieusement un avenir meilleur. 
L'année 1792 fut, en etfet, particulièrement pénible 



LA (( MANSARDE )) DE BONAPARTE 



15 



pour Bonaparte végétant 
misérablement à Paris. Il 
avait dû revenir de Corse 
pour se justifier, devant 
e ministre de lâgiérrâ 
Lajard, d'une grave accu- 
sation « d'indiscipline et 
d'insubordination ». Le 
28 mai, il s'installait rue 
Royale-Saint- Roch (depuis 
rue des Moulins), à l'hôtel 
des Patriotes hollandais 
(ci-devant hôtel Royal — 
table d'hôte à 3 livres); 
mais sa détresse était si 
grande qu'il écrivait ce 
môme jour : « J'y suis 
trop chèrement, de sorte 
que je changerai aujour- 
d'hui ou demain ». Et le 
lendemain il allait gîter 
rue du Mail, à l'hôtel de 
Metz — où il occupait au 
troisième étage la cham- 
bre numéro 14. « On lui 
connut à cette époque 
une dette de 15 francs 
chez un marchand de vin 




Martial, aq. 
l'angle de la rue des moineaux 
et de la rue des moulins. 



16 LES PIERRES DE PARIS 

de la rue Sainle-Avoye » (*) et il en était réduit à mettre 
sa montre en gage chez Fauvelet — frère de Bourrienne 
— qui tenait une « entreprise d'encan national » à l'hôtel 
Longueville, place du Carrousel... ( 2 j On put voir Napo- 
léon mangeant au cabaret, « chez Justat, rue des Petits- 
Pères, où la portion coûtait six sous »! ( 3 ) 

Il paraîtrait tout simple qu'en sa détresse Bonaparte fût 
allé chercher parfois refuge auprès des rares personnes 
qu'il connaissait à Paris... il dut alors fréquenter l'hôtel 
Permon, où il dînait le 14 juin... Aussi le souvenir du dieu 
de la Guerre est-il resté invinciblement attaché à l'hôtel par 
tous les liens tenaces d'une tradition chère aux Parisiens. 

11 nous souvient que M. Pigoreau nous fit l'honneur — 
il y a quelque quinze ans — de nous présenter à M ile Nyon, 
plus qu'octogénaire, dont la famille habitait l'hôtel depuis 
l'époque du Consulat. M lle Nyon nous accueillit avec la 
bonne grâce charmante que les personnes âgées daignent 
parfois réserver à ceux qu'elles sentent amoureux d'un 
passé qui leur fut cher. Elle nous conta, avec émotion, 
la légende fameuse qui avait bercé sa jeunesse! Pauvre 
M Ile Nyon, combien elle serait désolée de voiries terribles 
historiens modernes effeuiller ses illusions!... Après 
tout, comme elle semblait un tantinet voltairienne, elle 
se contenterait probablement de nier leur infaillibilité et 
les enverrait au diable!... 

(1) Chateaubriand. Mémoires d'Outre-Tombe, t. III, p. 24 

(2) Bourrienne. Mémoires, t. I, p. 50. 

(3) Saint-IIilaiiœ. Habitations napolèoiiicnnes, p. G5. 



r 



AU VIEUX QUARTIER 
DES BLANCS-MANTEAUX 



Dix heures du soir. Le commissariat de police de la rue 
Vieille-du-Temple est rempli de monde ; des gar- 
diens de la paix, des cyclistes, une quinzaine d'agents 
en bourgeois, aux yeux résolus, aux poignes solides... 
Très calme, achevant sa cigarette, le commissaire donne 
ses ordres, précise les consignes, de manière à prévenir 
toute surprise. « Vous, brigadier, vous surveillerez la 
courette et empêcherez toute évasion... Huit agents bar- 
reront la rue... les autres me suivront dans le cabaret... 
Personne ne devra sortir avant mon interrogatoire. On 
agira résolument et rapidement... Pas de bruit, gagnons 
le rendez-vous par petits paquets... Ouvrons l'œil, nous 
avons affaire à des finauds... » 

Il s'agit de perquisitionner du côté de l'Hôtel de 
Ville, en une boutique de marchand de vin perdue dans 



18 LES PIERRES DE PARIS 

le lacis des petites rues grouillantes du Marais : rue des 
Rosiers, rue du Roi-de-Sicile, rue des Juifs, ruelles sor- 
dides, presque uniquement habitées par des israélites 
polonais, russes, allemands, la plupart ouvriers four- 
reurs ou casquetliers. C'est un quartier étonnant, une 
sorte de « ghetto » oublié dans Paris ; on y parle rare- 
ment français, et beaucoup de boutiques, depuis le 
boucher jusqu'au coiffeur, portent à côté de leur habi- 
tuelle enseigne un sous-titre et des indications 
en caractères hébraïques ou russes. 

Notre marchand de vin gîte rue des ÉcouffesJ 1 ); chez 
îui se réunissent des bandes de voleurs cosmopolites : 
spécialistes pour vols de bijoux, perceurs de murailles, 
receleurs ou indicateurs de mauvais coups à faire; 
presque tous gaillards dangereux, prêts à « dégringoler» 
le passant attardé, à forcer une caisse, à fracturer une 
chambre de deux coups de^ pince-monseigneur : une 
pesée en bas, une pesée en haut, le pêne saute et la 
farce est jouée. 

Les plaintes affluent; on va agir... nous partons, 
filant silencieusement le long des rues sinueuses, noires, 
lugubres avoisinant l'Imprimerie nationale. La nuit est 
sombre... par instants la lune accroche des lumières 
bleues sur les toits, sur un angle de muraille, sur une 
enseigne en saillie ; les becs de gaz, par-ci par-là, pro- 

(1) C'est rue des Ecouffes qu'habitait notre grand peintre Philippe 
de Champaigne. Une plaque apposée au n° 20, précisé qu'il y 
mourut en 1674. 




LA RUE VIEILLE-DC-TEMPLE VERS 1860. 



AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX 21 

jettent sur le pave gras des reflets rougeâtres et trem- 
blotants... Nos groupes se rejoignent: notre passage a 
provoqué quelque émotion : des individus suspects plon- 
gent dans des ruelles noires, des filles en cheveux entrent 
en coup de vent chez d'hospitaliers marchands de vin, 
des coups de sifflet stridents retentissent; mais les pré- 
cautions ont été bien prises, — personne n'a pu filer... 

Le commissaire de police du quartier, M. Lespine, 
jette sa cigarette, assujettit son lorgnon, ouvre d'un seul 
coup la porte vitrée et entre le premier... Derrière lui 
les agents se précipitent. Soixante-dix consommateurs 
sont ici, tassés en une salle étroite et longue coupée 
d'une cloison basse. Tous se lèvent, comme mus par un 
ressort. Le « patron », un gros homme rouge à cheveux 
noirs crépus, demeure le bras en l'air, tenant encore en 
sa large main la bouteille de « Pernod » qu'il était en 
train de débiter.. . 

— Que personne ne bouge et fouillez tout le monde! 
commande M. Lespine. 

Un silence angoissé, puis soudain des cris : un 
buveur très pâle a brusquement frappé au visage l'agent 
qui s'avançait vers lui; d'un revers de main l'agent l'a 
plié sur la table d'où roulent les bouteilles... Les voisins 
intercèdent... « Il faut l'excuser... il est fou, il est « lou- 
foque » !... il est « marteau » ?... A gauche, à droite, on 
baragouine des phrases incompréhensibles; les quatre 
cinquièmes des buveurs parlant uniquement un argot 
fait de mots hébraïques, polonais, russes, allemands... 



22 LES PIERRES DE PARIS 

~* Silence! ordonne le commissaire; lâchez cet 
homme et passez-moi les papiers... 

En un tour de main, avec quatre tables, trois bancs 
crasseux et six chaises, un espace libre est ménagé. Ici 
vont défiler les clients cosmopolites du gros mastroquet 
qui regarde, silencieux, ses bras musculeux croisés sur 
le comptoir d'étain ; derrière lui, le garçon fume sa 
cigarette... Ils n'en sont plus à leur première descente de 
police ! La pièce étroite est pleine de fumée et d'odeurs 
de basse vinasse, de biller, d'absinthe. Aux murs, 
quelques sirupeuses chromolithographies... trois appels 
en trois langues de la Confédération générale du travail, 
avec, à l'angle de gauche, le cachet rond symbolique... 
« les deux mains serrées »... 

Tour à tour, devant le commissaire et ses agents 
polyglottes, défilent une soixantaine de types extraor- 
dinaires. Beaucoup sont connus ; on nous chuchote 
leurs états de service : « Voleur professionnel... Perceur 
de murailles... Terroriste russe... Receleur... Vendeur 
de chair humaine... » Tous ont en main leur « Ville de 
Paris » ; ainsi s'appelle, en cette basse pègre, le permis 
de séjour — délivré aux étrangers par la Préfecture de 
police — dont l'en-tête porle ces mots : « Ville de Paris ». 

Quels échantillons curieux de toutes les races 
humaines! Voici des faces camuses de Kalmouks frisés 
au nez en bulbe, dés têtes boucanées, anguleuses, 
comme taillées à coups de serpe, dAnglo-Saxons ; des 
têtes rusées et sournoises de Levantins; des boules 



£3 




LA TOUKELLE BARDETTE RUE VIEILI.E-DL-TEMPf.E, VERS 1SC5. 

Pbotog. Marville 



épaisses envahies de barbe de Russes criméens; des 
têtes moutonnières de juifs polonais... mais combien les 
yeux se ressemblent ! Oh ! ces yeux bougeurs, ces yeux 
aigus, ces yeux fiévreux de bêtes traquées, ces yeux 
volontairement éteints, ces yeux qui voudraient dissi- 
muler leur angoisse, leur crainte, ces yeux de haine et 
de révolte ! 

Tranquillement, sans hâte, M. Lespine pose des 
questions, auxquelles répondent avec hésitation des gens 
qui voudraient se dérober à un interrogatoire précis ; il 
compulse des papiers crasseux, ruinés par l'usage, coupés 
aux pliures; il parcourt des cartes postales, des lettres 
timbrées d'Odessa, de Tobolsk, de Riga, de Nijni-Nov- 
gorod, de Londres, de Ceylan, adressées tantôt chez le 
marchand de vin de la rue des Écoufîes, tantôt en ces 
vagues hôtels à « cinq sous la nuit », dont abondent les 
ruelles voisines; voire « à la prison de la Santé »... et 
c'est le seul « certificat » que peut produire l'interrogé... 
Voici des photographies jaunies, des programmes de 
courses zébrés de notes, une affiche bleue du Théâtre 
israélite, 10, rue de Lancry, imprimée en caractères 
hébraïques écussonnée de sept portraits d'artistes ; voici 
des « carnets de forains », et un paquet de bonbons 
fondants ! 

Chaque fois que s'entr'ouvre la porte, pour une mise 
en liberté ou une conduite au poste (là, l'identité des 
vagabonds sera examinée de plus près, beaucoup étant 
sous « mandat d'amener »), les rumeurs de la foule, 



26 



LES PIERRES DE PARIS 



difficilement contenue aux abords du cabaret, nous 
arrivent en même temps que des bouffées d'air frais. 

L'interrogatoire se poursuit, l'homme lève les deux 
bras, on le fouille rapidement, en dix mots les inspec- 
teurs résument leurs trouvailles : « Griskow... d'Odessa... 
trois francs... bouts de bougies... allumettes... tabac... 
un rasoir... une serviclle sale (l'en-cas ordinaire de 
l'habitué des dessous de ponts, des « clochards », des 
« refileurs de comète », des échoués des refuges »). — 
Schwartzberg... de Riga... sans domicile... ouvrier four- 
reur... deux francs... un rasoir... ne parle pas fran- 
çais... » — « Dickson... un sou... une brosse... un 
rasoir... bouts de bougies... ni domicile ni papiers... 
arrivé hier de Londres... boxeur de profession. » L'in- 
terrogatoire continue, et entre temps les agents dépo- 
sent devant le commissaire des pinces-monseigneur, des 
couteaux, des « os Je mouton », des coups-de-poing 
américains, des trousses de fausses clefs dont les 
clients se sont débarrassés en toute hâte sous les bancs, 
sous les tables, un peu partout... 

Nous sortons : d'abord pour respirer, l'atmosphère 

est devenue étouffante et l'odeur terrible en cette 

petite salle surchauffée où tant de gens halètent et 

fument, ensuite pour voir, car le spectacle en vaut la 

^peine. 

Une double ligne de gardiens de la paix et d'agents 
cyclistes a formé un barrage, dégageant la porte du mar- 
chand de vin où se poursuit l'interrogatoire. Derrière le 



AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX 



29 



barrage, des centaines de 
curieux se pressent... du 
monde dans la rue, du monde 
aux fenêtres des maisons et 
des « garnis » voisins. On 
dévisage ceux qui sont em- 
menés au poste; on acclame 
ceux qui sortent libres, ren- 
fonçant, avec un « Ouf ! » 
de satisfaction, leurs pa- 
piers, leurs certificats, leurs 
« Ville de Paris » en la poche 
intérieure du veston... On 
crie des noms... on bara- 
gouine un indéchiffrable 
charabia... et des lointains 
noirs montent des appels, 
des coups de sifflet, des cris 
de colère, des invectives, des 
menaces... 

Franchissant le cercle 
houleux et gouailleur des ba- 
dauds encadrant le cabaret 
où se poursuit la perquisi- 
tion, nous quittons la rue 
des Écouffes, et nous voici 
déambulant dans ce vieux 
quartier du Marais, dont les 




Martial, aq%. 
RUE PAVÉE AU MARATS. 



30 LES PIERRES DE PARIS 

silhouettes sombres semblent quelque décor oublié des 
tragédies du passé. 

Ces maisons étroites, tout en hauteur, ventrues, dis- 
loquées, d'aspect minable avec leur lanterne blafarde 
« K-i on loge à la nuit», rappellent étrangement les 
ruelles « brinqucballanles » du moyen âge si merveil- 
leusement évoquées par Gustave Doré dans les Contes 
drolatiques de Balzac, et l'on passerait des heures à se 
promener en cet antique quartier, si peu connu des Pari- 
siens, si amusant pourtant à étudier. 

Il se fait tard. Depuis longtemps déjà, le clocher 
trapu de l'église des Blancs-Manleaux a égrené les 
douze coups de minuit dans la nuit fro'de. L'obscurité 
enveloppe les lèpres, les lézardes, les sanies des 
masures, Ton en perçoit seulement les silhouettes 
étranges et les toits comiques et biscontournés se pro- 
filant sur le ciel pâle où courent des nuages bas, et 
nous ne nous lassons pas de parcourir — en respirant 
à pleins poumons — ces ruelles sinueuses, la rue Vieille- 
du-Temple, la rue Pavée, la rue du Marché-des-Blancs- 
Manteaux, la rue Cloche-Perce, la rue du Bourg-Tibourg, 
aux vieux noms rabelaisiens, aux maisons baroques 
délabrées, coiffées de travers d'un antique pignon hors 
d'aplomb. 

De loin en loin des couples sortent des rares cabarets 
encore entrouverts... ils explorent la rue d'un œil 
méfiant et gagnent le large. 

Ces ombres inquiétantes sont celles des malandrins 



AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX 

habitués de repaires semblables à cc;ui de la rue des 
Écouiïes, où nous avons perquisitionné ce soir. 

Ils sont d'ordinaire les maîtres nocturnes de ces pavés 
gras, de ces angles d'ombres noires assez trafiques à 
côtoyer... mais celte nuit-ci leur paraît justement mena- 
çante... Trop de « curieux » pour des gaillaids qui 
n'aiment pas — simple discrétion professionnelle — à 
raconter leurs petites histoires... Aussi s'en vont-ils d'un 
pied leste, leurs « associées » sous le bras, flânocher 
du côté des Halles. 

On attendra patiemment le lever de l'Aurore aux doigts 
de rose, « en rade » dans quelque établissement vrai- 
ment hospitalier : la Belle de nuit, le Caveau, le Chien 
qui fume, l'Ange Gabriel ou le Grand Comptoir... C'est 
là qu'il fait bon allumer des « brûlots », manger des 
amandes, rire, boire et préparer .. l'avenir, aux accents 
nasillards du phonographe, ou bercés par les mélopées 
plaintives de l'accordéon et de l'harmonica. 



LA RUE BEAUREGARD 

La rue de la Lune. 
L'église Bonne-Nouvelle. 



Tout bon flâneur parisien connaît la haute et très 
étroite maison séparant la rue Beauregard de la rue 
de la Lune, en face de la porte Saint-Denis. Cette mai- 
son, embaumée de l'odeur des brioches à un sou qui s'y 
débitent (depuis 1849, assure l'enseigne), forme la pointe 
effilée d'un triangle dont la rue Poissonnière constitue 
la base. Chose rare, le plan du Paris de 1908 et le plan 
du Paris de 1713 — par Bernard Jaillot — coïncident en 
ce point précis ! Près de deux cents ans n'ont pas modi- 
fié les tracés de ce vieux quartier où les ruelles elles- 
mêmes n'ont pas changé. Sous Louis XIV, on l'appelait 
« la Ville-Neuve », aujourd'hui ce n'est plus qu'un an- 
tique coin de Paris, amusant à parcourir et dont l'his- 
toire apparaît particulièrement évocatrice. 

Dès le xiv e siècle, une riche communauté religieuse 



34 LES PIERRES DE PARIS 

— les Filles-Dieu — possédait d'immenses domaines 
compris entre la rue Saint-Denis et les marais de la 
Grange-Batelière. Lors de la captivité du roi de France 
Jean le Bon, prisonnier des Anglais après la bataille de 
Poitiers (133G), les fortifications édifiées en n<ue ;*,r >s 
Parisiens pour mettre leur ville en état de défense scln- 
dèrenlces terrains des Filles-Dieu. Une partit- Ui\ enclose 
dans Paris — les remparts s'etendàieni ;à où passe 
actuellement la rue d'Abolir — le reste resta banlieue 
parisienne ; une partie d> cette banlieue, convertie en 
voirie et en décharge publique, devint la « butte aux 
Gravois ». Sous Charles IX, de nombreux moulins y 
tournent gaiement, des vignes y fleurissent, on y trouve 
des cabarets, des jeux de boules, on y danse sous la 
coudrette,et le doux nom de Beauregard, attribué à l'une 
des rues, est un souvenir lointain de ces temps buco- 
liques où la butte aux Gravois devint la butte aux Mou- 
lins (*). Eclatent les guerres de religion qui bouleversent 
notre pays... et aussi la butte aux Moulins. 

On connaît les faits : Henri de Navarre, salué roi de 
France après l'assassinat de Henri III à Saint-Cloud, la 
guerre civile, la Ligue, « hydre à deux têtes, l'une espa- 
gnole, l'autre guisarde », la victoire d'Ivry, ouvrant au 
Béarnais la route de Paris ligueur... 1q siège de Paris 
(1590). Henri de Navarre enveloppe la ville, co^pe toute 

(1) Il ne faut pas confondre cette butte aux Moulins avec al 
« butte des Moulins », nivelée seulement il y aune trentaine d'an- 
nées et sur laquelle passe aujourd'hui l'avenue de "0[ 'ra. 





s 




',' 


u 




— ^ 






Extrait du Plan de la Ville de Paris, par Bullet et Blondel, 
de iôjo à 1676. 



LA RUE BEAUREGARD — LA RUE DE LA LUNE 37 

communication, confisque les envois de vivres, s'empare 
des faubourgs et hisse de l'artillerie sur la butte aux Mou- 
lins (*) transformée en place de guerre... Paris s'affole: 
pas de provisions, pas de pain, pas de munitions, pas de 
fourrage; l'anarchie dans le gouvernement, le désordre 
dans la rue, les moines ligueurs prêchant la bataille, 
passant des revues le capuchon renversé, le morion en 
tête, l'épée au flanc, la pertuisane sur l'épaule; la milice 
tirant des salves d'arquebuse pour honorer le légat du 
F^jta et, par maladresse, tuant son aumônier... Après 
avoir épuisé leurs maigres provisions, fouillé les riches 
greniers des couvents, malgré la prétention des Jésuites 
qui voulaient fermer leurs portes ( 2 ), dévoré les chevaux, 
les chiens, les chats, L'Estoile assure que les Parisiens 
en armèrent à manger de jeunes enfants et aussi du 
pain fait dépoussière d'os dérobés aux cimetières!... 
Pendant ce temps-là, l'ambassadeur d'Espagne frappait 
des liards qu'il faisait jeter aux miséreux parles fenêtres 
de son hôtel, « soulageant ainsi par aumône ceux qu'il 
faisait mourir de faim ». 

Du haut des murs, des remparts, des tours de dé- 
fense, les Parisiens affamés voyaient à quelques mètres 
de leur ville les moissons onduler, les pommes mûrir, 

(1) La butte de la Ville-Neuve et sa voisine de Notre-Dame-de- 
Bonne-Nouvelle avaient aussi leurs moulins à vent : ils sont indi- 
qués sur les plans du xvi e siècle. Lors de la pose des quatre pre- 
mières pierres de l'église, le 28 août 1551, l'endroit s'appelait déjà 
la Montagne du Moulin. 

(2) "Michelet. Histoire de France (p. 316). 



38 : LES PIERRES DE PARIS 

les salades verdir. De pauvres diables risquaient quoti- 
diennement leur vie pour aller couper quelques choux, 
dérober quelques carottes... Henri se montra très hu- 
main, toléra l'entrée de convois de vivres, laissa sortir 
de la ville assiégée des malades, des femmes, des en- 
fants. « Ventre-Saint-Gris ! je ne veux pas régner sur 
des morts », disait-il... L'arrivée du duc de Parme rompt 
le blocus, délivre Paris... On sait le reste, les batailles 
de Lagny, de Gorbeil, l'abjuration d'Henri IV, sa lettre 
à la Belle Gabrielle : « Ce sera dimanche que je ferai le 
saut périlleux »... le roi sacré à Saint-Denis, son entrée 
triomphale à Paris (22 mars 1594), son adieu aux troupes 
espagnoles, — d'une des fenêtres de la porte Saint-Denis : 
« Bon voyage, messieurs, et n'y revenez plus ! (*) » 

Tout aussitôt Paris répare ses blessures ; une « Ville 
Neuve » se construisit sur les « gravois » de la butte aux 
Moulins. Louis XIII, désireux d'y attirer les Parisiens, 
accorde des patentes de franchise entière aux artisans 
qui viendronty tenir boutique ( 2 ). L'appel est entendu par 
beaucoup d'ouvriers en meubles et les ébénistes y 

(1) Celte porte Saint-Martin était une des portes du rempart; 
l'actuelle porte Saint-Martin date de Louis XIV. 

(2) Des lettres patentes de l'année 1623 accordèrent à toutes per- 
sonnes qui viendraient y exercer les arts et métiers, franchise en- 
tière, c'est-à-dire « le privilège d'y travailler librement et publique- 
ment, et d'y tenir boutique à l'instar du Temple ». Les ouvriers en 
meubles, qu'un avantage du même genre avait alors attirés pour la 
plupart sur le terrain privilégié de l'abbaye Saint-Antoine, mais qui 
ne demandaient qu'à pouvoir occuper aux mômes conditions un 
autre point des faubourgs, s'empressèrent les premiers de venir 



LA RUE BEAUREGARD — LA RUE DE LA LUNE 39 

affluent sous Louis XIV; il s'en rencontre encore de nos 
jours un certain nombre dont l'établissement primitif 
remonte à ces lointaines époques ( 1 ). 

On édifie l'église Bonne-Nouvelle et la reine Anne 
d'Autriche ( 2 ) daigne venir elle-même sceller la première 
pierre du chœur; la Ville- Neuve se peuple, mais à côté 
de nombreux travailleurs se glisse une population déplo- 

dans lo quartier désigné par les lettres patentes. Sô*îis Louis XIV, 
ils y avaient déjà pris toute la place : « Il y a sur la Ville-Neuve, 
est-il dit dans le Livide commode des adresses, un grand nombre 
de menuisiers qui travaillent à toutes sortes de meubles non 
tournés. » 

(1) La Ville-Neuve. — Les fortifications qu'on fut obligé de faire 
pendant la captivité du roi Jean coupèrent le terrain des Filles-Dieu 
en deux parties. Les Filles-Dieu se réfugièrent dans la ville, et firent 
construire un nouvel enclos à leur monastère, dont on retrancha 
une partie pour de nouvelles fortifications. Ce terrain forma dans 
la suite une voirie : sous Charles IX, on y creusa des fossés, que 
le peuple et nos historiens ont appelés Fossés jaunes, de la couleur 
des terres qu'on en tira. Dès le commencement du xvi c siècle, on 
avait construit des maisons en cet endroit, on avait même bâti une 
chapelle, et ce faubourg devenant de jour en jour plus considérable 
on lui avait donné le nom de la Ville-Neuve. 

Les malheurs dans lesquels la Ligue plongea la France, el parti- 
culièrement la ville de Paris, obligèrent de ruiner ce faubourg et 
d'en abattre les maisons. Ces démolitions rehaussèrent encore la 
surface de ce terrain, et lorsque le calme eut dissipé toutes les 
craintes, l'on commença à rebâtir ce faubourg; on l'appela pour 
lors la Villeneuve-sur-Gravois. — Jaillot. Recherches sur Paris, t. II, 
Quartier Saint-Denis (p. 10). 

(2) La tradition rapporte qu'en passant sur le boulevard, près de 
l'ancienne chapelle Saint-Louis et Sainte-Barbe, rasée pendant le 
siège de Paris, la reine avait reçu une heureuse nouvelle... et 
qu'elle se sentit poussée à rebâtir le nouveau temple de la Vierge 



40 LES PIERRES DE PARIS 

rable. On rançonne, on détrousse les passants assez 
imprudents pour s'aventurer dans ces passages déserts. 
Les filles de mauvaise vie, les « coureuses de rempart », 
et les remparts sont tout proches, occupant remplace- 
ment des boulevards actuels — y affluent à ce point que 
les entours de la Ville-Neuve, — la rue de la Lune, la 
porte Poissonnière, la rue Merderet, — méritent ce sur- 
nom le « Champ aux femmes ». Plus loin, par contre, 
près de la porte Saint-Denis, de vastes jardins, de beaux 
hôtels entourés de verdure font de ce quartier lointain 
un séjour discret, — moitié ville, moitié campagne, — 
un coin d'élection pour les gens tranquilles, pour les 
amoureux, pour les « magiciens, noueurs d'aiguillettes, 
vendeurs de secrets », pour les « sorciers, les exorci- 
seurs », chez lesquels il convient de se rendre incognito. 
Il s'y trouvait des maisons de retraite et aussi des mai- 
sons de rendez-vous; rue Beauregard, s'élevait « la 
demeure entourée de pelouses » d'une redoutable empoi- 
sonneuse, la Voisin, qui, après s'être établie devineresse 
« pour ramener l'ordre et l'aisance dans son ménage », 

sous le titre de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. L'église, vendue 
pendant la Révolution, fut rebâtie de 1823 à 1830 ; il ne reste plus 
de l'ancien édifice que le clocher du xvn e siècle. Après le sac de 
Saint-Germain-l'Auxerrois, l'église Bonne-Nouvelle fut assaillie 
en février 1831 par une bande de 400 hommes qui fut heureuse- 
ment arrêtée à temps dans son œuvre de dévastation par un 
bataillon de la Garde Nationale. Mais pendant la Commune, en 
1871, la dévastation fut complète et son curé, M. Bécourt, fut incar- 
céré et massacré à la fin de l'insurrection par les insurgés le 
27 mai 1871. — Duplessy. Paris-Religieux, pp. 45-46. 



LA RUE BEAUREGARD — LA RIE DE LA LUNE 41 

dépensait en ripailles les cent mille francs qu'elle gagnait 
annuellement à exercer son infâme métier. 

C'est en ce vieux quartier que nous promènerons 
notre flânerie. Partant de la porle Saint-Denis, gravis- 
sons la rue Beauregard, où il nous est très facile de 
retrouver par-ci par-là, au milieu d'horreurs modernes, 
quelques traces d'un glorieux passé : frontons sculptés, 
balcons de fer forgé, rinceaux, encadrements de fenêtres 
datant du xvn e et du xvm e siècle. A la hauteur du n° 17, 

— vis-à-vis de l'hôtel plus que modeste, qui passe à tort 
pour avoir été jadis la demeure d'André Chénier, — 
retournons-nous et admirons un délicieux paysage pari- 
sien : la porte Saint-Denis avec ses nobles sculptures 
décoratives, — rappel génial des victoires de Louis XIV 
sur le Rhin, — s'encadrant, dorée de lumière, entre les 
deux lignes de vieilles maisons grises qui terminent la 
butte Bonne-Nouvelle. Poursuivons notre route. Au n°23, 

— en face la ruelle des Degrés, — arrêtons-nous. II se 
pourrait fort bien que la Voisin eût tenu ici sa « boutique 
aux poisons » ; lors de son premier interrogatoire, elle 
déclara loger à la « Ville-Neuve, rue Beauregard ». Nous 
manquons d'une indication plus précise, mais, si ce n'est 
pas exactement là, c'est sûrement tout près de là. L'en- 
droit était fort judicieusement choisi : entre deux rues 
désertes, maison mystérieuse avec sortie sur la rue de 
la Lune que quelques pas seulement séparaient des 
remparts ; plus loin, des champs, des vignes... C'est très 
probablement en ce logis que, — soigneusement enca* 



42 LES PIERRES DE PARIS 

puchonnccs, la figure cachée derrière un masque de ve- 
lours, pénélrèreut furtivement les deux nièces de Maza- 
rin, la comtesse de Soissons, îa duchesse de Bouillon... 
tous les tragiques acteurs de cet affreux drame des 
Poisons. L' « altière Vasthi » elle-même, la belle Mon- 
tespan, ne s'y glissa-t-elle pas, se rendant à quelque 
cynique « messe noire ». en compagnie de la Dcsœil- 
lets?... Les papiers de l'Arsenal et de la Bibliothèque 
nationale, les lettres de M me de Sévigné, les remarquables 
étudesdoFr. Ravaisson etdeFr. Funck-Brenlano, le beau 
drame du maître Sardou ont fait connaître cette énorme 
et redoutable cause célèbre, dont Louis XIV tint à brûler 
de sa main les témoignages les plus honteux, après avoir 
eu toutefois la bonne grâce de remettre à quelques im- 
prudents un certain nombre de billets compromettants, 
saisis rue Beauregard. L'un de ces billets, signé du 
grand nom de la duchesse de Foix, portait ces mots : 
« ... Plus je les frotle, et moins ils poussent. » Le Roi- 
Soleil interloqué, ayant exigé l'explication decette énigme, 
la duchesse dut avouer « qu'elle avait demandé une 
recette pour se faire venir de la gorge »... La Voisin ne 
vendait pas seulement de « la poudre à succession », 
elle tenait aussi « inslitut de beauté ». 

Aujourd'hui, la maison, — qui, comme autrefois, a 
conservé une sortie sur la rue de la* Lune (au n° 25), — 
est tout entière occupée par une fabrique de literie, et 
l'aimable directrice, M me Gruhier, veut bien nous mon- 
trer les restes de ce qui futvraiscmblablement la demeure 




l'empoisonneuse la voisin. 



LA RUE DEAUREGARD 



LA RUE DE LA LUNE 



45 



de r « artiste en poisons ». Voici, engagé dans le mur et 
comblé depuis longtemps, un vieux puits dont la poulie 




GRILLE S OUVRANT JADIS SUR LES JARDINS DE LA VOISIN. 

tourne encore au bout d'une corde ; voici des départs 
d'escaliers de bois, des dalles usées ; voici une grille 



46 LES PIERRES DE PARIS 

grinçante qui jadis s'ouvrait sur les jardins... Nous 
montons au premier étage ; c'est ici que les ouvriers, 
sous de multiples couches de papier superposées, retrou- 
vèrent le plafond primitif... surprise! ce plafond élait 
complètement peint en noir, nous apprend M me Gruhier. 
Cette chambre, aujourd'hui si honnêtement correcte, 
serait-elle la chambre secrète où en 1G79 se disaient les 
« messes noires » aux rites abominables?... ces frag- 
ments de corniches sculptées ont-ils reflété la flamme des 
cierges de cire noire éclairant la parodie d'aulel, où 
d'ignobles gredins...? Et nous quittons rêveur cetle 
maison curieuse à tant de titres ! 

Poursuivant notre promenade, nous rencontrons 
l'église Bonne-Nouvelle, — reconstruite en 1824, après 
avoir été sous la Révolution, temple de ladéesse Raison, 
— dont le clocher seul date du xvn e siècle ( d ). Dans celte 

(1) La Butte Bonne-Nouvelle, sa Composition. — Les fouilles 
faites en 1824 pour asseoir les fondations de la nouvelle église de 
Nolre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, m'ont fourni une occasion précieuse 
de connaîlre la composition de cette bulle, depuis sa base jusqu a 
son sommet, c'est-à-dire à une profondeur de plus de 50 pieds; j'ai pu 
voir par les stratifications nombreuses dont elle est composée, 
qu'elle servait de dépôt, non seulement pour les plâtras, les décom- 
bres et les débris des maisons, mais encore pour les boues et im- 
mondices des rues de la ville. J'ai trouvé, dans toute cette masse, 
une multitude d'ustensiles et de débris d'objets travaillés, indiquant 
parfaitement les usages et l'état de quelques arts à ces époques 
éloignées; l'éclat, la beauté et la finesse de quelques tissus dé soie 
est ce qui m'a le plus frappé, ainsi que la conservation parfaite de 
quelques couleurs fixées sur la laine. Les morceaux et débris de 
cuirs, ouvrés et non ouvrés, s'y trouvaient dans une prodigieuse 



LA RUE BEAUREGARD 



LA RLE DE LA LUNE 



49 



rue Beauregard haut perchée où les voitures sont rares, 
de beaux bébés aux cheveux bouclés jouent dans les 




.Jtuwà 5W~* Jf*~> J**- -*— >. «• 6— . . 



LE BOULEVARD BONNE-NOUVELLE. 

Martial, aqn. 



ruisseaux; un savetier chante gaiement en combinant un 
ressemelage; une marchande de fleurs pousse devant elle 



quantité ; j'y ai recueilli des plantes entières, que d'habiles. bota- 
nistes ont reconnues pour Cire originaires d'Afrique; enfin en arri- 



50 LES PIERRES DE PARIS 

son éventaire de chrysanthèmes,, de violettes, d'asters, 
de soucis... Derrière d'étroites fenêtres encadrées de 
petits rideaux, des têtes de femmes nous dévisagent. .. 
d'aulrcs dames, coiffées en coques, soigneusement pom- 
madées, déambulent philosophiquement. Il en va de 
même dans la suite de ruelles poussiéreuses et malodo- 
rantes reliant la rue Beauregard aux boulevards. L'en- 
droit est plus familier que familial. 

Nous descendons la rue de la Lune pour revenir à 
noire point de départ : voici encore d'antiques logis, des 
frontons sculptés, des vieilles grilles, des fers forgés... 

Nous approchons de la porte Saint-Denis... Ça sent 
de nouveau la brioche, mais ça sent aussi l'absinthe ; 
ies vieilles maisons se sont modernisées : voici des bars 
puant l'alcool, voici le « cabaret du Chat-Noir, tenu par 
M me Yvette », voici des cinémas, et nous recevons dans les 
oreilles, à bout portant, le refrain de Viens, Poupoule, 
déchargé par un redoutable phonographe... Comment 
avec un tel vacarme songer à la belle- Montespan ? 

vant au sol naturel, on y a trouvé un champ planté de vignes, 
dont on a retiré quelques morceaux de sarments et de racines 
parfaitement conservés ; en recueillant tous les objets divers que 
présentait celte masse, on eût pu faire un musée intéressant d'un 
genre tout nouveau. — Paiuïnt-Ducuatlilet. Hygiène publique, t. I, 
p. 180-Î8I 



PAYSAGES DE SEINE 



Depuis quelque temps les badauds du Pont-Neuf (ils 
datent de Henri III et sont les plus anciens badauds 
de Paris), penchés sur le parapet, contemplent, admi- 
ratifs et charmés, un joli yacht blanc, amarré contre 
le quai des Orfèvres, à la hauteur de la place Dauphine. 
C'est pour les Parisiens un spectacle inaccoutumé ; aussi 
les badauds précités ne se lassent-ils pas de regarder 
curieusement le va-et-vient des matelots larguant des 
amarres, filant des' câbles, astiquant des cuivres, et 
surtout de lorgner les jolies femmes qui lisent, causent 
ou se promènent sur le pont, recouvert de nattes, du 
grand bateau clair. 

Alors que les propriétaires de yachts remisent les 
icurs à Menton, Nice ou Monaco, une Parisienne éprise 
d'art s'est plu à faire flotter son pavillon en plein 
Paris... et quel coin de Paris son caprice a-t-il élu? le 
plus ancien, le plus pittoresque, le plus vénérable. C'est 
contre les berges de la Cité, à la place même où nos 



52 LES PIERRES DE PARIS 

premiers ancêtres attachaient leurs légères nacelles aux 
poteaux de bois de Lutèce. qu'est arrimé aujourd'hui 
le yacht élégant où nous déjeunions l'autre matin en 
la spirituelle compagnie d'artistes, écrivains, avocats, 
journalistes, et tous nous contemplions, ravis, ce pay- 
sage de Seine — pourtant si familier — qui ce jour-là 
nous semblait tout nouveau ! 

On croit connaître Paris... erreur profonde, carParis- 
Protée, sous la seule influence de la saison, du jour, 
de l'heure... voire lu temps qu'il fait, se modifie, se 
transforme à ce point que c'est une ville inattendue, 
imprévue, presque ignorée, qui soudainement apparaît 
à ses amoureux, leur prodiguant l'enchantement de 
visions enecre insoupçonnées. 

Teî est aujourd'hui notre cas, alors que chacune des 
grandes arches du Pont-Neuf — qui dans la Seine verte 
font des ronds bleus — encadre bizarrement un coin de 
l'horizon ! Ici la magie du décor exalte la magie du 
souvenir. Songez que notre vision commence aux loin- 
tains violets des arbres des Tuileries, suit les palais du 
Louvre, la pointe feuillue de la Ci.é, les maisons histo- 
riques de la place Dauphine, s'arrtte sur le Pont-Neuf, 
longe le Palais de justice, Notre-Dame et va mourir là- 
bas, après le pont Saint-Michel, derrière la rue Galande, 
que domine le vénérable clocher de Saint-Séverin, la 
vieille église parisienne, où Dante a, dit-on, prié! Alors 
les évocations se mêlent aux nobles lignes du paysage, 
comme les reflets des ponts, des clochers et des toits se 



PAYSAGES DE SEINE 



53 



m( s| cn t _ en tremblotant — à l'eau du fleuve qui, 
doucement, coule sous la quille du yacht d'où nous 
contemplons ce féerique tableau. 




LE PONT-NEUF VU DU YACHT. 



G. G., photog. 



Verascope Richard. 



Chaque pierre conte éloquemment une belle aven- 
ture humaine, une page de l'histoire de France ou de 
l'histoire de Paris. Les tableaux de Raguenct accrochés 
au musée Carnavalet nous montrent — vers la fin du 



54 



LES PIERRES DE PARIS 



xviii c siècle — celte berge du quai des Orfèvres, où 
noire bateau est amarré, couverte de maisonnettes 
bâties sur pilotis; les ponts Notre-Dame et Saint-Michel, 




G. C, photog. 



coin de se:.\e. 



le pont au Change supportaient, eux- aussi, d'étroits 
logis de bois — semblables à ceux qui se dressent 
encore à Florence sur le Ponte Vecchio. Ces bâtisses 
légères, que mainles fois les incendies détruisirent ne 
disparurent définitivement que vers 1788. 



PAYSAGES DE SEINE 



55 



Des la Révolution, les bords de la Seine furent acca- 
parés par les cordiers qui y tissaient leurs longs cor- 
dages... mais de tout temps et sous tous ies régimes les 




G. C, photog. i,e PONT DU YACHT. 



vrais familiers des berges furent les pécheurs à la ligne. 
Dans les tableaux d'Hubert Robert, de Raguenet, de Noël, 
de Demachy, de Canella, dans les dessins de Saint- 
Aubin, de Bâcler d'Albe, de Carie Vernet, de Duplessis- 
Bertaut, de Daumier ou de Berlall, on renconlre Finévi- 



5 LES PIERRESDE PABIS 

table pêcheur à la ligne. 11 pêche pendant la Ternir, 
pendant les journées de Juin, pendant le siège, — il 
péchait encore durant la semaine rouge de mai 1871 ! 
Aux dernières heures de la Commune agonisante, tandis 
que les Tuileries, le Louvre, la Cour des Comptes, la rue 
de Lille et le palais de la Légion d'honneur flambaient 
comme des torches, alors que Paris brûlait, que l'on 
s'égorgeait, que Ton se fusillait... pas un seul jour — 
c'est un fait acquis — les berges de la Seine ne ces- 
sèrent de recevoir la visite de leur clientèle fidèle de 
pêcheurs à la ligne... que dis-je? les enragés y man- 
quèrent d'autant moins qu'à la faveur de tant de cata 
clysmes ils pouvaient pêcher en temps prohibé! 






Après les berges, les quais : ce quai des Orfèvres qui 
nous surplombe n'évoquc-t-il pas le souvenir fastueux 
de la corporation des orfèvres qui pendant si longtemps 
y étala son luxe et sa richesse? C'est ici que Paris 
avait pris l'habitude de venir admirer les somptuosités 
des Lalique, des Boucheron, des Cartier de jadis (*). 

(1) Leur étalage ne le cédait guère en éclat à celui de ros bou- 
tiques du Palais-Royal qui n'ont fait, du reste, 'que leur succéder. 
Joignez-y la splendeur coquette des boutiques de bijouterie qui 
étineelaient sur la même ligne et l'éclat varié de ces magasins de 
haut brocantage, dont ceux de Fagnani, Malafer et Granchez étaient 
les plus magnifiques, et vous aurez une idée de l'aspect brillant 
que présentaient les environs du Pont-Neuf. Ces brocanteur» 



PAYSAGES DE SEINE 



57 



En 1700, on comptait sur ce quai trent-six boutiques 
d'orfèvre; aux vitrines reluisaient les chaînes d'or, les 
pommeaux d'épée, les agrafes, les baudriers, les plats 




' P ll0t °S- LA BEKGE DU QUAI DES ORFÈVRES. 



étaient, ce qu'on avait d'abord appelé avec certain mépris, des 
marchands mêlés, « ce sera, dit Etienne Pasquier, une denrée 
meslée, telle que de ces marchands quincailliers, lesquels assor- 
tissent leurs boutiques de toutes sortes de marchandises pour en 
avoir le plus prompt débit ». — Edouard Fournier. Histoire du Pont- 
Seuf. t. I., p. 282. 



58 LES PIERRES DE PARIS 

d'argent, les ciboires, les reliquaires, les monstrances... 
et le jour de la Fête-Dieu les orfèvres édifiaient place Dau- 
phine de gigantesques reposoirs où ils prodiguaient leurs 
trésors... les marchands de tableaux voisins mettaient à 
leur disposition « les toiles qu'ils ne craignaient pas de 
voir gâtées et dont les sujets étaient les moins pro- 
fanes (*) «. Huit jours plus tard, la même place Dau- 
phine — ce triangle monumental dont le roi Henri IV 
avait lui-même tracé le plan — appartenait aux jeunes 
peintres indépendants, c'est-à-dire ne faisant partie ni 
de l'Académie royale ni de l'Académie de Saint-Luc; ils 
avaient, ce matin-là (le jeudi de la petite Fête-Dieu, de 
six heures à midi), le droit d'accrocher leurs œuvres 
sur les contrevents des boutiques de la place. Tout 
Paris se pressait à cette triple fête de la jeunesse, de 
l'art et du printemps; les jolies femmes, les modèles au 
minois affriolant y affluaient... et les amateurs de pein- 
ture comme les amateurs de beauté y trouvaient leur 
compte. 

C'est sur les volets — il en reste encore — de quel- 
qu'une des boutiques de la place Dauphine — éventrée 
pour faire place au disgracieux et encombrant escalier 
du Palais de justice — qu'en 1717 Lancret accrocha les 
deux tableautins qui commencèrent sa réputation, et 
que les critiques d'alors, presque aussi infaillibles que 
ceux d'aujourd'hui, n'hésitèrent pas à attribuer à Wat- 

(1) Le Panthéon littéraire, 1789. p. 187. 









I 




PAYSAGES DE SEINE 61 

teau. C'est sur quelque autre recoin qu'en 1720 un 
jeune homme de vingt ans, J.-B. Chardin, « fils du 
maître menuisier qui faisait des billards du Roi », sus- 
pendit une toile, « imitation de bas-relief ancien » si 
parfaite, que J.-B. Vanloo l'acheta immédiatement 
« plus cher que Chardin n'avait osé l'espérer »; c'était 
sa première exposition. Huit ans plus tard, le même 
Chardin exposait, toujours place Dauphine et dans les 
conditions que Ton sait, la Raie, ce chef-d'œuvre que 
nous admirons aujourd'hui au musée du Louvre (*). 

A notre gauche, du côté du quai des Grands- 
Augustins, le plus ancien des quais parisiens, ces 
maisons neuves qu'une rue étroite sépare du restaurant 
Lapérouse, aux jolis balcons de fer forgé, aux élégants 

(1) Désirant pressentir les opinions des principaux officiers de 
ce corps, Chardin se permit un innocent artifice. Il plaça dans 
une première salle comme au hasard les tableaux et il se tint dans 
la seconde. M. de Largillière, excellent peintre, l'un des meilleurs 
coloristes et des plus savants théoriciens sur les effets de la 
lumière, arrive; frappé de ces tableaux, il s'arrête à les considé- 
rer avant d'entrer dans la seconde salle de l'académie où était le 
candidat ; en y entrant : « Vous avez là, dit-il, de très beaux 
tableaux ; ils sont assurément de quelque bon peintre flamand, et 
c'est une excellente école pour la couleur que celle de la Flandre; 
à présent, voyons vos ouvrages. 

— Monsieur, vous venez de les voir. — Quoi ! Ce sont ces 
tableaux que...? — Oui, Monsieur. — Oh ! dit M. de Largillière, 
présentez-vous, mon ami, présentez-vous ». 

La réception de Chardin, reçu et agréé comme peintre de fleurs, 
fruits et sujets à caractères, eut lieu le 23 septembre 1728. — 
E. et J. de Gongourt. (Chardin). VArt au XVIII e siècle. 



62 LES PIERRES DE PARIS 

mascarons sculptés, furent bâties sur l'emplacement du 
marché à la Volaille, construit en 1809 sur les ruines du 
couvent des Grands-Augustins, démoli révolutionnaire- 
ment en 1791. Ici passèrent, au temps des Valois, les 
grotesques processions des Mignons allant faire péni- 
tence en l'église des Grands-Augustins, où s'assem- 
blèrent les chevaliers du Saint-Esprit lorsque cet ordre 
fut fondé par Henri III, en 1579. 

Après la Révolution, les quais depuis le Pont-Neuf 
jusqu'au pont Royal furent convertis en un immense 
magasin de bric-à-brac. 

Là, dans les boutiques, le long des murs, accotées 
aux troncs d'arbres bordant la Seine, étaient entassées 
les épaves, les dépouilles arrachées aux châteaux, aux 
couvents, aux églises, aux grands hôtels démembrés... 
Là gisaient pêle-mêle portraits de famille et mobiliers 
dépareillés, tableaux de sainteté et de divinités de 
l'Olympe, tapisseries armoriées et boîtes à musique, 
porcelaines de Sèvres et clavecins désaccordés... Sur 
ces quais également, la Terreur avait dressé les 
« labiées révolutionnaires » où les miséreux se dispu- 
taient « les assiettes de harengs saurs grillés, saupou- 
drés de ciboules, alternant avec les terrines de salades 
et de pruneaux ». 

C'est quai des Orfèvres, que le 9 thermidor, vers 
huit heures et demie du soir, fut amené Robespierre, 
mis hors la loi par la Convention et refusé comme 
prisonnier par le concierge de la maison d'arrêt du 



PAYSAGES DE SEINE 65 

Luxembourg. Ses fidèles l'accompagnèrent, en l'accla- 
mant, à l'administration de police dans les vieux 
bâtiments qui jusqu'en 1871 furent occupés par la 
Préfecture de police. Ces bâtiments comprenaient, non 
seulement l'ancien hôtel du président de Harlay — dont 
les jardins descendaient jusqu'à la Seine, — mais 
encore un ensemble de maisons branlantes, disloquées, 
où, au fur et à mesure des besoins, on avait installé 
« les services ». Robespierre ne quitta l'administration 
de police que sur les instances réitérées de ses parti- 
sans réclamant sa présence à l'Hôtel de Ville... où 
l'attendaient le coup de pistolet de Méda, l'effondre- 
ment, l'arrestation, puis la mort. 

Une ruelle — la ruelle de Jérusalem — débouchait 
sur le quai; à gauche, une vieille tourelle, puis des 
cimes d'arbres (le jardin du préfet); à droite, une 
maison à pignon datant du xvnr 5 siècle; au fond, 
un porche cintré (réédifié aujourd'hui dans le jardin 
du musée Carnavalet) servait d'entrée principale à 
la Préfecture. Tout cela couvrait l'actuelle rue de 
Harlay. 

Sans compter les ministres de la police — Fouché, 
Rovigo, Beugnot, Pasquier, etc., logés quai Voltaire et 
rue des Saints-Pères, — que de préfets se succédèrent 
rue de Jérusalem. En 1848, ce fut l'étonnant Caussidière 
qui, après s'être promu lui-même, s'entoura d'une garde 
prétorienne, « les Montagnards de Caussidière » (infan- 
terie et cavalerie) lesquels, pendant près de trois mois, 



66 LES PIERRES DE PARIS 

terrifièrent Paris. Préfet de police imprévu, Caussidière, 
après avoir rompu toute relation avec le Gouvernement, 
recommandait par voie de proclamation « expressément 
au Peuple, de ne quitter ni ses armes, ni son attitude 
révolutionnaire... (*) ». 

MM. de Maupas, Boitelle, Pictri, sous le second 
Empire, MM. Edmond Adam et Cresson, sous la troi- 
sième République, furent les derniers préfets ayant 
habité le quai des Orfèvres. En 1871, la Commune de 
Paris leur donna comme successeur un disciple d'Hébert 
et de Marat, un gaillard qui traitait Couthon de « vieille 
béquille », et trouvait Saint-Just « sans énergie »... 
Raoult Rigault. 

Après avoir occupé pendant quelque temps les 
beaux logis de 1' « ex-préfet de police », ce singulier 
« procureur » alla s'installer au Palais de justice 

(1) La Préfecture de police, soumise aux ordres de Caussidière 
et de Sobrier, se peuplait d'anciens membres des sociétés secrètes 
qui s'organisaient en compagnies fermées comme une garde pré- 
torienne pour un futur dictateur. Caussidière ne communiquait 
pas avec l'Hôtel de Ville ; il avait, de son chef, publié comme liste 
officielle du gouvernement celle de la Réforme. Dans cette pre- 
mière proclamation, on lisait : « Il est expressément recommandé 
au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions et son atti- 
tude révolutionnaire. II a été trop souvent trompé par la trahison ; 
il importe de ne plus laisser de possibilité à*d'aussi terribles et 
d'aussi criminels attentats ». 

Conformément aux, avis de cet ami du peuple, la ville était 
devenue un grand bivouac, ce qui n'ajoutait ni à la sécurité 
publique ni à la confiance. — Victor Pierre. Histoire de la Répu- 
blique de 4848, t. I, p. 58. 



PAYSAGES DE SEINB 67 

d'où, le 23 mai, il expédiait l'ordre « d'extraire et 
de fusiller les gendarmes détenus dans la maison de 
justice...^ 1 ) » Le lendemain, la vieille Préfecture de 
police — préalablement imbibée de pétrole — flambait 
comme une allumette, et avec elle les plus précieux 
dossiers de la vie secrète de Paris... « Nous allons 
griller la Boîte aux Curieux ! » avait déclaré le gredin 
chargé de l'autodafé... Il tint parole. 

N'avions-nous pas raison de dire que chaque pierre 
de ces vieux quais de Seine avait son histoire... histoire 
étrange où le rire est près des larmes, où la vertu côtoie 

(1) Dans la journée du 23, à raidi, un officier fédéré, suivi d'un 
peloton qui s'arrêta sur le quai, pénétra dans le greffe ; envoyé 
par Raoul Rigault, il était muni de l'ordre d'extraire et de fusiller 
les gendarmes détenus à la maison de justice ; par bonheur, c'était 
un ordre collectif, sans indication, de nombre ni de noms... 

M. Durlin — alors directeur — fit preuve de beaucoup de sang- 
froid. Il prit l'ordre des mains du mandataire de Raoul Rigault et 
lui dit négligemment : « Nous n'avons plus de gendarmes ici. 11 y 
a erreur, les gendarmes ont été transférés. Voyez dans les bureaux 
de la Préfecture ». 

Le fédéré s'éloigna, revint au bout d'une demi-heure. — « Nous 
ne trouvons rien, les gendarmes doivent être ici. — Non, reprit le 
greffier » ; puis, s'adressant à Génin, le surveillant : « Ouvrez toutes 
les cellules afin que le citoyen délégué puisse se convaincre qu'elles 
ne renferment aucun soldat ». 

Le délégué fit consciencieusement son devoir. Il n'aperçut pas 
un gendarme. On se garda bien de le conduire au Quartier des 
cochers, dont il ignorait l'existence. 

11 se retira en saluant : — « Fâché de vous avoir dérangé ». 
Les otages étaient sauvés. — Maxime Du Camp. Les Convulsions de 
Paris, t. I, d. 169 



68 



LES PIERRES DE PARIS 



le crime, où tout nous apparaît pêle-mêle, incohérent, 
grotesque, odieux ou sublime... comme ces feuilles qui 
tombent mortes des platanes voisins et se mêlent, dans 
les boîtes des bouquinistes, aux plus belles légendes de 
gloire et d'amour. 



L'HOTEL DE VILLE 

ET LA PLACE DE GRÈVE 

le 3i Juillet j83o 



Il y a déjà quelques années, le hasard d'une flânerie nous 
fit grimper les six interminables étages de l'hôtel des 
Invalides, dont les combles recèlent une précieuse col- 
lection de « plans-reliefs des places de guerre », visible 
seulement à certaines époques, parcimonieusement espa- 
cées. Ces plans-reliefs, dont quelques-uns remontent au 
xvn e siècle, garnissent une longue série de pièces man- 
sardées et forment un petit musée trop ignoré, fort 
amusant à visiter. Les plus anciens furent exécutés par 
ordre de Louvois, jaloux de placer sous les yeux de 
Louis XIV la représentation de ses conquêtes ; le plus 
récent, — le plan du port et de la ville de Cherbourg, — 
fut terminé en 1872. Lors de l'invasion, en 1815, les alliés 
« empruntèrent» aux Invalides quelques-uns de ces beaux 
joujoux topographiques, qui font encore aujourd'hui 
l'ornement de musées allemands et autrichiens... 



70 LES PIERRES DE PARIS 

Rien de plus surprenant au premier abord gue ces 
minuscules et précises reproductions de villes, évoquant 
non seulement des souvenirs héroïques, mais encore 
offrant l'image parfaite d'une cité lilliputienne contem- 
plée du haut d'un ballon. Fossés, contrescarpes, bas- 
tions, redans, cultures maraîchères, rues sinueuses, 
maisonnettes mansardées, hôtels fleuris de sculptures, 
cathédrales hérissées de clochetons, rien ne manque. 
Voici les promenades bordées de tilleuls, les mails, les 
quinconces, les « jeux de boules » chers à nos aïeux... 
Ainsi nous apparaissent Maestricht, Berg-op -Zoom, 
Bouillon, — entourée de forêts épaisses, — Namur, 
Laon, — haut perchée sur son rocher. — Arras, Saint- 
Omer, Ypres. Voici Avesnes, ses fortifications, ses prai- 
ries... Voici même en un coin de la grande place, sur la 
droite, tapie contre l'église au clocher espagnol, l'hos- 
pitalière maison que nous aimons si fort et d'où nous 
pensons voir sortir, au petit jour, notre ami G. Lenôtre, 
guêtre comme un Mohican, un arsenal de cannes à 
pêche sur l'épaule, s'en allant « ferrer » d'une main sûre 
la carpe traquée en quelque étang voisin... 

Poursuivant notre pittoresque promenade, nous con- 
templons Constantine, Sébastopol, Anvers ; Gibraltar... 
et soudain une grosse surprise. Devant nous, vision 
merveilleuse : la place de Grève, le 31 juillet 1830, alors 
que Louis-Philippe, lieutenant général du royaume, la 
traverse sous les acclamations du peuple, pour se ren- 
dre à l'Hôtel de Ville où il achèvera de conquérir le 



l'hôtel de ville et la place de grève 73 

trône de Charles X, renversé par les « trois glorieuses » 
journées de batailles populaires. 

Il nous sembla, devant cette étonnante apparition, 
que, reculant de soixante-dix-huit ans en arrière, nous 
assistions, ainsi que l'avait fait notre grand-père, à cette 
apothéose de la Révolution de 1830. Gomme d'une fenêtre 
ouverte sur la place, nous apercevons tout le « grouille- 
ment » d'un peuple en effervescence... Des milliers de 
petits personnages s'agitent autour de la « Maison de 
Ville », entourant les plus célèbres coryphées de cette 
comédie politique. Voici Louis-Philippe à cheval; près de 
lui, une chaise à porteurs renferme le banquier Laffitte, 
immobilisé par une intempestive attaque de goutte; une 
seconde chaise est occupée par Benjamin Constant, deux 
des principaux chefs du mouvement. La garde nationale 
manifeste, les tambours battent, le peuple souverain 
acclame le héros qu'il sifflera demain ; aux fenêtres, sur 
les trottoirs, sur les terrasses, des milliers de curieux... 
Ce « plan-relief », large de l m ,80, profond de près de 
3 mètres, est décidément le premier des « instantanés » 
et il date de 1833 ! Son auteur, Foulley, était un vieux 
soldat retraité qui consacrait ses loisirs à reproduire de 
merveilleuse façon les faits les plus saillants de son 
époque. 

* * 

La reproduction photographique de ce plan donne 
vraiment la sensation d'un document pris sur la nature 



74 LES PIERRES DE PARIS 

même.. . Le plan lui-même est plus impressionnant encore, 
puisqu'à la sensation de la foule s'ajoute la magie de 
la couleur... 

Voici les maisons peintes, les vieilles pierres, les 
antiques fenêtres, les « carottes » des marchands de 
tabac, les toits de tuiles; voici les uniformes, les 
shakos, les fusils levés ; les dames portent des « shalls » 
et des robes à crinolines... les marchands de coco cir- 
culent parmi les badauds; la poussière qui saupoudre le 
sol de la place de Grève est une « poussière d'époque ! » 

Un peu d'imagination aidant, l'illusion est complète : 
devant nous surgit la masse imposante et glorieuse de 
l'antique Hôtel de Ville, cet Hôtel de Ville parisien où se 
jouèrent quelques-uns des plus célèbres drames de notre 
histoire de France. Nous avons contrôlé la sincérité de 
cette étonnante reconstitution et pouvons attester que 
jamais la nature ne fut reproduite avec une plus scru- 
puleuse fidélité. La maison à la tourelle gothique, les 
lanternes historiques fichées à l'entrée de la rue du 
Mouton, la rue de la Mortellerie, l'arcade Saint-Jean, 
le cabaret « A l'image de Notre-Dame », les boutiques 
multicolores, rouges, vertes, bleues, les échafaudages 
entourant le campanile de l'Hôtel de Ville, la couleur 
jaune de la chaise de M. Lafiittef 1 ) « portée par des 
Savoyards », la chaise verdâtre de M. Benjamin Constant, 
le cheval blanc de Louis-Philippe, les polytechniciens 

(1) Histoire de dix ans, par Louis Blanc, p. 349, passim. 




a ï 

3 9 



l'hôtel de ville et la place de grève 



77 



faisant la haie, épée au poing; la paille qui, la veille 
encore, avait servi à bivouaquer, éparpillée devant la 
porte; la boutique du mastroquet du quai Pelletier 
ébréchée par les boulets ; les vitres des fenêtres brisées 




QUAI DE LA GHÈVE ET PARTIE DE l' HÔTEL DE MLLE VERS 1830. 

Lithographie de Lemercier. 



par la pluie des balles... tout est d'une rigoureuse exac- 
titude et nous offre le plus précieux des documents sur 
cette extraordinaire révolution qui, en trois jours, mit à 
bas le trône de Charles X et remplaça le drapeau blanc 
fleurdelisé par le drapeau tricolore. 

Rien de plus amusant, de plus coloré que l'histoire 



78 LES PIERRES DE PARIS 

de ce mouvement populaire réunissant presque toutes 
les classes de la société. Les meilleurs écrivains d'alors 
avaient signé l'appel aux armes : MM. Thiers, Mignet, 
Armand Carrel, Chambolle, Rolle, de Rémusat, Baude, 1 
Alexis de Jussieu, Gauchois-Lemaire, Évariste Dumoulin. 
Léon Pillet, Bohain, Roqueplan... Quarante-cinq hommes 
de lettres, — au nom de la liberté de la pensée, — avaient 
risqué leurs têtes en inscrivant leurs noms au bas d'une 
protestation contre les ordonnances royales rédigées par 
M. de Polignac et signées par le vieux roi Charles X. 

L'explosion de colère qui souleva Paris fut terrible et 
instantanée. En quelques heures, les barricades sortirent 
de terre, les attroupements des protestataires armés se 
formèrent, les tambours battirent le rappel de la garde 
nationale, les ouvriers et les étudiants descendirent dans 
la rue, les élèves de l'École polytechnique, «après avoir 
aiguisé sur les dalles des corridors de l'École leurs fleu- 
rets, dont ils avaient fait sauter les boutons », forcèrent 
les portes et, — en grande tenue, — prirent le comman- 
dement des bandes d'insurgés; tout Parisien se transfor- 
mait en militant, et les infortunés soldats de la garde 
royale tombaient sous les coups de fusils chargés avec 
des caractères d'imprimerie à défaut de balles. 

Côte à côte, avec de vieux soldats du premier Empire, 
héros d'Iéna, d'Eylau, d'Austerlitz et de Waterloo, cou- 
verts encore de leurs glorieux uniformes, 

Ces habits bleus pas la victoire usés (1), 

(1) Le vieux soldat (Béranger). 




1. 

1 






SI 



^ ï 

^ 



l'hôtel de ville et la place de grevb 81 

on put voir des combattants en veste de chasse, en redin- 
gote, en bourgeron, en blouse ; d'autres encore étaient 
revêtus d'uniformes de fantaisie, provenant du Vaude- 
ville, où se jouait alors une pièce militaire, le Sergent 
Mathieu. Alfred Arago, directeur du théâtre, avait mis 
armes et costumes à la disposition des émeutiers ! Le 
musée d'artillerie avait été forcé et les admirables litho- 
graphies de Raffet, composant YAlbum de 1831, nous 
montrent des gamins de Paris, la tête enfouie sous une 
« salade » de ligueur ou un casque de piquier, muni- 
tionnaires improvisés, apportant aux « barricadiers » 
des « balles de zinc pour les cuirassiers » ( 4 ). 

(1) Les soldats qui occupaient la place de Grève se défendaient 
avec beaucoup de courage et de tristesse. Chaque maison était 
devenue un château fort et l'on tirait de toutes les fenêtres. Trois 
hommes s'étaient postés derrière une cheminée et, de là, ils fai- 
saient depuis longtemps sur la troupe un feu meurtrier, lorsqu'ils 
furent enfin découverts. Un canon fut pointé contre cette cheminée 
fatale ; mais avant de l'abattre, le canonnier fit signe à ceux qu'elle 
protégeait de se retirer... Un détachement du 50 me , précédé par des 
cuirassiers, arrivait par les quais pour gagner la place de Grève. 
On le fit entrer dans la cour de l'Hôtel, et ses cartouches, dont il 
refusa de faire usage, furent distribuées aux soldats de la garde... 
Un détachement suisse avait été envoyé des Tuileries au secours 
de l'Hôtel de Ville ; il entra sur la place de Grève au pas de charge... 
Une barricade est occupée par le peuple. Les Suisses soutiennent 
cette attaque avec vigueur; la garde arrive pour les appuyer et 
déjà les Parisiens pliaient lorsqu'un jeune homme, pour les rani- 
mer, s'avance agitant un drapeau tricolore au bout d'une lance en 
criant : « Je vais vous apprendre à mourir » ; à dix pas de la garde, 
il tomba percé de balles. — Histoire de dix ans, 1830-1840, par 
Louii Blanc, t. I, p. 217. 



82 LES PIERRES DE PARIS 

Les « grognards » dirigeaient le combat, la croix de 
la Légion d'honneur piquée sur un tablier de cuir. 
« Tirez sur les chefs et sur les chevaux, jeunes 

gens, et f -vous du reste!» Tous se battaient aux 

cris de : « A bas Charles X !... A bas Polignac !... A bas 
les ordonnances !... Vive la Charte !... » La presque 
totalité des combattants ignorant absolument, d'ailleurs, 
ce que comportait la Charte et ce que contenaient les 
ordonnances ! 

On sait le reste... les barricades, les blessés, les morts 
promenés sur des brancards à la lueur des torches par 
des insurgés criant « vengeance ! » les postes royaux dé- 
sarmés, trois cents hommes campés dans la cour des 
Tuileries, la ville entière hérissée de barricades, sentant 
la poudre, une fièvre belliqueuse s'emparant de toute 
une population, les coups de canon, — les appels du 
tocsin ! La Fayette, le vieux héros de 1789, — celui que 
des irrespectueux dénommaient « Giiles-César », — sié- 
geant, acclamé comme une idole, à l'Hôtel de Ville ; 
l'émotion de Paris voyant, — enfin ! — le drapeau tri- 
colore flotter sur les tours Notre-Dame, des « messieurs » 
inconnus et bien mis distribuant dans les rues des pis- 
tolets et des charges « de poudre », les patrouilles de 
bourgeois armés, les « vieux de la vieille », rêvant de 
l'avènement de Napoléon II, — l'aiglon ! — Le dauphin, 
furieux et ahuri, se coupant les doigts en arrachant son 
épée au maréchal Marmont, l'hôtel Laffîtte devenu 
1' « hôtellerie de la Révolution... On y affluait de tous 




h ARCADE SAINT-JEAN, RUE MO?iCEAU-SAlNT-GBRVAIS. 

Lithog. de Lemercier. 



l'hôtel de ville et la place de grève 



85 



les points de Paris. Pas un homme d'intrigue qui n'y vînt 
raconter ses services »... le départ de Charles X, de la 
duchesse de Berri et des enfants de France escortés par 
les gardes du corps, la lieutenance générale du royaume 
oiîerte au duc d'Orléans, les hésitations du prince, les 




l'hôtel de ville pendant la révolution de 1830. 



prières des députés, la foule criant : « Vive le duc d'Or- 
léans! »(*), le duc enfin se décidant à prendre, au milieu 

(1) Les députés venus au Palais -Royal apporter au duc 
d'Orléans leurs hommages avec la proclamation qu'ils adressent 
aux Français sont émus comme le prince lui-même ; il les entraîne 
sur ses pas ; ils forment sa garde et son escorte jusqu'à la grève. 



86 LES PIERRES DE PARIS 

des acclamations et des cris de joie, le chemin de la 
place de Grève, — cette place de Grève dont, depuis trois 
jours, chaque maison avait été une forteresse. Il y 
venait chercher la sanction de l'Hôtel de Ville à la 
dynastie nouvelle, et La Fayette, — au nom du peuple, 
— donnait publiquement l'accolade au nouveau « roi- 
citoyen ». 

C'est l'épisode final de la révolution triomphante 
que représente notre plan-relief. Louis-Philippe va s'em- 
parer de la couronne de France dans l'ancienne Maison- 
Commune, dans l'Hôtel de Ville de Paris, tigré encore 
des balles du 10 thermidor et où se retrouvait presque 
intacte la salle tragique, le « cabinet vert » dans lequel 
Robespierre eut la mâchoire fracassée par la balle de 
Méda, où fut arrêté Saint-Just, où se suicida Lebas... 
Devant ce « cabinet vert » passait extérieurement 



Ils le conduisent à travers le peuple qui, le voyant passer au milieu 
d'eux, écarte les barricades pour le laisser passer et commence à 
crier : « Vive le duc d'Orléans ! » en serrant la main au prince- 
citoyen. 

Les acclamations de la foule annoncent l'arrivée du cortège. La 
commission municipale, La Fayette, son état-major, vont à sa ren- 
contre sur le perron de l'Hôtel de Ville et lui ouvrent les portes du 
palais. Le prince monte le grand escalier appuyé sur le bras du 
général en chef. On s'arrête dans la salle Henri IV. La proclama- 
tion des députés qui fonde une dynastie et qui promet des garanties 
nouvelles aux vieilles libertés du pays est relue avec solennité. 
Louis-Philippe, la main sur le cœur, confirme les promesses de 
cette proclamation. — Dulaure. Histoire de la Révolution de 4830. 
— Cu. Simond. Paris de 4800 à 4900, t. II, p. 21. 




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Extrait dhin Plan de la place de Grève et de V Hôtel de Ville en i83o. 
Collections du Musée Carnavalet. {Cartons de la topographie.) 



l'hôtel de ville et la place de grève 



87 



la corniche en saillie sur laquelle, dans la nuit du 
9 thermidor, se hasarda Augustin Robespierre, — frère 
de l'Incorruptible, — ses souliers à la main, cherchant 
à fuir, pendant que les troupes conventionnelles en- 




GRAVURE POPULAIRE DE 1789. 



Musée Carnavalet. 



vahissaient la place... Voici la corniche, elle règne tout 
le long du premier étage; c'est là que le malheureux se 
traîna, hésitant et affolé. Sous ses pieds nus, les vain- 
queurs, baïonnette au canon, se pressaient en criant leur 
victoire, la place de Grève était encore éclairée des feux 
mourants de lampions que le concierge Bochard y avait 



88 LES PIERRES DE PARIS 

allumés par ordre de la Commune... (*) Robespierre jeune 
comprit alors que tout était perdu pour son frère et pour 
lui ; il voulut mourir et se précipita, la tête la première, 
sur les marches de l'entrée de l'Hôtel de Ville. Il ne 
réussit qu'à se mutiler horriblement, blessant, — dans 
sa chute, — deux des envahisseurs, dont l'un, « le 
nommé Chabru », fut à peu près écrasé !... ( 2 ) 

(1) Déclaration positive de Michel Bochard, concierge de la 
Maison-Commune, depuis le 9 thermidor jusqu'au 10. 

....Vers les sept heures du soir, le maire m'a ordonné de sonner 
le toscin sur-le-champ. J'ai refusé net de le sonner... Alors Charle- 
magne et presque tout le conseil m'ont traité de coquin et ont pris 
un arrêté et m'y ont forcé ouvertement. 

J'ai donné la clef et le toscin a été sonné A dix heures, on 

m'a ordonné de mettre des lampions pour éclairer la place. 

Définitivement, sur les deux heures du matin, un gendarme 
m'a appelé et m'a dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet 
dans la salle de l'égalité... J'ai entré, j'ai vu Lebas étendu par terre, 
et de suite Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la 
balle, en le manquant, a passé à trois lignes de moi ; j'ai failli en 
être tué puisque Robespierre est tombé sur moi en quittant la salle 
de l'Égalité, au passage. Legrand, substitut de l'agent national, m'a 
confié son portefeuille et sa montre pour remettre à sa femme ; 
mais je l'ai été porter au Comité de surveillance de la section de 
la Maison-Commune. 

Ce 17 thermidor, l'an II de la République française. 

Certifié véritable. 

Signé : Bochard. 

Rapport sur les événements du 9 thermidor an II, par Courtois. 
Pièces justificatives, n° XXXVI. 

(2) Dulac, employé au Comité de Salut public, au représentant 

du peuple Courtois, membre du Comité de Sûreté générale. 

Sans calculer le nombre ni observer l'ordre, après avoir 

appelé à moi tous ceux qui ne craignaient pas ces b..., et qui 



l'hôtel de ville et la place de grève 91 



Ce sont toutes ces histoires et bien d'autres encore 
qu'évoque ce « plan-relief » si précieux. Aussi, la Com- 
mission du Vieux Paris, dès qu'elle eut connaissance de 
ce trésor, — jusqu'alors à peu près ignoré, — s'empressa- 
t-elle de mettre tout en œuvre pour faire entrer la 
relique dans les collections historiques du musée Carna- 
valet. Un ordre du jour demandant le don, l'acquisition 
ou rechange de cet admirable document fut présenté 

voulaient attaquer,- je volai vers la porte que nous forçâmes sans 
peine et, je puis le dire ici, en raison de la vivacité que je mis à 
monter l'escalier, j'entrai seul dans la salle des séances, où il y 
avait encore trente-six municipaux en écharpc. Celui qui faisait les 
fonctions de président, nommé Charlemagne, tenait la sonnette 
qui lui tomba des mains quand je lui courus dessus le sabre à la 
main, en jurant et lui disant qu'il était hors de la loi. Personne ne 
se défendit et, chose remarquable, c'est que nous entrâmes en si 
petit nombre que presque tous nous en tenions deux : c'est pour 
cela que je criai de passer le sabro à travers le corps du premier 
qui ôterait son écharpe. Personne ne l'osa ; ils étaient médusés 
ainsi que les tribunes que je mis en état d'arrestation avec deux 
hommes à chaque escalier. 

Alors il nous arriva du renfort et, aussitôt informé par un 
nommé Delacour, faisant les fonctions d'agent national, de l'endroit 
où devait être Robespierre l'aîné (car je savais déjà que l'autre 
s'était jeté par la fenêtre), j'y volai de suite. En effet, je le trouvai 
étendu près d'une table, ayant un coup de pistolet qui lui prenait 
à environ un pouce et demi sous la lèvre inférieure et lui sortait 
sous la pommette de la joue gauche. Il faut que vous observiez, 
pour l'honneur de la vérité, que c'est moi qui l'ai vu le premier et 
qu'il n'est donc pas vrai que le gendarme qui a été présenté à la 



92 LES PIERRES DE PARIS 

au nom de MM. Sardou, Lenôlre, Delaille, Quentin- 
Bauchard, H. Lavedan, Guillemet, Labusquière, Gh. Nor- 
mand, A. llallays, Auge de Lassas, Bruman, etc... et la 
Commission, — que présidait M. de Selves, préfet de 
la Seine, — ratifia à l'unanimité ce désir si justifié ! 
Il s'agissait d'obtenir du musée des Invalides le dessai- 
sissement en faveur de Carnavalet de cette précieuse 
« place de Grève », qui ne rentrait vraiment en aucune 
façon dans la série des « plans-reliefs de places de 
guerre » et qui revenait en quelque sorte de droit au 
musée de la Ville de Paris, comme document essentiel- 
lement parisien. 

La chose paraissait toute naturelle, mais l'événement 
démentit nos espérances. Il fallut des années de pour- 
parlers, de luttes, de discussions ; il fallut surtout la 
nomination de l'éminent et conciliant général Niox à la 

Convention par Léonard Bourdon lui ait brûlé la cervelle, comme 
il est venu s'en vanter, ainsi qua Couthon, qui n'en avait pas 
même reçu : il est nécessaire de relever cela. 

Près de Robespierre était caché sous la table le trop fameux 
Dumas, cet homicide président révolutionnaire ; je l'arrêtai et lui 
fis tant de peur que je l'obligeai à me dire où étaient Saint-Just et 
Lebas. J'y entrai et j'y trouvai Lebas étendu et déjà mort. Saint- 
Just ne fit pas la moindre résistance et me rendit son couteau 
avec la même obéissance que Dumas m'avait remis son flacon d'eau 
de mélisse des Carmes, que je lui avais ôté, craignant que ce ne 
fût du poison 

Salut et fraternité. Vive la Convention nationale ! 

Signé : Dulag. 

Rapport sur les événements du 9 thermidor an II, par Courtois. 
Pièces justificatives, n° XXXIX. 



l'hôtel de ville et la place de grève 93 

direction du Musée de l'Armée pour résoudre, au gré de 
tous, cette affaire qui semblait si simple. 

Aujourd'hui, le plan-relief de la place de Grève et de 
l'Hôtel de Ville, le 31 juillet 1830, figure, — par voie 
d'échange, — au musée Carnavalet, et, comme une bonne 
chance n'arrive jamais seule, noire musée obtint égale- 
ment le « boulevard du Temple, lors de l'attentat de 
Fieschi (28 juillet 1835), et la mort du duc d'Orléans 
(13 juillet 1842)», deux autres précieux documents pari- 
siens, dus également au talent deFoulley.Ces trois belles 
œuvres compteront parmi les plus curieux atlraits des 
salles qui, prochainement, seront ouvertes au public. 

Ces salles, comprises dans l'annexe qu'achève de 
construire M. Foucault, le très remarquable architecte 
des Musées de la Ville de Paris, seront, — nous l'espé- 
rons, — terminées dans quelques mois. Il nous sera 
donné enfin de mettre en lumière les richesses que le 
manque de place nous contraint depuis des années à em- 
magasiner dans nos réserves... Il y aura, croyons-nous, 
de bonnes et belles surprises à offrir aux Parisiens dévo- 
tieusement attachés aux reliques de leur Paris ; mais, 
parmi ces reliques, nulle ne sera plus impressionnante 
que cette évocation de la place de Grève et de la 
« Maison de Ville », — l'endroit peut-être où, de tout 
temps, battit le plus fort le cœur de notre chère Cité l 



7 S 



« MUSEE DES ARTS » 

A la Sorbonne. 



Le 5 avril 1802, le premier consul îBonaparte ayant 
décidé l'achèvement du Louvre, la plupart des hôtes 
qui depuis tant d'années avaient envahi le vieux palais 
des rois de France, peintres, graveurs, sculpteurs, écri- 
vains, géographes, armuriers, etc., etc., durent, eux et 
leurs familles, chercher asile ailleurs. Quelques-uns vinrent 
nicher au collège des Grassins, à l'hôtel Vaucanson, aux 
Jacobins ; le plus grand nombre se réfugia au collège 
Mazarin, et... à la Sorbonne, mise à la disposition du 
ministre de l'Intérieur pour « y loger les gens de lettres 
et ceux des artistes qui n'auraient pas été replacés 
dans le collège Mazarin » (*). 

Un crédit de 10.000 francs était ouvert à l'architecte 
Moreau, chargé de diriger les travaux de réfection et de 
mise en état : neuf mois plus tard, « cinquante-trois 

(1) O. Greard : La Nouvelle Sorbonne, p. 203. 



9G LES PIERRES DE PARIS 

logements, dont vingt pour les savants, vingt et un pour 
les peintres et douze pour les sculpteurs, avec quatre 
grands ateliers de peinture et six de sculpture » étaient 
aménagés ! L'architecte Moreau mérite tous les éloges, 
car la besogne paraît avoir été particulièrement difficile. 
Jugez-en (*) : 

Fermée par la Révolution le 17 octobre 1791, la Sor- 
bonne, l'antique et illustre maison de « Discipline héré- 

(1) Archives Nationales, F 13 , 1247 : 

Rapport fait au Ministre de l'Intérieur sur la ci-devant église de 
la Sorbonne et le projet adopté parle Ministre de faire des restes de 
cet édifice une salle pour les distributions de prix des Prytanées 
des Ecoles centrales et de toutes les écoles scientifiques et littéraires. 
(27 ventôse an VIII de la République française.) 

Ministère de VIntêrieur. — Du 19 brumaire an X. 

Le Ministre de l'Intérieur, vu l'arrêté des Consuls de la Répu- 
blique qui ordonne que les bâtiments de la Sorbonne seront disposés 
pour loger les artistes et les personnes de lettres déplacées du Lou- 
vre, charge le citoyen Moreau, architecte, de la direction des travaux, 
à faire à ce sujet, d'après les plans qui ont été ou seront adoptés. 

Le Ministre de VIntêrieur, 
*** 

Le citoyen Moreau est autorisé d'employer jusqu'à concurrence 
de 10.000 francs au rétablissement des bâtiments de la ci-devant 
Sorbonne. (25 vendémiaire an X.) 

Moreau au Ministre : « Après un long travail, je suis parvenu à 
former 53 logements dont 20 pour les savants, 21 pour les peintres 
et 12 de sculpteurs, avec 4 grands ateliers de peinture et 6 de sculp- 
ture statuaire... » Moreau. (15 nivôse an X.) 

Le nombre des artistes à loger à la Sorbonne étant moins consi- 
dérable que celui qui avait été demandé, ...Moreau propose au 
Ministre un devis de 5.644 fr. 33 qui est adopté... (du 8 germinal 
anX.) 



« MUSÉE DES ARTS )) 



97 



ditaire»(*)dont le cardinal de Richelieu avait fait le somp- 
tueux palais de la Théologie, fut purement et simplement 




LA COUR DE LA SORBONNEVERS 1845. 

supprimée le 5 avril 1792. le régime nouveau ne lui par- 

(1) Robert de Sorbonne, chapelain de saint Louis, avait acquis 
vers 1252, ou échangé avec le Roi quelques maisons dans la rue 
de Coupe-gueule et dans la rue voisine. 

Saint Louis permit à Robert de la faire fermer à ses extrémités, 



98 LES PIERRES DE PARIS 

donnant ni son « intolérance » ni son «isolement de la 
vie nationale » ! Hôtes et associés ayant refusé de prêter 
le « serment civique », furent mis en demeure de démé- 
nager et les vastes bâtiments restèrent vides. 

Dès 1792 la Sorbonne, mise en adjudication, était 
louée « partie au citoyen Bachelart qui y tailla une 
soixantaine de petits logements, partie au citoyen Gha- 
lierqui y tint des réunions de section »... Les meubles, 
les livres, les bustes, les « corps d'armoire » avaient été, 
bien entendu, dispersés «dans les dépôts où il se trouva 
de la place » ( d ). 

Rapidement, le délabrement fut complet... l'herbe 
poussait « bonne à faucher » autour des pavés de la 
grande cour et dans le promenoir. Une nuit, grand 
fracas, une partie du dôme s'écroule. Par les fenêtres 
brisées, les gamins du quartier venaient polissonner 
dans les amphithéâtres déserts ; les filous s'introdui- 
saient dans le monument, volaient les plombs des toi- 
tures, les marbres des chapelles... Un architecte consulté 
propose cet admirable remède : « démolir ce qui reste 
encore debout »... ! et ce crime — bien professionnel — 
eût été commis si « le mauvais état des piliers soute- 

et celui-ci y fit bâtir un collège et une chapelle ; il acquit ensuite 
ce qui restait de terrain jusqu'à la rue des Poirées et y fit cons- 
truire le collège de Calvi ou la petite Sorbonne, en 1271. 

Le cardinal de Richelieu, qui y avait étudié la théologie, fit 
rebâtir le collège en 1627 et posa lui-même la première pierre de 
l'église, le 15 mai 1G35. Jaillot, Recherches sur Paris, t. V, p. 141. 

(2) Archives Nationales, F 7 , 7233. 



(( MUSEE DES ARTS )) VU 

nant le dôme n'eût rendu l'opération dangereuse pour 
les ouvriers ( j ). 

Comment utiliser ces ruines? En 1796, on songe à y 
installer la « chalcographie » ; on y renonce bien vite, 
la dépense serait trop onéreuse. On émet l'idée folâtre de 
convertir la Sorbonne en un « dépositoire en faveur des 
morts de la Commune de Paris... » ( 2 ). Enfin, le 18 mars 
1800, l'architecte Peyre offre de partager l'église dans sa 
hauteur en deux grandes salles : « la salle intérieure ser- 
vira pour les conlérences et distributions de prix » ; la salle 
supérieure, « déjà toute décorée par les belles fresques 
de Ph. de Champaigne, sera aménagée ( 3 ) en musée pour 
des expositions de peinture et de dessin ». Lucien Bona- 
parte, ministre de l'Intérieur, agrée la proposition ; des 
fonds sont votés... mais ces fonds, insuffisants pour une 
installation, ne servent qu'à arrêter les progrès de la 
destruction. C'est alors que les artistes envahissent le 
« Musée des Arts » (ce fut le nom nouveau attribué à la 
Sorbonne), où l'architecte Moreau, ainsi que nous 
l'avons dit précédemment, les installa tant bien que mal, 
et plutôt mal que bien. 

De 1802 à 1821, ce Musée des Arts abrita, successi- 
vement, plus de cent familles de sculpteurs, peintres, 
graveurs, anciens prix de Rome pour la plupart. Les 
logements aménagés pouvaient recevoir une cinquan- 

(1) Archives Nationales, F 13 , 1248, n° 58. 

(2) Archives Nationales, F 13 , 871. 

(3) Archives Nationales, F 1 *, 671. 



100 LES PIERRES DE PARIS 

taine d'hôtes à la fois. Ici tour à tour se succèdent 
Pajou, Ramey père, Meynier, Lordon, Demarne, Lesueur, 
Hittorf, Roland, Vandael, le sculpteur Marin, le bon 
Boilly, Cartellier, le grand Prudhon... La règle était 
d'attribuer à chaque occupant trois chambres de maître 
et trois pièces de service ; mais combien doivent se 
contenter d'un modeste appentis, d'un comble « éclairé 
par un œil-de-bœuf », d'un atelier obscur « où l'on ne 
peut travailler plus de deux heures à cause de l'ombre 
portée par les maisons d'en face ». En 1813, Petit, 
paysagiste en renom, protégé par le général Canclaux, 
n'a pour logis et pour atelier qu'une chambrette lam- 
brissée, de moins de trois mètres de hauteur, « où il es* 
impossible de développer une toile » (*). 

Les « bons » logements occupaient le fond de la cour, 
face à la chapelle, ou bien s'ouvraient sur la rue de la 
Sorbonne. Neuf ateliers envahissaient l'église, coupée 
dans sa hauteur par une cloison : un dans chaque cha- 
pelle, deux dans les parties supérieures des chapelles du 
centre, un sous le Dôme. MM. Cartelier, Esparcieux, 
Roland, Lordat, statuaires, occupaient ces locaux; et 
aussi M. Vandael, peintre de fleurs, qui, de plus, pos- 
sédait derrière le chevet de la chapelle « un jardin 
cultivé à la hollandaise, dans lequel il pouvait aller, de 
plain-pied, peindre d'après nature les fleurs et les feuil- 
lages sur leurs tiges, aux pleins rayons du soleil ou après 

(1) Archives Nationales, F 13 , 1248. 



« MUSÉE DES ARTS )) 101 

les rafraîchissements de la pluie... » (*). Et l'heureux 
Vandael dut défendre, par une haie d'épines, son « jardin 
à la hollandaise » contre les convoitises de ses voisins 
et les maraudages des gamins du quartier... 

Le statuaire Roland s'était installé dans la chapelle 
latérale — dite chapelle de Richelieu — où le ministre 
fut inhumé et où s'élève son monument funèbre, chef- 
d'œuvre de Girardon. C'est en cet atelier que la mort 
surprit Roland en 1816, alors qu'il commençait l'exé- 
cution de la statue du Grand Condé. David d'Angers 
— élève de Roland — revenait alors de Rome, tout jeune 
et rêvant de gloire. Il occupait aux environs de la Sor- 
bonne un pauvre logis, et sa fièvre de travail était telle 
qu'il y couchait « sur une porte sculptée, afin de ne 
pas dormir trop longtemps » ( 2 ), Ce fut lui qui eut l'hon- 
neur d'exécuter, dans cette chapelle de la Sorbonne, la 
statue ébauchée par son vieux maître mourant, et ce 
coup d'essai fut triomphal. C'est à la Sorbonne que 
David d'Angers naquit à la célébrité. 

Inutile d'ajouter que la médisance, la jalousie, les 
commérages fleurissaient dans la ruche artistique... On 
se disputait âprementpour des chéneaux engorgés, pour 
des ordures jetées par les fenêtres, pour des tapis indû- 

(1) 0. Greard : La Nouvelle Sorbonne, p. 207. 

(2) « En 1815 ou 1816, mon père, revenant de Rome, avait un 
atelier dans les environs de la Sorbonne. 11 y couchait sur une 
porte sculptée pour ne pas dormir trop longtemps... » 

(Extrait d'une lettre de M. Robert David d'Angers), 
17 février 1909 (collection Georges Cain). 



102 LES PIERRES DE PARIS 

ment secoués ; on se jalousait un « débarras » inuti- 
lisé... (*). 

Cependant, entre deux orages, ces braves artistes 
organisaient de petites fêles, des sauteries familiales, 
des représentations de «Proverbes», des concerts ( 2 ). En 
hiver, on dansait chez Lordon, chez Dumont ou chez 

(1) 3 août 1815. — Pétition rédigée et signée par une trentaine 
d'artistes logés au « Musée des Artistes » au Ministre de l'Intérieur 
pour défendre aux habitants des rues de Gluni, des Gordiers et des 
Poirées, d'ouvrir et d'agrandir, dans les murs mitoyens donnant sur 
l'enclos intérieur de la Sorbonne, des croisées qui, autrefois, 
n'étaient que de simples jours de souffrance garnis de barreaux et 
de mailles en fer qui forment des vues droites et directes ouvertes 
tout le jour et par où les occupants jettent leurs immondices, lais- 
sent souvent tomber du feu en allumant leurs fourneaux sur les 
appuis, y font sécher leur linge ou sur des cordes ou sur des éten- 
doirs placés en saillie sur la Sorbonne et communiquent par l'étage 
des combles jusqu'aux mansardes occupées par les artistes. 

Signé: Du Tertre, Boye, Rolland, Beauvallet, Knip, 
Ramey, Stouf, Milbeét, Gartellier, Pajou, 
Dumont, Meynier, etc., etc. 
F* 3 , 1248. (Archives nationales.) 

(2) J'ai retrouvé quelques programmes de ces concerts écrits à 
la main sur un solide papier à dessin, par un calligraphe consommé- 
Voici un de ces documents : 

Première Partie. — 1° Concerto de piano de Dussek, exécuté par 
M lle L. Dumont. 

2<> Air de Jean de Paris, de Boieldieu, chanté par M. G. 

3° Air varié pour le violon, de M. Baillot, exécuté par M. N. 

,4° Air de Sémiramis, de Gatel, chanté par M lle Dubois. 

5° Concerto de flûte, de Berbiguier, exécuté par M. Farrenc. 

Deuxième Partie. -— 1° Variations exécutées §ur la guitare par 
M lle Camus. 



« MUSÉE DES ARTS » 103 

Pajou ; Jacques Eclme jouait sur son vie Ion le quadrille 
à la mode, la Petite Laitière. Les danseuses « se paraient 
de mousselines blanches ou de robes grises rehaussées 
d'un mince filet vert ; décolletées à la vierge, elles 
posaient sur leurs cheveux une petite couronne de fleurs 
à l'antique » ( 4 ). 

L'éclairage était modeste et les rafraîchissements se 
composaient de verres de groseille et d'orgeat galam- 
ment offerts par les danseurs... mais les danseuses 
aimables, jeunes et jolies, gracieuses, avaient l'honneur 
de porter le nom d'artistes justement révérés ; les dan- 
seurs étaient intelligents et joyeux. Toute cette belle 
jeunesse illuminait un moment de sa turbulente gaîté les 
vieilles pierres grises du « Musée des Arts »... A 

2° Air de la Journée aux aventures, de Méhul, chanté par M. G. 

3° Pot pourri pour piano et flûte, par M. Bazé et Berbiguier, exé- 
cuté par M lle L. D. et M. Farrenc. 

4° Romance de Jeannot et Colin, de Nicolo, chantée par 
M lle Dubois. 

5° Fragment d'un concerto de violon de M. Crémont, exécuté par 
M. Maussan. 

6° Duo de Françoise de Foix, chanté par M ,le Dubois et M. C. 

G. Vattier, Augustin Dumont, p. 34. 

(l)Les danseuses s'appelaient M 1 ' 03 Dumont, Bourgeois, Roland 

— qui devint M ,ue Lucas de Montigny — Lordon; M Ilcs Gastelier, 
mariées, l'aînée au statuaire Petitot, la seconde au peintre Heim ; 
M lle Lesueur, M Ue Trézel — mariée à Milne Edwards — -, M Ue Stouf 

— qui devint M 016 Gouderc — et les quatre demoiselles Bosse — 
dont la plus âgée s'enorgueillissait de s'appeler Victoire et d'être née 
au mois de maie, 

G. Vàttiisu, Augustin Dumont {passim). 

8 



104 LES PIERRES DE PARIS 

minuit, tout s'éteignait; l'antique monument retombait 
dans le silence et l'ombre. 

En 1802, le sublime artiste Prudhon habitait « au 
fond delà cour, à gauche de la porte d'entrée, au second 
étage, au-dessous de l'horloge ». Son atelier, éclairé par 
une large fenêtre, prenait jour sur les jardins, du côté 
de la rue Saint-Jacques et ne communiquait pas avec 
son appartement (*). L'immense talent de Prudhon 
n'était plus discuté, il réalisait enfin l'ambition de ses 
jeunes espérances ; jamais pourtant le grand artiste 
n'avait été aussi malheureux. Prudhon subissait la tor- 
ture d'être le mari d'une femme indigne de lui. La pau- 
vreté d'esprit de cette triste compagne, la bassesse 

(1) Rapport présenté au Ministre de l'Intérieur (Du 18 messi- 
dor an X.): 

Le citoyen Prudhon, peintre, représente que pour loger sa 
famille dans le logement qui lui a été donné au Musée des Artistes, 
il est indispensable de déplacer pour la reculer de deux pieds une 
cloison qui forme un cabinet inutile. Cette opération donnera au 
citoyen Prudhon la facilité d'établir une chambre à coucher pour 
ses enfants qu'il ne pourrait garder chez lui s'il est privé de l'avan- 
tage qu'il sollicite. 11 demande que ce travail soit fait aux frais du 
gouvernement. Le citoyen Moreau, consulté sur cette demande, 
assure que la dépense de ce changement n'excédera pas 150 francs. 
Il ajoute que le Ministre pourrait s'en charger surtout pour un père 
de famille aussi recommondable par ses talents que le citoyen 
Prudhon. 

On propose au Ministre d'autoriser le citoyen Moreau à faire 
faire le changement proposé dans le logement de Prudhon. 

Le chef de la 3 e division des Beaux-Art». 
(Signature illisible). 



« MUSÉE DES ARTS )) 105 

de ses goûts, ses violences, ses grossièretés, torturaient 
le timide Prudhon. La mégère faisait partout les scènes 
les plus violentes et les plus ridicules ; elle parcourait 
les corridors, envahissait les ateliers des confrères de 
son mari pour y crier ses plaintes, ses invectives.^.. 
Déjà, alors que Prudhon habitait le Louvre, deux de ses 
voisins, les peintres Girodet et Meynier, avaient émigré 
aux Capucines (près la place Vendôme), mis en déroute 
par les hurlements incessants de cette furie ! 

Prudhon en était arrivé à fuir son atelier. Se sau- 
vant comme un criminel, il s'en allait respirer chez des 
amis... A bout de force, il se décida à une séparation 
judiciaire ; malgré cela, les scènes continuèrent, et 
Prudhon désespéré dut se résoudre à demander aide et 
assistance à Denon, — directeur des musées. « C'est 
une peine pour ma délicatesse, — écrit le malheureux 
artiste à la date du 30 septembre 1803 — de vous entre- 
tenir de choses qui me révoltent et me font rougir; je 
suis outré et humilié tout à la fois quand je parle d'une 
femme qui, n'ayant ni fierté ni amour-propre, n'a pas 
craint de montrer la bassesse de son âme par les scènes 
atroces, dégoûtantes et scandaleuses qu'elle n'a cessé de 
me faire, par ses propos infâmes contre toutes les per- 
sonnes qui m'avoisinaient et par la manière insuppor- 
table dont elle a agi avec tout le monde. Sans la- considé- 
ration particulière qu'ont pour moi mes confrères... ils 
auraient porté des plaintes au ministère de Plnlérieur, 
pour écarter quelqu'un dont la méchanceté soutenue 



106 LES PIERRES DE PARIS 

récidivait journellement tout ce qui pouvait leur être 
désagréable ou incommode... D'après ce, on sent com- 
bien une telle femme est un objet insupportable et scan- 
daleux dans un lieu comme la Sorbonne. 

« Le gouvernement qui considère les Arls loge les 
Talents. Dans le local qu'il leur accorde, il est néces- 
saire pour l'ordre et la tranquillité qu'il y ait une police 
qui puisse en exclure quiconque oserait les troubler... 
Ma femme est dans ce cas... » 

Rien n'y fît, cet effroyable supplice dura quelques 
années encore et ne cessa que le jour où M m6 Prudhon, 
parvenue jusqu'à l'Impératrice, fit devant Sa Majesté une 
scène tellement scandaleuse qu'on dut interner la 
démente en une maison de santé surveillée par la police. 
C'est à ce moment de détresse morale qu'une douce main 
de femme vint panser les plaies saignantes du cœur 
brisé de Prudhon. 

Le pauvre artiste vivait à la Sorbonne, triste et seul, 
jusqu'au jour où — sur les sollicitations réitérées d'un 
ami — il consentit à donner ses leçons à M lle G. Mayer, 
une élève de Greuze que la mort du peintre (1805) lais- 
sait sans maître, et pendant seize ans M lle Mayer illumina 
la vie de Prudhon. 

Une étude évoquant l'image de cette amie adorée fait 
aujourd'hui partie de la collection Groult, où nous 
l'admirions hier. 

Qu'elle est séduisante, cette jolie laide !... Le nez est 
torp large, la bouche trop grande, les pommettes sem- 



m 




M lle CONSTANCE MAYER. 

Étude peinte par Prudhon. Appartient à M me Grou 



« MUSÉE DES ABTS )) 109 

blent trop écartées... mais que d'intelligence en cette 
tête expressive !... Mille boucles brunes noient d'ombres 
légères le front bombé et mettent en pleine valeur des yeux 
voluptueux, ardents, tendres... Comme l'on s'explique 
aisément, devant cette esquisse émouvante, enlevée de 
verve en une heure d'inspiration amoureuse, la ten- 
dresse profonde que le vieux maître au cœur douloureux 
dut vouer à cette femme souriante et douce, dont les 
longues mains pâles pansaient les blessures, dont le 
regard mouillé disait l'amour admiratif et silencieux. 

L'âme tendre du bon Prudhon se livre sans réserve ; 
pendant près de vingt années le grand artiste est heu- 
reux. Cette liaison semble lui porter bonheur. En 1808, 
l'empereur Napoléon le décore devant son tableau la 
Vengeance divine poursuivant le Crime ; il a l'honneur 
de peindre l'impératrice Joséphine dans les frais jardins 
de la Malmaison; on se dispute ses œuvres; M. de 
Talleyrand vient poser dans l'atelier de la Sorbonne ; 
l'Institut lui ouvre ses portes... C'était trop beau pour 
durer 1 

Les années n'avaient pas épargné M n * Mayer qui se 
sentait vieillir; elle devenait «mélancolique » — ainsi 
s'appelait la neurasthénie sous Louis XVIII ; — sa santé 
l'inquiétait justement ; sa petite fortune avait disparu. Le 
matin du 26 mai 1821, plus souffrante encore que d'habi- 
tude, M lle Mayer fait appeler le docteur Brale, son 
médecin, qui lui trouve « l'œil hagard et le front affreu- 
sement plissé». Le docteur s'éloigne; M 11 * Mayer, malgré 



1 d LES PIERRES DE PARIS 

sa faiblesse, monte à l'atelier de Prudhon, s'installe 
devant son chevalet, à quelques pas en arrière du maître, 
à sa place habituelle. On apporte une lettre timbrée de 
Toul — c'est là que M me Prudhon achève de mourir, chez 
son fils Épaminondàs. — Cette lettre donne les plus graves 
nouvelles et présage une fin prochaine... un grand silence 
angoissé... puis M lle Mayer jette cette question : « Prudhon, 
vous remarieriez-vous si vous deveniez veuf? » 

Sans réfléchir à ce que sa réponse contenait de dou- 
loureux, d'injuste et de blessant pour l'àme tendre de 
son amie, Prudhon, tout au souvenir du calvaire conjugal 
qu'il avait gravi, ne put s'empêcher de répondre, avec 
un geste d'effroi : « Oh! ça... jamais! ! ! » — Silencieuse, 
atterrée, décomposée, M lle Mayer passe alors dans un 
cabinet voisin, où Prudhon avait coutume de s'habiller; 
elle ouvre un meuble, prend un rasoir, traverse la cour 
de la Sorbonne, remonte dans son appartement, se place 
devant la glace de son petit salon et se tranche la gorge 
en deux coups de rasoir, « dont le second, dit le rapport 
du commissaire de police Monyer, pénétra jusqu'au ver- 
tèbre cervical... » (*). 

(1) Extrait de l'acte de décès de M Ue Mayer: 

«L'an 1821, le 27 e jour du mois de mai, dix heures et demie du 
matin, sont comparus MM. Pierre-Félix Trézel, peintre d'histoire, 
âgé de 38 ans, demeurant à Paris, rue et maison de Sorbonne, n° 11, 
et Pierre-Gérôme Lordon, peintre d'histoire, âgé de 41 ans, demeu- 
rant mômes rue et maison, voisins de la défunte, lesquels nous ont 
déclaré que le 26 de ce mois, à 2 heures de relevée, M lle Marie- 
Françoise-Constance Mayer La Martinière, peintre d'histoire, âgée 



« MUSÉE DES ARTS » 111 

Prudhon, ne soupçonnant rien du drame atroce et 
rapide, achevait de s'habiller pour se rendre à l'Institut. 
Il descend, voit des visages effarés, perçoit des cris, des 
sanglots... il se précipite et tombe sur le corps ensan- 
glanté de M lle Mayer. Il fallut lutter pour l'arracher de ce 
cadavre qu'il étreignait convulsivement... 

Volontairement solitaire, farouche, appelant la mort 
comme une délivrance ; n'ayant plus « ni la patience de 
vivre ni la force de souffrir », Prudhon se retira dans 
les solitudes de la rue du Rocher, au numéro 34/ 
C'était alors un quartier absolument désert. Reclus 
dans son atelier, le pauvre maître vécut là deux années, 
achevant les tableaux ébauchés par M lle Mayer, errant 
sur les boulevards extérieurs, fuyant Paris, ne sortant 
plus que pour porter des fleurs à « sa » morte, tout en 
haut du Père-Lachaise... 

Le 16 février 1823, le grand artiste cessa de souffrir. 

de 46 ans, native de Paris, y demeurant susdites rue et maison et 
quartier de la Sorbonne, est décédée en ladite demeure célibataire. 

« Signé : F. Trézel, Lordon. » 

*** 

Un procès-verbal dressé par Jean-François Monyer, commissaire 
de police, en présence de M. Cloquet, médecin, porte : « La demoi- 
selle Mayer (Constance) étant dans l'appartement de M. Prudhon, 
artiste peintre, où elle avait une partie de ses effets. M lle Sophie 
Duprat, élève en peinture de la défunte, venant de la quitter vers 
»es 11 heures et de la laisser seule dans cet appartement... se porta 
deux coups de rasoir dont le dernier pénétra jusqu'au vertèbre 
cervical... Elle dut mourir sur-le-champ. Elle s'était placée devant 
une glace pour se porter le deuxième coup et était tombée sur Je 
dos, les pieds tournés du côté de la porte de communication... » 



M £%* 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 

La Nouvelle-Athènes. — La maison de Talma. 



IA rue de la Tour-des-Dames n'est pas ce qu'il est 
convenu d'appeler « une rue passante », elle com- 
mence rue Blanche à la hauteur de l'église de la Tri- 
nité et rejoint — par une pente raide — la rue de La 
Rochefoucauld. Pas de boutiques, pas d'autobus, peu de 
voitures ; une rue vieillotte, discrète, silencieuse. Au 
n° 9, une plaque, apposée sur un mur d'hôtel de belle 
allure, apprend aux rares promeneurs que l'illustre tra- 
gédien Talma y mourut le 19 octobre -1826. Tout d'abord 
cela surprend, cette rue d'aspect provincial paraissant 
plutôt destinée à abriter des communautés religieuses 
que des demeures dé comédiens; mais, à la réflexion, 
on se souvient qu'au siècle dernier un grand nombre 
d'artistes — littérateurs, peintres, acteurs, musiciens, 
statuaires — vinrent habiter cet aimable coin de Paris 



114 LES PIERRES DE PARIS 

paisible et verdoyant, égayé de jardins lotis sur les 
anciennes « cultures » des communautés religieuses 
dissoutes par la Révolution, sur les pelouses et les 
parterres encadrant les « folies » du xvm e siècle, sur 
les terres et les marais vendus comme biens natio- 
naux. 

Autrefois la majeure partie du quartier relevait jadis 
de l'énorme domaine abbatial de Montmartre, qui pour 
cette région seule s'inscrivait entre le faubourg Pois- 
sonnière, la rue de Glichy et la rue Saint-Lazare. Déjà, 
en 1775, Jaillot écrivait : « Dans la direction du châ- 
teau des Porcherons (e'est aujourd'hui le square de la 
Trinité et l'église se dresse sur l'emplacement de l'an- 
cien château de Le Coq, évêque de Laon, ami d'Etienne 
Marcel; l'impasse du Coq fut un rappel de cette époque 
lointaine) on rencontrait les ruines du moulin de Ja 
Tour-des-Dames, transformé en colombier et marquant 
la fin des propriétés de l'abbaye de Montmartre ». La 
rue s'élève sur remplacement de ce colombier, terreur 
et fléau des maraîchers voisins qui voyaient fondre sur 
leurs petits pois et leurs rames de haricots les pigeons 
pillards des abbesses de Montmartre ; ceci explique 
pourquoi la destruction des pigeonniers .« à privilèges » 
fut l'une des premières conquêtes de la Révolution 
triomphante. 

Ce moulin de la Tour-des-Dames figure sur les plans 
de la Censive de 1383; il rapportait alors « 6 livres de 
rente » ; le loyer grandit en 1594, il s'élève à « 48 livres, 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



115 



avec obligation de moudre les blés nécessaires à la 
nourriture des religieuses et de leurs domestiques ( ! ) ». 




Eu 1717, le moulin ne tourne plus, les terres sont 
affermées à un marchand de chevaux 






et en 1763, le 



(1) ....« Le moulin était fort ancien, car on le voit déjà figurer sur 
un état des propriétés de l'abbaye dressé le 11 février 1383, où il 
est mentionné comme étant situé derrière un petit hôtel assis en la 



116 LES PIERRES DE PARIS 

terrain « dit, la Tour-des-Dames » est loué moyennant 
150 livres par an à un M. de Saint-Germain... En 
1822, on détruisit les derniers restes de « la Tour-des- 
Datnes »; dans l'épaisseur des murs, on découvrit uns 
petite provision de vin mis en bouteilles au temps de 
Henri IV... Déception! ce vin n'était plus buvable ( i ). La 
rue passe sur remplacement des confins du domaine 
abbatial des religieiioes de Montmartre. 

L'endroit ne pouvait qu'attirer le? artistes amoureux 
de lumière, de verdure, de recueillement, bien vite « la 
Nouvelle-Athènes » — tel fut l'aimable surnom du quar- 
tier — 08 peupla et c'est ainsi que la rue de la Tour- 
des-Dames compta 3n peu d'années (do 1820 à 1870) 
d'illustres locataires. M lle Mars Mu Théâtre-Français) 
occupa !e numéro 1, M lle Duchssnois le numéro 3, 
Horace Vernet et son gendre Paul Delaroche eurent 

censive de Sainte-Opportuns, au lieudit les <r Marais sous Mont- 
martre », et rapportant 6 livres de rente (Cartulaire de Montmartre, 
publié par M. E. de Barthélémy, p. 200) ; de plus il est indiqué dans 
un registre des ensaisissements de Saint-Germain-l'Auxerrois, en 
1494. (Jaillot, Recherches sur Paris, t. II, p. 19). 

« C'est assurément de ce moulin qu'il s'agit dans le bail que 
Catherine Havart, abbesse de Montmartre de 1594 à 1598, passa avec 
Martin Levignard, meunier, demeurant sur la paroisse de Saint- 
Laurent, sous la condition de bien entretenir ledit moulin, de payer 
tous les ans à l'abbaye 48 livres, et de faire moudre tous les blés 
nécessaires à la nourriture des religieuses et de leurs domestiques ; 
dont acte a été passé par Jean Chappelain et Pierre Leroux, notaires 
au Châlelet de Taris. (Cheronnet, Histoire de Montmartre, p. 123). » 

(1) Lefeuve, t. II, pp. 501 et 502. 







*s^ 



V 








*\ . ~ 


1 




V-^ 








. A 



Extrait du Plan routier de la Ville de Paris, en i83g, 
par Charles Picquel . 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



117 



leurs ateliers aux numéros 7 et 5, où Carie Vernet vint 
mourir en 1835; le grand Talma logeait au numéro 9 ( ! ), 
Grisier, le maître d'armes qui mettait si bien en scène 
les combats épiques imaginés par le bon Alexandre 
Dumas, les duels de d'Artagnan, de Bussy d'Amboise, 




A Deveria, del. 1823 Paul Legrand, sculp. 

TALMA, RÔLE DE SYLLA (ACTE IV, SCÈ.NE VIIl). 

de Chicot, faisait ferrailler ses élèves au numéro 12. 

Dans les rues voisines, rue La Rochefoucauld, rue 

Blanche, rue de Douai, rue Pigalle, cité Frochot, 



(1) Talma naquit à Paris le 15 janvier 1766, rue des Ménétriers. 



118 LES PIERRES DE PARIS 

logeaient Berlioz, Gh. Gounod, Victor Massé, Félicien 
David, Gustave Moreau, Gavarni, Degas, J.-L. Brown, 
Isabey, Pli. Rousseau, Ch. Jacques, Cabanel, Fran- 
ceschi; Gérôme, Reyer, Bizet, Manel, Auber, Eugène 
Scribe... De jolies femmes, amies, élèves ou modèles de 
tant d'artistes sillonnaient « la Nouvelle-Athènes » qui 
longtemps garda son caractère charmant d'intimité. 
Chacun se connaissait, — ne fût-ce que par les potins 
des concierges, — on s'abordait? on s'interpellait, on se 
souriait : c'était comme uno petite ville en la grande 
ville, et cela dura jusqu'en 1870. 

De tout temps les artistes ont éprouvé un impérieux 
besoin de lumière et de silence; les peintres, les litté- 
rateurs par nécessité professionnelle, les comédiens 
pour se dédommager de l'existence factice qu'ils ont 
l'obligation de mener en des coulisses malodorantes et 
insuffisamment éclairées de quinquets fumeux. De nos 
jours les multiples facilités de transport ont simplifié 
les choses; les coulisses sont éclairées à l'électricité; en 
quelques minutes il est facile de gagner Neuilly, Auteuil, 
Asnières, Colombes, la Varenne-Saint-Hilaire, Joinville- 
le-Pont. Il n'en allait pas de même autrefois, aussi les 
braves acteurs habitaient-ils pour la plupart la banlieue 
parisienne : Belleville, les Prés-Saint-Gervais, les Bati- 
gnolles... les plus fortunés demeuraient à « la Nouvelle- 
Athènes ». 

Lorsqu'en 1821 Talma s'en vint loger rue de la Tour- 
des-Dames, il était à l'apogée de sa gloire. Le temps 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



119 



n'était plus où vers 1790 le grand tragédien se rendait à 
pied de la rue de Seine où il demeurait à la Gomédie- 




TALMA, RÔLE DE PYRRHUS. 

Française, « sa femme au bras et le bonnet de coton sur 
les oreilles pour se préserver des transpirations ren- 



120 LES PIERRES DE PARIS 

trées » ( d ), Talma tenait alors et très justement le haut 
du pavé ( 2 ). 

C'était le « Roscius français », un personnage dans 
l'État; les femmes arboraient son portrait « en camée » ; 
Napoléon, qui l'admirait, n'avait pas oublié la promesse 
faite à l'ami des mauvais jours : « Je vous ferai jouer 
devant un parterre de rois », et le 6 octobre 1808, à 
Erfurt, Talma avait interprété la Mort de César devant 
deux Empereurs, trois Rois, une Reine, vingt princes, 
six grands-ducs... et l'illustre Gœthe. En 1822, le roi 
des Pays-Bas lui accordait l'usufruit d'une rente de 
10. 000 francs sous la seule condition que « pendant six 
ans, il irait à l'époque du congé que lui accordait la 
Comédie-Française jouer les principaux rôles de son 
répertoire sur le Théâtre-Royal de Bruxelles ». On se 
battait pour entrer au théâtre les jours où Talma 
paraissait en scène... Souvent, dans notre enfance, mon 
frère et moi avons entendu de vieux amis de notre 
famille, Alexandre Dumas père, le docteur Firmin, le 
marquis de Saint-Georges causer de cet inoubliable 
Talma qu'ils avaient connu. 

Le spirituel Henry Monnier nous l'imita bien des fois 
et de la plus émouvante façon dans Oreste, dans Brutus; 
il nous dessinait la tête de Talma dans Cinna, avec la 

(1) Ch. Maurice. Histoire anecdotique du Théâtre, t. I, p. 24. 

(2) a Qu'était-il donc Talma? — Lui, son siècle et le temps an- 
tique ». — Chateaubriand, Mémoires d" outre-tombe, tome II, p. 274, 
édition Biré. 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



121 



mèche coupant le front, « l'Empereur... c'était l'Empe- 
reur! » s'écriait-il avec émotion. Il nous contait encore 




J 



Que-Jiom? j-p dcc/orc ou pour au ronJic /iouj-. 
Mourant p„,tr oouj- j-erott; ton/ /or j,/nMcr<i</o«.t 



ce qu'il avait fallu d'audace et de ténacité au grand tra- 
gédien pour bouleverser les antiques traditions d'autre- 



122 LES PIERRES DE PARIS 

fois qui costumaient les héros de Corneille, de Racine 
et de Shakespeare en manière de danseurs coiffés de 
plumes comme les comparses des ballets du Roi-Soleil, 
ou les vêtaient comme les troubadours de bronze doré 
peuplant les dessus de pendules de la Restauration, 
« tunique polonaise bordée de fourrure, maillot collant 
de couleur abricot, toque à plumes, bottes à glands ». 
Méprisant ces ridicules traditions, Talma avait paru 
sur la scène drapé à l'antique dans la toge et le péplum, 
ou la tunique serrée par une ceinture de fer, les bras 
nus, les cheveux à la Titus, « rebâtissant une époque », 
galvanisant les foules, sublime et simple. « Il a l'air d'une 
statue romaine », s'était écriée M lle Contât en le voyant 
apparaître dans Brutus. « C'est Garrick ressuscité », 
murmurait un vieux dilettante (*). Seul un rétrograde 
enragé, Vanhove, navré d'abandonner la culotte de soie 
cramoisie de son costume d'Agamemnon, avait pro- 
testé. « Le beau progrès... ils ne font pas seulement 
une poche sur le côté de la cuisse pour mettre la clef 
de sa loge!... » 

Tous ces souvenirs nous hantaient en franchissant 
le seuil de l'hôtel historique dont les propriétaires, 
MM. Jouet-Pastré, voulaient bien nous faire les hon- 
neurs avec leur bonne grâce coutumièrè. 

L'hôtel a été respecté dans ses dispositions géné- 

(1) «...La tunique serrée par la ceinture de fer, le manteau du 
soldat sur l'épaule, les bras nus, rebâtissant une époque..*. » A. Dumas, 
Mémoires, t. IV, p. 73. 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



123 



raies, mais les nécessités des locataires, qui s'y succé- 
dèrent depuis 1826, en ont modifié les aménagements 
intérieurs sans en changer l'aspect ancien. Nous retrou- 




CABINET D'ÉTUDE DE TALMA, 4, RUE SAINT-GEORGES 

Paul Vouillemont, phot. 



vons ici — comme d'ailleurs dans toutes les demeures 
datant des époques directoriales ou consulaires — les 
petites pièces, les escaliers intérieurs, les recoins mul- 
tiples, les petits salons, rappelant le besoin d'intimité 



124 LES PIERRES DE PARIS 

cher à nos grands-pères; par contre le salon et la salle à 
manger sont larges et fastueux. Rien n'y était trop beau 
ni trop vaste pour recevoir les amis et fêter leur bien- 
venue. Nos aïeux appréciaient comme il convient le 
lapidaire aphorisme de Brillât-Savarin : « Convier quel- 
qu'un, c'est se charger de son bonheur pendant tout lo 
temps qu'il est sous notre toit. » 

Ici le salon est superbe, largement ouvert sur un 
beau jardin; au loin, entre les arbres, apparaît, estompé 
par les buées bleues d'octobre, le dôme de l'église de la 
Trinité... Quel tableau devait offrir ce salon, alors que 
Talma prodiguait à ses hôtes — et c'étaient les maîtres 
de l'art, cette aristocratie de l'intelligence — les trésors 
de son accueil, de son charme, de son faste. Tous les 
héros de l'Empire, tous les survivants de la Révolution 
ont devisé entre ces quatre murs... et rien, absolument 
rien ne rappelle cet âge héroïque; par contre, dans L 
pièce voisine, il est tacile de retrouver la trace vivante du 
passé. Ce petit salon garni de glaces multiples fut cer- 
tainement le cabinet d'étude où Talma travaillait non 
seulement ses rôles, mais encore ses attitudes, ses jeux 
de physionomie. Ceci ne saurait faire pour nous le 
moindre doute, car, en un autre logis du grand artiste, 
nous avons rencontré le même cabinet et les mêmes 
glaces. 

Avant le très vaste hôtel de la Tour-des- Dames, 
Talma habita, au numéro 4 de la rue Saint-Georges, un 
logis d'époque Directoire occupé aujourd'hui par la 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



125 



Compagnie d'assurances le Phénix. L'obligeante cour- 
toisie du directeur nous a permis de visiter cet inté- 
rieur charmant, presque intact, fleuri de frises délicates, 
de dessus de portes, de frontons sculptés... une fête des 
yeux, et nous avons retrouvé en un petit salon les huit 
glaces, encore dressées le long des murs, permettant au 




®M&xmmâ mmm^ 



FRISE PEINTE DU CABINET DE TALMA, HUE DE L\ TOUT.-DES-DAMES. 

Paul Vouillemont, phot. 

tragédien de contrôler chacun de ses gestes, de modifier 
les moindres plis de son costume. 

Dans le cabinet d'étude de la rue de la Tour-des- 
Dames, une frise court autour de la pièce, et cette frise 
encadre une série de médaillons reproduisant les por- 
traits des auteurs préférés du grand tragique : Corneille, 
Voltaire, Racine... Népomucène Lemercier, Arnault, 
Luce de Lancival, étrange salade! 

Voici, modifiée et remaniée, la chambre où mourut 
Talma. La Comédie-Française possède — offerte par 



126 LES PIERRES DE PARIS 

Robert Fleury, son auteur — la reproduction du tableau 
célèbre, la Mort de Talma, exposé au Salon de 1827. 
C'est ici que Robert Fleury travailla d'après nature. Le 
docteur Biet. dont toute la science n'avait pu soustraire 
Talma à une mort horrible, avait mandé d'urgence Robert 
Fleury, qui fit le portrait de l'artiste mourant pendant 
que Jouy, l'auteur de Sylla, Àrnault, l'auteur de Marius, 
contemplaient, désolés, leur sublime interprète expirant 
en une chambrette envahie par onze personnes. Au fond, 
sur la muraille tendue de vert, la silhouette de Napoléon 
apparaît en un cadre d'or! 

Paris tout entier assista aux funérailles de Talma (*); 
le Théâtre-Français fit relâche; ce fut vraiment un deuil 
national. Le char funèbre, traîné par quatre chevaux, 
pouvait à peine se frayer un passage au milieu de la 
foule compacte. 

Le cercueil — porté par les élèves de l'École royale 
de déclamation — mit plus d'une heure à franchir la 
courte distance séparant les portes du Père-Lachaise de 
la fosse où il devait reposer. Sur le cercueil étaient posés 
une couronne de lauriers et un manteau rouge, celui 
avec lequel Talma avait joué un de ses rôles favoris... 
Les gens du peuple admiraient l'immense cortège 

(1) Après le 9 thermidor, l'acteur Fusil, que Von accusait d'excès 
révolutionnaires, reçut des spectateurs injonction de chanter le 
« Réveil du Peuple ». Sa voix tremblante l'empêcha d'obéir. On 
appelle Talma, que l'on charge de lire cet hymne et qui le fait 
ayant à son côté Fusil tenant le flambeau dont la clarté soulageait la 
vue basse du tragédien. Ch. Maurice, Théâtre-Français, p. 155. 



LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES 



127 



mais s'éton- 
naient fort de 
« ce qu'il n'y 
avait pas de 
gendarmes 
pour ouvrir la 
marche » ( d ). 
Un seul inci- 
dent : au mo- 
ment où le cor- 
tège franchis- 
sait le seuil du 
cimetière, un 
coup de sifflet 
strident. Stu- 
péfaction, co- 
lère... c'était 
le gardien chef 



qui 



suivant 




la coutume, 
avertissait les 
employés do 
l'arrivée du 
convoi ! . . . 

Poursuivant 
notre visite, 
nous gagnons 

(1) Delescluzr. Revue rétrospective (Souvenirs inédits), t. X, p. 2G2. 



POr.TE PEINTE DU CABINET DE TRAVAIL DE TALMA, 

R-ue de la Tour-des-Dames. 

Paul Vouillemont, pnct. 



128 LES PIERRES DE PARIS 

{•ar un escalier intérieur la « très belle salle à manger 
— signalée dans les baux — ornée de stuc, de peintures 
et d'un pavé de marbre blanc et griottes d'Italie (*) ». . 

De là nous passons — de plain-pied — dans le 
jardin mélancolique et charmeur où les buis, les houx, 
les fusains, les lierres prodiguent leurs verts sombres 
et métalliques. Nous évoquons tous ces vieux souvenirs 
en foulant les feuilles d'or que les premiers froids de 
l'automne font tomber des arbres comme des papillons 
blessés et qui, sous le pied du promeneur, rendent des 
crissements de soie froissée. 

Les antiques statues qui se dressent comme de blancs 
fantômes sur les fonds violâtres semblent écouler notre 
conversation. Elles ont connu ces morts dont nous par- 
lons et l'on voudrait interroger ces muets compagnons 
de marbre qui gardent encore, malgré leur sourire énig- 
matique, 

L'infini de douceur qu'ont les choses brisées ( 2 )... 

(1) L'hôtel fut vendu le 10 avril 1827 par la veuve de Talma 
« d'avec lequel elle était séparée judiciairement quant aux biens...» 
Papiers consultés avec l'aimable autorisation de MM. Jouct-Pastr£, 
chez M e Leclerc, notaire, place de la Mairie à Charcnton. 

(2) A. SAMAfN. Le Chariot d'or (les Roses dans la Coupe), d. 17. 



/if 



PARIS VU EN BALLON 



Il j ou s eûmes hier une surprise charmante : deux aéro- 
ll nautes bien connus, MM. André Schelcher et 
A. Omer-Decugis nous faisaient la grâce d'apporter au 
Musée Carnavalet une étrange série de photographies 
documentaires : Paris vu d'un ballon... un Paris décon- 
certant, insoupçonné des simples mortels, et comme 
seuls peuvent le contempler les pigeons des Tuileries, 
les pierrots de nos mansardes, les corneilles des tours 
Notre-Dame... et les aéronautes! 

Tour à tour, Montmartre et le Sacré-Cœur; les palais 
du Louvre et du Luxembourg; la Cité — immense bateau 
de pierre amarré en pleine Seine; la place Vendôme — 
qui semble un plan-relief dérobé aux collections du 
musée de l'Armée; la place de la Concorde, les Champs- 
Elysées, le Panthéon et l'antique montagne Sainte- 
Geneviève, le Marais strié de rues biscontournées, défi- 
lèrent sous nos yeux amusés... et pendant que ces 
aspects imprévus de notre beau Paris nous stupéfiaient 



130 LES PIERRES DE PARIS 

par leur étrangeté, nous ne pouvions nous empêcher de 
penser : « Mais où diable avons-nous déjà vu cela?... » 
C'était dans le fameux plan, — dit de Turgot — qui 
date cependant de 1739! 

La vision est la même, et — le croirait-on — cer- 
taines images semblent juxtaposables; le Marais, les 
entours du Panthéon, la place Vendôme, la place des 
Vosges... nous passâmes une heure délicieuse à îecher- 
cher les reliques du Vieux Paris, enchâssées dans le 
Paris moderne. Elles se raréfient, hélas! Le bouquet 
de feuilles vertes au centre duquel s'épanouissait - 
jusqu'au xix e siècle — « la plus belle ville du monde t 
se fait plus mince de jour en jour! Certes, la vision est 
toujours admirable; mais combien elle semble moins 
amusante et pittoresque qu'autrefois ! Voilà qui explique- 
rait la folie aérostatique de nos bons aïeux... 

C'est peut-être pour contempler Paris sous cet 
aspect nouveau, que l'original marquis de Bacqueville 
annonça en 1783, que tel jour, à telle heure, il s'élance- 
rait dans les airs du haut du toit de son hôtel — sis quai 
Malaquais, à l'angle de la rue des Saints-Pères : — 
Toute la ville est en émoi; les quais, les berges delà 
Seine, les maisons voisines, les ponts regorgent de 
curieux. A l'heure fixée, le marquis paraît — les ailes 
au dos— suivi de son domestique, également emplumé... 
Mais une contestation s'élève; le marquis décide que son 
valet s'envolera en même temps que lui ; correct et pro- 
tocolaire, le laquais refuse ; il se contentera de suivre 



A?/ 




Le Louvre et les Halles à yoo mètres d'altitude. 

(Extrait de Paris vu en Ballon, de André Schelcher et 

A. Orner Decugis). 



PARIS VU EN BALLON 



133 



son maître... à distance respectueuse. M. de Bacque- 
vilie se jette dans les airs; son premier élan le porte 




TUE DAY's FOLLY (dHWVX AND ENGUAVED BY A. Y. SEr.GENT 1783). 



jusqu'au milieu de la Seine; là, on le voit « battre de 
l'aile » ; il tombe sur un bateau de blanchisseuse et se 



134 LES PIERRES DE PARIS 

casse la cuisse... Le domestique descend alors — par 
l'escalier— et va recueillir, à l'aide d'une barque, son 
maître fort mal en point. 

Le rêve des « hommes-volants » — car Bacqueviîie 
eut maints prédécesseurs — fut réalisé par les aéro- 
nautes... Chacun connaît la première expérience d'aéros- 
tation tentée par les frères Montgolfier le 5 juin 1783, 
devant les Élals du Vivarais. Un « globe céleste », 
gonflé d'une fumée obtenue à l'aide d'un mélange de 
paille mouillée et de laine cardée, s'enleva magnifique- 
ment... On crut avoir réalisé la conquête de l'air et toute 
la France — depuis le Roi jusqu'au déchargeur des 
quais — s'engoua d'aérostation. C'est alors que des « fous 
sublimes » se demandèrent s'il ne serait pas possible de 
se confier aux « montgolfières » pour « se baigner dans 
IMther ». Les Parisiens réclament leur ballon ; une sous- 
cription de huit cents billets à un écu est couverte aus- 
sitôt; la police doit mobiliser des escouades de soldats 
de guet à pied et à cheval pour protéger les ateliers — 
place des Victoires — où se confectionne l'aérostat. 
Enfin, le 27 août 1783, avant le jour, le ballon tout 
gonflé est solennellement transporté au Champ-de-Mars, 
à la lueur des flambeaux. Quelle cohue! 

Les bords de la Seine, l'immense plaine du Champ- 
de-Mars, les cours, les fenêtres, les toits de l'École Mili- 
taire sont noirs de monde... A cinq heures, un coud de 
canon donne le signal : on lâche les cordes... le ballon 
file et se perd dans les nuages. Un orage épouvantable 



PARIS VU EN BALLON 



135 



ne refroidit pas le zèle des curieux et « l'on vit des dames 
les plus élégantes suivre longtemps des yeux « l'éton- 
« nante merveille » sans paraître s'apercevoir de l'ondée 




■Si. .,,» 



iàia- iiu Cbàt. de k Mw«e,par M.l'ilatre de Rc 



qui les trempait ». Une heure plus tard, la « Montgol- 
fière » s'abattait à Gonesse, au milieu de paysans qui 
crurent leur dernière heure arrivée; « c'élait pour les uns 



136 LES PIERRES DE PARIS 

l'apparition de la bête de l'Apocalypse, pour les autres la 
chute de la Lune ». Ils tirent — de loin — des coups de 
fusil au monstre qui « crachait de la fumée » et finissent 
par l'éventrer à coups de fourche, de fléau, de bâton. 

Ce fut au faubourg Saint-Antoine, dans le jardin 
doublement historique de Réveillon, que l'on tcnla tout 
d'abord une série d'expériences en ballon captif; enlin, 
le 21 novembre 1783, Pilaire de Kozier « un homme à 
projets», en compagnie du marquis d'Arlandes, elTeclua 
la première ascension en « hallon perdu «dans le parc de 
la Muette, au bois de Boulogne. Ces deux vaillants se 
servirent de l'aérostat de Réveillon, qui, déjà fatigué par 
de nombreuses expérience^, se déchira au moment où 
les intrépides novateurs allaient y prendre place; il fallut 
le dégonfler, le recoudre... et Ton put voir les plus 
grandes dames de la Cour empressées — l'aiguille et le 
fil en main — à réparer les dommages... En une heure 
tout fut terminé, les audacieux « navigateurs aériens » 
quittaient majestueusement la terre, devant une foule 
enthousiaste et émue, dont les premiers rangs avaient 
dû s'agenouiller pour permettre aux spectateurs plus 
éloignés de contempler — eux aussi — : les « Dieux de 
l'Atmosphère portés sur des Nuages »... L'aérostat s'élève 
à une hauteur de 340 toises (plus de 400 mètres), tra- 
verse Paris et, après avoir frisé la culbute sur les mou- 
lins à vent de Gentilly, va s'abattre à la Butte-aux-Cailles, 
plus loin que la barrière d'Italie. 

Ces expériences avaient affolé Paris; aussi le 







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PARIS VU EN BALLON 139 

1 er décembre 1784, quatre cent mille personnes s'entas- 
saient-elles dans le jardin des Tuileries, sur les quais, 
sur les toils, pour assister au départ des aéronautes 
Charles et Robert, en « un ballon gonflé par le gaz 
hydrogène ». Les corps académiques et les souscrip- 
teurs ayant payé quatre louis prirent place dans l'en- 
ceinte particulière, et sur l'amphithéâtre autour du bas- 
sin.. .Le reste du jardin fut rempli en un clin d'oeil parles 
autres spectateurs à trois livres le billet. On avait établi 
des pièces d'artillerie sur la terrasse du palais et arboré 
un grand pavillon sur la coupole pour servir aux 
signaux. Le vaste globe de 21 pieds de diamètre 
s'élève avec lenteur, emportant dans un élégant char 
bleu et or les deux audacieux voyageurs ( d ). Après un 



(1) MM. Charles et Robert firent une machine de plus de 
15.000 francs et annoncèrent qu'ils partiraient en liberté avec elle», 
Ce grand jour eut lieu le 1 er décembre 1784... La machine était 
posée sur le grand bassin du pat terre des Tuileries. 

Qu'on s'imagine la belle façade, et ces combles et ce beau jardin 
rempli du plus beau monde, les deux bords de la rivière, la place 
Louis XV, le Cours et, au loin, les environs remplis d'une telle 
foule que mon fils, qui m'en envoya le meilleur dessin de sa main 
et le meilleur détail, me marquait que c'était pour cette fois qu'oa 
pouvait dire que tout Paris y élait, et heureusement il fit beau temps.- 

MM. Charles et Robert cadet montèrent dans le char (de huit pieds 
de long) et partirent à l'air à 1 h. 40 minutes, à l'enthousiasme de 
tout Paris... Passant sur la multitude qui était à fa place Louis XV, 
ils jetèrent, pour faire honneur, leur pavillon qui, zigzaguant dans 
l'air, fit trembler tout le monde, croyant que c'étaient eux qui 
dégringolaient. — Journal inédit du duc de Croy, publié par le 
vicomte de Grouchy cl Paul Gollin, t. IV, p. 318 (E.Flammarion, édit.). 



140 LES PIERRES DE PARIS 

trajet de neuf lieues, le ballon ayant atterri dans la 
prairie de Nesles, fut rejoint par le duc de Chartres qui, 
« monté sur un excellent cheval, l'avait suivi depuis 
Paris sans le perdre un instant de vue (*)! » 

Jusqu'à la Révolution, c'est une fièvre d'aérostation ( 2 ). 
Pas de fêtes, pas de réunions joyeuses sans ascensions 
de ballons et de figures aérostatiques en baudruche... 
A Paris, dans les jardins de Ruggieri, l'habile artificier 
lance une « statue équestre de 8 pieds 1/2 et une nymphe 
de 8 pieds, lesquelles montèrent fort haut en gardant 
leur équilibre et redescendirent aux environs de Paris 
sans être endommagées ( 3 ). Les généraux républicains 
utilisent à leur tour la géniale invention. C'est à la 
bataille de Fleurus que, pour la première fois, on fit 
usage d'un ballon « tiré à bras d'homme », du haut 
duquel Guyton de Morveau et un officier nommé Lomet 
observèrent et démasquèrent les mouvements de l'en- 
nemi. Lazare Carnot commande à Lyon les aunes de 

(1) Mémoires secrets, t. XXIV, pp. 53-57, 62, passim. 

(2) — Avez-vous vu passer chez vous, à travers les airs, 
M. Montgolfier de Lyon ! Il a dû partir de cette ville pour Paris ou 
pour Marseille, suivant le vent qui soufflerait alors... Je frissonne 
seen me rappelant le globe des Tuileries passant à deux lieu de 
Saint-Denis à une hauteur de 1.400 toises perp'endiculaires. Et là 
étaient deux hommes ! Cette espèce de voiture n'est pas faite pour 
moi et mille expériences, plus heureuses l'une que l'autre, ne me 
détermineraient jamais à la préférer au fiacre le plus dur et le plus 
délabré (9 janvier 1784). — Lettre autographe de l'abbé Mai, cha- 
noine de Saint-Denis. 

(3) Mémoires secrets, t. XXIX, p. 259. 



'/¥/ 




PAJUS VU EN BALLON 



143 



taffetas nécessaires pour la confection des aérostats 
militaires; et le petit château de Meudon est affecté spé- 




M me DE MONTGOLF1ER, 



étalement, en l'an II, par le Comité de Salut public, 
aux établissements aérostatiques... Sous le Directoire, 
c'est la folie du jour; chez Ruggieri, dans les jardins de 



144 LES PIERRES DE PARIS 

Tivoli et de Frascati, on enlève des ballons montés... non 
sans danger parfois, à une époque où rémigration était 
punie de mort. Aussi l'aéronaute Garnerin prend-il 
grand soin d'envoyer, le 26 thermidor an VI, aux admi- 
nistrateurs du département de la Seine, l'amusante lettre 
suivante : « ... J'ai l'honneur de vous faire part que je 
suis dans l'intention d'entreprendre demain un voyage 
aérien de long cours. Gomme il est possible que les 
vents qui me maîtriseront me fassent dépasser les fron- 
tières de la République, je viens vous déclarer que mon 
intention n'est pas d'émigrer et d'abandonner ma patrie. 
Je vous prie de vouloir bien me donner acte de ma 
déclaration pour me servir de passe-port. . . Salut et fra- 
ternilé. — Garnerin : rue Dominique; maison n Ue des 
ci-devant Jacobins, à Paris ( d ). » 

Tous ces récits semblent aujourd'hui légendaires... 
C'est l'histoire ancienne de l'aérostation... ( 2 ). Les petits 

(1) Lettre autographe. (Collection G. Gain.) 

(2) L'ascension "s'est faite avec majesté. Une jeune personne de 
dix-huit ans et le citoyen Garnerin montèrent celte voiture aérienne 
qui a baissé beaucoup plus promptement qu'on ne s'y attendait. 
Garnerin s'est eflorcé de gagner le Luxembourg, mais il n'a pu 
aller plus loin que la rue de Tournon, qui, heureusement pour lui 
et sa compagne de voyage élait suffisamment large pour recevoir 
la montgolfière dont le contour était énorme et d'où les flammèches 
tombaient continuellement en quantité. Deux commissaires de 
police et les pompiers sont accourus rue de Tournon au moment 
de la descente de la montgolfière. La jeune dame paraissait avoir 
conservé le plus grand sang-froid au milieu du danger que les 
voyageurs ont couru. — Journal des Débats du 17 thermidor an VIII. 
(Aulard. Paris sous le Consulat, 1. 1, p. 578.) 



PARIS VU EN BALLON 145 

Parisiens de 1870 se souviennent encore d'avoir contem- 
plé, place Saint-Pierre, au pied de la butte Montmartre, 
les « ballons du siège » emportant au-dessus de nos 
lignes d'investissement non seulement Gambetta et 
Spuller (*), mais encore d'héroïques aéronautes dont 
plusieurs — hélas, — disparurent, tués, noyés, perdus on 
ne sait où... et aussi nos lettres à nos amis éloignés, nos 
appels aux armées de province... un peu de nos espé- 

(1) Départ de M. Gambetta pour Tours le 7 octobre 1870. 

Depuis trois jours V Armand-Barbes, et le George-Sand, gonflés 
de gaz d'hydrogène et maintenus par leurs cordages, se tenaient 
immobiles sur la place Saint-Pierre. Pas le moindre vent dans l'air. 
Un calme implacable. Enfin le samedi 8 octobre, une brise se leva 
et le départ des ballons fut arrêté. 

A 11 heures du matin eut lieu l'ascension simultanée des deux 
aérostats. Dans la nacelle du premier prirent place MM. Gambetta 
et Spuller, son secrétaire, à côté de M. Trichet, l'aéronaute. Le 
second ballon emportait deux américains, MM. Raynold et May 
avec M. Cuzon, nouvellement appelé à une sous-préfecture de 
Bretagne. 

La foule était considérable. Groupée sur le flanc méridional de 
la colline qui de la hauteur du télégraphe et des nouvelles batteries 
marines, s'évase en amphithéâtre jusque sur la place, elle a salué 
de ses cris de : Vive la France ! Vive la République les hardis 
voyageurs qui se dévouaient pour le pays. 

En s'élevant peu à peu, l'aéronaute Trichet a fait flotter au bas 
de la nacelle de Y Armand-Barbes une longue banderole aux cou- 
leurs nationales, sur laquelle étaient écrits ces mots : Vive la 
République !... 

V Armand-Barbes emportait avec lui des pigeons voyagaurs qui 
devaient, une fois raltcrrisscmcnt des ballons effectué, s'en reve- 
nir à Paris annoncer si Gambetta était arrivé à bon port... 

Ce n'est que dimanche soir, c'est-à-dire trente-six heures après 
l'ascension, que M. Janody, le propriétaire du fameux colombier 



146 LES PIERRES DE PAR-fS 

rances et beaucoup de noire cœur... En 1879, nous 
avons vu le « ballon captif » amarré Cour du Carrousel, 
projetant son ombre légère sur les murs calcinés du 
palais des Tuileries. Depuis, nous avons assisté à la 
triomphante exposition aérostatique, nous avons entendu 
— avec quelle patriotique et fière émotion — les hélices 
de la Patrie et de la Ville-de-Paris, ronflant au-dessus 
de notre chère Cité; et l'on monte aujourd'hui plus 
désinvoltement en ballon que jadis Ton ne se risquait en 
diligence! 

Cependant l'investiture, la « firme » x est d'avoir 
o ascensionné » soi-même. Comment parler d'aérosta- 
tion sans avoir reçu le baptême sacré? Aussi, confus de 
mon ignorance, allais-je renoncer à ma tâche, quand 
mon frère Henri vint à mon secours. « Mais, m'assura- 
t— il , je puis te renseigner; j'ai fait une ascension... c'est 
même une aventure que je n'oublierai jamais. Les étapes 
d'un déplacement m'avaient conduit à Annecy, il y a une 
dizaine d'années; j'étais seul, je m'ennuyais... Leshasards 
d'une flânerie m'amenèrent à une fête locale, sorte de 



des Batignolles, a vu rentrer au logis Gros-Rouge et Gris-Meunier, 
qui étaient partis avec le George-Sand. 

Lundi à cinq heures, un pigeon annonçait l'heureuse arrivée de 
Y Armand-Barbes à Monldidier. L'allcrrisscmcnl avait eu lieu dans 
la nuit du samedi et s'était effectué avec quelques difficultés mais 
sans accident. Le pigeon voyageur, outre celte nouvelle, apportait 
une longue dépêche chiffrée qui donnait au gouvernement les meil- 
leures nouvelles de la province. — Le Monde Illustré, 15 oc 
lobre 1870. 



PARIS VU EN BALLON 147 

foire en plein vent, installée en un faubourg de la petite 
ville. 

« Un aéronaute, porteur d'une jaquette fortement 
galonnée, achevait de gonfler un ballon, dont la soie 
dorée reluisait au soleil... Ce « commandant » faisait 
appel à un compagnon de bonne volonté, qui, moyen- 
nant cinquante francs, aurait la joie de l'accompagner 
dans son voyage aérien... Comment l'idée me prit-elle 
d'acquiescer à sa demande; c'est une chose que je ne 
puis encore m'expliquer. Mais une fois dans l'engre- 
nage, il ne m'était plus possible de reculer... J'étais 
« l'amateur » réclamé! 

« On applaudit, je prends place dans la nacelle; et je 
constate avec regret que cette nacelle — une sorte de 
large panier de blanchisseuse — laissait beaucoup à 
désirer. Le « commandant » était léger; je n'en pouvais 
dire autant... et le fond à claire-voie crissait terrible- 
ment sous notre double poids! 

« Je risque une timide observation qui se perd dans 
les mâles accents de la marche de Sambre-et-Meuse... 
« Lâchez tout»... Mon compagnon vide des sacs de lest 
et des baisers sur la foule enthousiaste... Nous voilà 
partis... Or, à ce moment même, je vois le « comman- 
dant » enleverfiévreusement son veston galonné et son 
pantalon d'ordonnance... je le crois fou... Pas du tout; il 
m'apparaît soudain en maillot de gymnaste et, me pla- 
çant un drapeau tricolore dans la main, il me jette 
d'une voix autoritaire cet ordre bref : « Remuez ça! »... 



148 LES PIERRES DE PARIS 

il enjambe le panier et. par une corde lisse, gagne un 
trapèze pendu sous la nacelle... Là il exécute de gra- 
cieuses cabrioles, pendant que la foule hurlante dinà- 
nuait, de seconde en seconde, sous mes yeux conges- 
tionnés... Je terminerai mon odyssée en t'avouant que 
l'atterrissage fut difficile et que mes pauvres reins 
eurent prodigieusement à souffrir d'une descente trop 
mouvementée... » C'est ainsi que j'ai « ascensionné » 
par fraternelle procuration. Mais — Figaro l'a dit — il 
n'est pas nécessaire de détenir la richesse pour en 
parler,.. Que de gens se contentent de suivre à la troi- 
sième page de leur journal les exploits de nos « aéro- 
nautes nationaux » pour leur vouer une vraie tendresse ! 
Quelle émotion quand nous apprîmes que Wright — 
résolvant l'éternel problème — s'envolait comme un 
oiseau et que Farman — franchissant d'un bond prodi- 
gieux les maisons, les bois, les poteaux télégraphiques 
et les rideaux de peupliers — s'était, en aviateur, rendu 
d'une ville à une autre! 

Voici d'ailleurs l'époque où chaque jour des essaims 
de ballons dorés planent, reluisants au soleil, au-dessus 
du grand Paris; et les « humbles terriens » admirent et 
envient les olympiens aéronautes! Leur, passion n'est 
cependant pas « de tout repos»; elle est hérissée de 
dangers, de surprises, de trahisons; aussi convient-il 
de saluer très haut les hardis Français qui si gaiement, 
si crânement, risquent leur vie pour retenir en notre 
pays la palme du « record de l'air 1 » Tous nous avons 



PARIS VU EN BALLON 149 

acclamé les noms glorieux et populaires des Santos- 
Dumont — qui, le premier de tous, eut l'honneur de 
s'élever de terre en aéroplane — Blériot, Esnaull- 
Pelleterie, Deulsch de la Meurlhe, Castillon de Sainl- 
Victor, Lebaudy, Jacques Balsan, Farman, Alf. Leblanc, 
Tissandier, Clément... Enfin, je ne saurais mieux clore 
mon palmarès qu'en envoyant — au nom de tous les 
Parisiens, qui, j'en suis sûr, ne me renieront pas — leurs 
saluls et leurs vœux de prompt rétablissement à MM. de 
La Vaulx (*) et Léon Barthou, encore tout sanglants de 
la lutte héroïque qu'ils viennent de soutenir contre une 
effroyable tempête ( 2 ) ! 

Qu'elles sont donc évocatrices les photographies de 
Paris vu en ballon, étalées sur la table du musée Car- 
navalet!... 

(1) Le plus grand voyage accompli est celui du comte de 
La Vaulv , parti avec le comte Castillon de Sainl-Viclor, de Vincennes 
le 9 octobre 1900, descendu le 11 octobre à Karostychew, gouverne- 
ment de Kiew (Russie). 

(2) MM. de La Vaulx et Léon Barthou assaillis par une effroyable 
a tornade » furent emportés pendant des lieues à une vitesse folle, 
ils tentèrent une descente en vue de la Méditerranée. Leur ballon 
vint s'abîmer dans les montagnes des Baux, près Arles. If. Léon 
Barthou, évanoui et sanglant, gisait au fond de la nacelle presque 
broyée, et M. de La Vaulx, une jambe cassée, réussit cependant par 
un prodige d'héroïsme et de volonté à atterrir. 



11 



LE 



THÉÂTRE DU VAUDEVILLE 



Le Français, né malin, créa le vaudeville, 
assure un vers célèbre, mais il n'en édifia pas tout 
d'abord le temple au coin de la chaussée d'Antin où il se 
dresse aujourd'hui. Ce fut primitivement rue de Chartres 
— une petite rue tortueuse reliant la place du Carrousel 
à la place du Palais-Royal, sur l'emplacement de l'actuel 
ministère des finances — que deux auteurs dramatiques, 
Piis et Barré, profitant du décret de l'Assemblée natio- 
nale proclamant la liberté des théâtres, fondèrent le 
Vaudeville sur les ruines d'un bal populaire, le Petit- 
Panthéon. L'ouverture eut lieu le 12 janvier 1792 et le 
succès couronna l'entreprise. 

Pendant la Révolution, pendant la Terreur même, le 
Vaudeville fit de l'argent. Bien entendu, son répertoire 
aimable avait dû subir de sérieuses modifications. « Les 
théâtres sont les écoles primaires des hommes éclairés 



152 LES PIERRES DE PARIS 

et un supplément à l'éducation publique », avait dé- 
clamé le conventionnel Barère; aussi les scènes pari- 
siennes — le Vaudeville comme les autres — s'étaient- 
elles copieusement « sans-culoltisées ! » : le Jugement 
dernier des rois, Encore un curé! la Mort de Marat, les 
Po.'entuls foudroyés par la Montagne, le Tombeau des 
imposteurs, A bas la calotte':... tels étaient les titres 
alléchants des spectacle? à la mode. 

On put contempler Mucius Scsevola, Potemkin, Jean- 
Jacques Rousseau sur la scène du Vaudeville. On y jouait 
la iXourrice républicaine ou les Plaisirs de Vadoption, et 
le théâtre prospérait. Une ombre au tableau : parfois 
les amateurs se rendant vers cinq heures et demie 
au spectacle rencontraient place du Palais-Royal les 
charrettes des condamnés à mort gngnant par le fau- 
bourg Saint-Ilonoré la place de la Révolution où fc 
dressait le terrible « Moulin à silence »; mais on finit 
bientôt par n'y prêter qu'une attention discrète, et les 
recettes n'en souffrirent pas trop. 

Chose inouïe, mime au moment où l'échafaud ruisse- 
lait quotidiennement de sang, les Parisiens continuaient 
de fréquenter les théâtres qui, eux aussi, reflétaient 
« l'esprit public ». De temps en temps, les rideaux de 
scène — peints en tricolore, comme -les fonds de loge 
— se levaient sur quelque intermède imprévu : un clave- 
ciniste jacobin venait exécuter un « pot-pourri national 
sur le 10 Août — d^lié aux mânes de Guillaume Tell », 
ou bien un baryton montagnard modulait quelque 



I, 




LE THÉÂTRE DU VAUDEVILLE 155 

complainte sur la mort de Marat, et le public, éleclrisé, 
reprenait le refrain : » 

Pleurez, pleurez, patriotes, 
Pleurez cet homme divin... 

On pleura et magnifia d'ailleurs Marat dans tous les 
théâtres de Paris, en même temps que son effigie poly- 
chrome s'étalait — en manière d'idole — au coin des 
rues et des carrefours. Au temps où son buste rempla- 
çait la Vierge de la rue aux Ours, l'image de l'Ami du 
peuple (*), encadrée de faisceaux de licteurs, se dressait 
dans les salles de spectacle où les trop aristocratiques 
loges d'avant-scène avaient été remplacées par les 
statues de l'Égalité et de la Liberté ( 2 ). 

(1) Pendant la période révolutionnaire, alors qu'on jouait la 
Chaste Suzanne de Barré, Radet et Desfontaines, on crut voir des 
allusions au procès futur de Marie-Antoinette ; au moment où le 
juge dit aux deux vieillards accusant Suzanne : « Vous êtes mes accu- 
sateurs, vous ne pouvez pas être mes juges », des applaudisse- 
ments et des sifflets se firent entendre et bientôt le tumulte devint 
tel que l'on fit évacuer la salle, et les trois auteurs furent arrêtés 
quelque temps après. Radet et Desfontaines expièrent par six mois 
de prison leur mot courageux. — Chronique des Petits Théâtres de 
Paris, parBRAZŒR, 1837, p. 94. 

(2) Titres de quelques pièces jouées au Vaudeville en 1794 : 
Les Volontaires en route ou l'Enlèvement des Cloches. 

La Fête de l'Égalité. 
Le Noble roturier, en un acte. 

La Nourrice républicaine ou les Plaisirs de V adoption. 
Les Chouans de Vitré, opéra vaudeville en un acte. 
Le Dédit mal gardé, vaudeville en un acte. — Almanach des 
Muses pour l'an III de la République française. 



156 LES PIERRES DE PARIS 

La réaction thermidorienne modifie toutes ces choses : 
les pièces civiques succèdent aux pièces révolutionnaires 
et les « mères » tiennent sur la scène du Vaudeville le 
langage des femmes de Sparte ou de Rome. — bien 
entendu tous les théâtres s'accordent au même diapason : 
1 Apothéose de Bara, la Prise de Toulon, les Salpêtriers 
républicains, le Combat des Thermopyles... sont les pièces 
en vogue en 1794; et l'apprenti « la Bravoure » (treize 
ans) est couvert d'applaudissements lorsqu'il chante à 
son père, le forgeron « Sans-Quartier », tout en tirant 
sur la corde d'un soufflet de forge : 

Papa, quand je te vois forgeant 
L'arme qui doit, heureux présage, 
Détruire le dernier tyran, 
Gomme je souffle avec courage (*) ! 

Modifiant habilement son répertoire suivant les évé- 
nements et les régimes politiques, le Vaudeville devient 
bonapartiste en 1799 : 

Malgré leurs sinistres complots 
Je ne crains rien pour le héros 
Que la France renomme... 
Mais un fait bien sûr en ce jour. 
C'est que de l'Egypte un retour 
Ramène un sauveur à la France. 

Aussi, en 1806, Bonaparte reconnaissant appela-t-il au 
camp de Boulogne la troupe de la rue de Chartres, qui 
y donna des représentations sensationnelles; il fit plus 
encore et étendit les privilèges du théâtre, dont le réper- 

(1) Le Théâtre révolutionnaire, par Jauffiiet, p. 318. 



LE THEATRE DU VAL DE VILLE 



157 



toire devint comico- historique... Corneille, Turenne, 
Duguesclin, Jeanne d'Arc, Young lui-même, le lugubre 
poète des nuits et des cimetières, furent couramment évo- 
qués sur la scène du Vaudeville où ils chantaient des cou- 




THËATRH DE L OPKRA-COMIQ'JE, plis tard théâtre du vaudeville. 



plets de facture sur des refrains empruntés au répertoire 
de « la Clef du Caveau». La plupart de ces grands 
hommes étaient d'ailleurs représentés « en travesti » 
par de fort jolies filles, et les chroniqueurs d'alors ne 



158 



LES PIERRES DE PARIS 



tarissent pas d'éloges sur « Mlle Rivière, qui jouait les 
grandes dames et les officiers de cavalerie avec un égal 
succès. » 

Le soleil de juillet 1830 éclaira le triomphe du Vau- 





HENRI MONNIER DANS « LA. FAMILLE IMPROVISEE ». 

E. Lami, del. 

deville : Etienne Arago (*), son directeur — qui fut maire 
de Paris en 1870 — était d'ailleurs un des héros des 

(1) A peine M. Arago était-il au pouvoir que la révolution de 
1830 éclata. Le jeune directeur improvisa,, avec M. Duvert, une 
pièce de circonstance appelée Les 27, 28 et 29 Juillet.- Ce vaude- 
ville, véritable manifeste politique, brillait par beaucoup d'esprit et 
de gaîté, mais aussi par beaucoup d'exaltation : né des barricades, 
il devait sentir la poudre à canon. Le Vaudeville prit alors le titre 
de Théâtre National. — Chronique des petits Théâtres de Paris, 
par Brazier, p. 120. 



LE THEATRE DU VAUDEVILLE 



159 



« Trois Glorieuses », ayant mis à la disposition des sol- 
dats de la Révolution les costumes, armes et accessoires 
utilisés dans une pièce militaire, le Sergent Mathieu, 
alors en cours de représentation. Le comique Arnal — 
cher à nos grands-pères — fait acclamer le répertoire 




HE.v«u monnier (d'après Gavarni). 

abracadabrant de Duvert et Lauzanne; et le spirituel 
Henri Monnier triomphe dans La Famille improvisée, 
une bouffonnerie à transformation dont — seul — il 
remplit tous les rôles... ou à peu près! Le théâtre était 
en pleine vogue, lorsqu'un incendie vint le réduire en 
cendres (16 juillet 1838). Le Vaudeville dut chercher un 
refuge provisoire dans une salle de « spectacle-café » 
dépendant du bazar Bonne-Nouvelle, près la Porte-Saint- 
Denis... Cela dura peu, et le 16 mai 1840, le théâtre put 



160 LES PIERRES DE PÀRÎS 

s'installer définitivement en un immeuble situé place de 
la Bourse, abandonné par la troupe de l'Opéra-Gomique. 
Ce fut dans cette salle — construite sur l'emplacement 
actuel de la rue du Qualre-Septsmbre, dans le prolonge- 
ment des maisons faisant face au Palais de la Bourse — 
que se livrèrent pendant près de trente ans les belles 
batailles dramatiques qui révolutionnèrent Paris. 

Un groupe de jeunes dramaturges, Th. Barrière, 
E. Augier, Octave Feuillet, A. Dumas fils, V. Sardou, 
créa un art nouveau, jetant sur la scène le mouvement, 
la vie, les passions, modernisant le romantisme conven- 
tionnel de 1830... Le 2 février 1852, le théâtre du Vaude- 
ville afficha la première représentation de la Dame aux 
Camélias dont A. Dumas fils, son glorieux auteur, contait 
ainsi la genèse : « Elle fut écrite dans l'été de 1849 en 
huit jours à peine, au petit bonheur... sur tous les mor- 
ceaux de papiers carrés ou non trouvés sur ma table ». 
Dumas fils nous dit ensuite avec quelle émotion il lut les 
trois premiers actes à son grand homme de père... 
« Allons, lis-moi le reste », et, me parlant ainsi, il me 
regardait comme il ne m'avait jamais regardé... Il était 
deux ou trois heures. J'avais un rendez-vous auquel il 
m'était impossible de manquer... « Va et reviens vite, 
j'ai hâte de connaître la fin... ». L'affaire* qui m'appelait 
au dehors fut promptement expédiée et je revins en 
courant à l'avenue Frochot. Au moment où j'ouvrais la 
porte de son 'cabinet, mon père se leva tout en larmes et 
me serra dans ses bras. « Je n'ai pu résister, me dit-il, 



LE THEATRE DU VAUDEVILLE 



161 



« Je voulais savoir si tu t'en étais bien tiré jusqu'au 
« bout... Ce sera un immense succès, si la censure laisse 
« jouer ta pièce... ». Nous nous embrassâmes encore 
une fois, une longue fois, en pleurant tous les deux, et 




ARNAL DANS k UNE FIEVI.E BRULANTE ». 



le grand succès de la pièce ne m'a certainement pas 
causé le quart du bonheur que j'avais éprouvé ce 
jour-là. » 

Les Filles de marbre, les Parisiens, les Faux Bons- 
hommes, le Mariage d'Olympe, le Roman d'un jeune 
homme pauvre — où débute une délicieuse jeune fille, 



162 



LES TIERRES DE PARIS 



Blanche Pierson — continuent la triomphante série que 
couronnent quelques-unes des premières œuvres du 



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M. DE VARVIU.K 

I.E DOCTEUR 


.... Au.it. 

.... Ulrr. WoRHt. 


Clommbl 




r ... . 1 tn. 




Bi ton 







maître Sardou : les Femmes fortes, Nos Intimes, et fina- 
lement la Famille Benoîton (4 novembre 1865). 






LE THÉÂTRE DU VAUDEVILLE 



163 



La vogue de cette dernière comédie fut extraordinaire. 
Paris adopta non seulement les costumes Benoîton, les 



CBAQOE PIECE. 20 CEN 



CHEL LÉVY rr.t» 




LES PARISIENS 



PIÈCE EN TROIS ACTES 



M. THÉODORE BARRIÈRE 

«PRESENTEE POU» LA PRE»IE«E FOIS, A PAKIS, SU* LE I III .1 Kl DU VAUDEVILLE, LE 28 liniaill (85*. 



M. DE PRÊVAL, banquier. a-pir« 
LE COMTE RAOLL de PINTHÊ, 
JULKS, lils de M. de Prêtai, 10 au 
MAXIME DE fREMIlLE, <ecrél! 



En 18-19, a Paru — (./ 



DI LA PIETE 

PAUL GANDIN, tomme de lettres. 28 en...... MM. Srice. 

JOSEPH, dom Clique •le Préval Galabiat. 

JCST1N, d<iai»tii|iic de Raoul Ali»t. 

ALBf .RIC.M.ttiOl ISI)!:GBANDCHAMP,30ans. Bï6ibvill«. 

GERMAIN, domestiqu- de Jules de Privai Ltov 

MARIE, pupille de De<genais, 19 ans M"" Saint-Maac 

CI.OTILDE, femme de Préval, 34 au» CtoiillMll 

A, leur fille, 16 ans LlTHla. 

raiier acte a l'hôlel et Raoul te PiHlrt. 
reproduction et de traduction rH.i\?s. 






chapeaux, le Champagne et jusqu'aux bottines Benoîton, 
mais encore Frédéric Febvre et Félix, deux des meilleurs 



164 LES PIERRES DE PARIS 

interprètes de la pièce, purent contempler — comble de 
la popularité — leurs portraits exécutés en saindoux à la 
devanture d'un charcutier de la rue de la Mare, à Belle- 
ville ! Enfin Harmand, le directeur, fit afficher dans le 
vestibule du théâtre cette mirifique réclame : « Vu 
'affluence des étrangers au bureau de location, on y 
ltrouvera, dès demain, un interprèle polyglotte ! » 

'Mais les derniers jours du Vaudeville de la place de la 
Bourse étaient comptés. Ce fut sans regret que Paris vil 
supprimer par le préfet Haussmann cette salle incom- 
mode et dangereuse. Le percement de la rue du Quatre- 
Septembre (qui s'appela d'abord rue du Dix-Décembre) 
entraînait la démolition du théâtre, qui ferma ses portes 
le 11 avril 1869, pour les rouvrir douze jours plus tard à 
l'angle du boulevard des Capucines et de la chaussée 
d'Antin. Nous n'avons pas à conter la nouvelle odyssée du 
Vaudeville, ce sont là événements trop récents ; rappe- 
lons simplement les commencements difficiles du théâtre, 
— la guerre, le siège de Paris qui en closent les portes, 
les hésitations, les tâtonnements... bref, ce fut seule- 
ment en 1872 que le succès reparut avec Rabagas. Mais 
quelle bataille! — Paris alors était en état de siège; 
quelques journaux dénonçaient par avance la pièce de 
Sardou... Rabagas, c'était Gambetla, assuraient-ils... Or, 
Rabagas, écrit avant 1870, visait dans la pensée de 
l'auteur une tout autre personnalité politique... Menaces 
injures, tapage: le général de Ladmirault, gouverneur 
de Paris, massant — le soir de la première représenta- 



LE THEATRE DU VAUDEVILLE 



165 



3fc» 



tion — sa cavalerie aux alentours du théâtre!...^), quel 
joli prologue pour une satire politique! — Le 30 octobre 
de la même année, Léon ^^__^ 

Carvalho — le directeur ar- /^ ,N S 

tiste, l'homme charmant à 
qui Gustave Flaubert en- 
voyait un exemplaire de la 
Tentation de saint Antoine 
avec cette dédicace de défi : 
« Mets-la en scène celle-là, 
mon bon ! » — donna la 
première représentation de 
r Artésienne d'A. Daudet. 
Qui le croirait aujourd'hui? 
la pièce parut longue, triste, 
dénuée de tout intérêt. La 
musique de Bizet, ce chef- 
d'œuvre, passa inaperçue!., 
et pendant que l'orchestre 
jouait l'Intermezzo, Bizet, désolé, interrogeait anxieu 




M 1 ' 8 BLANCHE PIKHSOX. 

Ph. Reutlinger. 



(1) Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques. 

Paris, le 27 octobre 1905. 
« Cher Monsieur Sardou, 

« Je m'empresse de vous adresser ci-après les renseignements 
que vous désirez avoir au sujet de Rabagas. 

« La première représentation a été donnée au théâtre du Vau^ 
deville le 1 er février 1872 avec une série de 237 représentations 
qui a pris fin le 29 septembre. 

« Du 30 septembre au 18 octobre, il y a eu une interrap- 



12 



166 LES PIERRES DE PARIS 

sèment, par le judas de la toile, la salle inattentive, 
les spectateurs debout, tournant le dos, causant ou 
plaisantant!... et Bizet regagna les coulisses avec de 
grosses larmes coulant derrière les verres de son 
lorgnon... 

Le succès alla à M lle Fargueil qui jouait Rose Marnai 
avec d'admirables envolées de passion, et. surtout à une 
toute jeune fille, une inconnue, exquise de grâce, de 
charme, de sensibilité dans le rôle touchant de Vivette... 
On s'informa : la débutante sortait du Conservatoire; 
c'était la fille d'un brave artiste sculpteur; elle s'appelait 
Julia Regnault et avait adopté pour le théâtre ce nom 
clair de Bartet qu'elle devait auréoler de gloire. Dès sa 
première inoubliable apparition, la « Divine » avait 
conquis Paris! (*). 

tion pendant laquelle 19 représentations de »& Artésienne ont été 
données. 

« Ensuite, 36 représentations de Rabagas ont eu lieu en seconde 
série. 

« C'est donc, pour les deux séries réunies, 273 représentations. 

« Veuillez agréer, cher Monsieur Sardou, l'expression de mes 
bien respectueux et bien dévoués sentiments ». — • (Lettre de Gangnat, 
agent général, à Victorien Sardou.) 

(1) Un des auteurs les plus difficiles à contenter, bien certaine- 
ment, M. Victorien Sardou se décida à confier à M lle Bartet la créa- 
tion d'un rôle capital dans un grand ouvrage*. Ce ne fut pas sans 
quelques réserves cependant, car il mit tout d'abord comme condi- 
tion que ce ne serait qu'au bout de quinze ou vingt répétitions 
qu'il se prononcerait définitivement sur la distribution dudit rôle. 
M 1Ie Bartet eut le bon esprit de ne pas se trouver froissée. Elle 
accepta la condition sine qua non de l'auteur tout-puissant et bien 




PORTRAIT DE M lle BARTET DANS « l'aRLÉSIENNE ». 

A. Braun, photoj. 






LE THEATRE DU VAUDEVILLE 169 

Nous n'avons pas à raconter ici les fortunes diverses 
du Vaudeville où, de tout temps, les amoureux d'art ont 
pu applaudir les plus éminents comédiens. Nous ne cite- 




M m « RÉJANE DANS « M me SANS-GÊNE ». 

Reutlinger, photog. 

lui en prit car, quinze jours ne s'étaient pas écoulés que M. Sardou 
déctarrô à la direction du Vaudeville qu'il n'aurait pas trouvé dans 
tout Paris une femme qui fût capable de mieux jouer le rôle et 
qui réalisât mieux son type. — Foyer et coulisses. (Vaudeville, p. 102.) 



170 LES PIERRES DE PARIS 

rons qu'un nom, celui de M me Réjane, il n'en est pas de 
plus triomphant. 

D'autre part, énumérer les auteurs acclamés en ce 
beau théâtre serait dresser le palmarès de la gloire ! 

Il nous a plu simplement d'évoquer quelques loin- 
taines étapes de l'histoire du Vaudeville, si intimement 
liée à l'histoire de noire cher Pari». 



/- 



PARIS LA NUIT 

Autour de Sainî-Merri.— L'hôtel de la Haute-Loire. 
Chez Emile. — Le Caveau des Halles. 



Onze heures; de gros nuages violacés passent devant la 
lune, et parfois des coups de tonnerre mêlés d'éclairs 
— tels des jets de lumière électrique — découpent sur 
le ciel les silhouettes aiguës de l'immense ville... Dans 
le grand atelier où ils achèvent les cigares, nos amis 
s'énervent... Ils ont hâte de partir, d'aller fouiller quel- 
ques coins bizarres, tragiques ou comiques du Paris noc- 
turne. Mieux vaudrait cependant patienter; l'excursion 
sera d'autant plus typique que nous la ferons tardivement. 

Ce n'est pas avant une heure du matin que les 
bohèmes, les malchanceux, les purotins, les apaches et 
les filous gagnent les abris que nous comptons visiter; 
tanières pour dormir, repaires pour boire, chanter, 
fumer, s'étourdir... oublier peut-être! 

Jusqu'alors le troupeau des miséreux « court sa 
chance » ; les uns, industriels du trottoir, embusqués à 



172 LES PIERRES DE PARIS 

la porte des théâtres, des cafés, des cinémas, hèlent tes 
autos, ouvrent les portières, ramassent les bouts de 
cigare, hurlent le Sport ou la Presse... « Demandez la 
Presse... dernière édition ». D'autres — artistes désa- 
busés — dépouillent philosophiquement la défroque des 
seigneurs Louis XV ou les pittoresques harnachements 
des cow-boys qu'ils viennent de « figurer », à quinze 
sous par tête, au Châtelet, à la Porte-Saint-Martin ou à 
l'Ambigu, et prennent le chemin des Halles, des refuges, 
des asiles de nuit... pauvres diables, vaincus de la vie, 
qu'il faut plaindre et soulager. Le reste — vagabonds 
dangereux, gibier de correctionnelle, candidats « à la 
Nouvelle, etc. — arpente le pavé gras, en quête de 
mauvais coups à faire, de passants attardés à attaquer, 
de pochards à dévaliser, de filles à rançonner. 

Nous partons enfin; minuit tinte au clocher de Saint- 
Merri quand nous nous enfonçons dans le lacis de 
ruelles boueuses et de « rues chauldes » enserrant la 
vieille église parisienne. 

C'est comme une plongée dans un Paris d'un autre 
âge, un Paris contemporain de Rabelais, rempli de 
truands, de mauvais garçons , de maupiteux et de 
francs-licheurs... Les noms mêmes des rues que nous 
suivons — sentes noires au fond desquelles danse de 
loin en loin la lueur d'une étoile reflétée dans des 
flaques d'eau sale — fleurent la cour des Miracles : rue 
Taille-Pain, rue Brise-Miche, rue Pierre-au-Lard , 
impasse de la Baudroirie... A droite, à gauche, des tau- 



n 




1,'ÉGI.ISE SAINT-MERIU» 



Ronargua frères, del. et sculp. 



PARIS LA NUIT 



175 



dis, des maisons croulantes, disloquées, hydropiques, 
avec des « plombs » collés comme des verrues sur leurs 
façades crasseuses. Par-ci par-là des lanternes blafardes 




QUARTIER SAINT-MERRI. — ANCIEN HÔTEL DE LA REYNIB, 

24, rue Quincampoix. 

signalant des hôtels meublés à six sous la nuit. . . Nous 
côtoyons des entrées de porte suspectes, des angles 
d'ombre inquiétants, des « zincs » devant lesquels des 
clients, au masque blême, jouent une dernière tournée 
au Zanzibar. Des filles en cheveux, très jeunes ou d'un 
âge improbable, nous regardent passer en fumant des 



176 LES PIERRES DE PARIS 

cigarettes... l'un de nous a une casquette de chauffeur 
et un grand macfarlane gris... Une voix grasse glapit : 

— C'est des grands-ducs en balade! 

Une halte à l'hôtel de la « Haute-Loire », 24, rut 
Quincampoix — ex-hôtel de la Reynie. Ce fut parait-il. 
jadis, une demeure seigneuriale habitée par Gabrielle 
d'Eslrées! Ce n'est plus, aujourd'hui, qu'un « dormoir » 
à l'usage des porteurs aux Halles et des maçons; braves 
gens, forcés professionnellement à se lever au milieu de 
la nuit ou aux premières heures du jour. Aussi se couche- 
t-on de bonne heure à l'hôtel de la « Haute-Loire » et y 
dort-on à poings fermés. Nous entrons, nous gravissons 
le curieux escalier de bois sculpté, contemporain de 
Henri IV, où s'accrochèrent peut-être les jupes lamées 
d'argent de la royale favorite, et au premier palier nous 
lisons cet a\is: « Le propriétaire de l'hôtel prévient 
MM. les locataires qu'il tient à leur disposition des linges 
à l'usage des pieds. » Les successeurs de Gabrielle 
d'Estrées portent des « chaussettes russes » ! 

L'hôtel est tout secoué de ronflements sonores... Un 
rapide coup d'œil au « Sénat » ; c'est la chambrée de 
choix réservée à MM. les habitués... Une vingtaine 
de lits bien alignés, bien propres, dont le patron s'enor- 
gueillit à juste titre : 

— Pensez donc, messieurs, que nous avons des 
« sénateurs » qui couchent ici depuis plus de quinze 
ans, dont un marchand de mouron qui fut riche à plus 
de deux millions!... 



PARIS LA NUIT 



177 



Par la rue de Venise., encombrée de pochards et de 
pierreuses — cette rue de 
Venise où, sous la Ré- 
gence, en 1720, pendant la 
folie déchaînée sur Paris 
par le banquier Law et ses 
actions du Mississipi, le 
jeune comte de Horn, 
prince allemand appa- 
renté au Régent, assassina 
pour le voler un « porteur 
d'actions» nommé Lacroix, 
— nous gagnons le boule- 
vard Sébastopol, — le « Sé- 
basto » cher aux apaches. 

Déjà, sous la nuit 
bleue, les braves travail- 
leurs des Halles déchar- 
gent les voitures de navets, 
de carottes, de choux, de 
panais et de céleris; des 
gaillards aux solides 
épaules transportent au 
bout d'une courte perche 
ferrée des bœufs dépecés, 

, . , ... , L'ÉGLISE SA1NT-MERRI. 

des moutons, des moitiés 

de porc... et du côté de la halle aux poissons montent 

les odeurs fortes de la marée. 




178 LES TIERRES DE PARIS 

2, rue Cowrtaiôû : chez Emile, ex-lutteur ( l ). La porto 
s'ouvre sur la rue, et tout d'abord une odeur terrible 
nous suffoque. L'immense salle sombre dégage des relents 
tièdes et malodorants où se combinent l'ail, le vin, la 
malpropreté, le souffle rauque de centaines de respira- 
tions... Emile a converti en dortoirs le rez-de-chaussée et 
les caves de cette maison devant laquelle, au xviu e siècle, 
s'érigeait, au numéro 6, le portail fleuri du Bureau des 
Lingères (réinstallé dans le square des Innocents par les 
soins de la commission du Vieux-Paris) ( 2 ); Emile y a 

(1) La rue Courtalon, d'après tous les historiens, du Breuil en tête, 
bordait le chœur de l'église Sainte-Opporlune qui avait elle-même 
pour origine un oratoire bâti dans les premiers temps du Chris- 
tianisme — Notre-Dame-des-Bois, parce qu'il était à l'entrée des bois. 

L'existence de ce bois semble prouvée par la présence d'une 
tour — servant de fanal pendant la nuit — au milieu du cimetière 
des Innocents. Celte tour existait encore au xvm e siècle. 

Cet oratoire avait été donné au ix e siècle par un roi carolingien à 
Hildebrand, évêque de Sécz, fuyant devant les Normands, et avec 
lui les reliques de Sainte-Opportune. Supprimée en 1790, l'église 
Sainte-Opportune fut vendue en 1792 comme bien national. 

(2) La porte du Bureau des Lingères, datant du xvm e siècle, se 
trouvait dans le renfoncement situé à l'angle de la rue Courtalon 
et de la place Sainte-Opportune. Elle était de style rocaille, enca- 
drant un cartouche de marbre noir où était gravée cette inscription : 

BUREAU DES MARCHANDES LINGÈRES 

1716 

COMMERCE TOILES ET DENTELLES 

(Dictionnaire portatif des Arts et Métiers, 1766, t. II, p. 116.) 
Il y avait, en 1754, huit cents maîtresses lingères à Paris, sous 

le patronnage de Saint-Louis. 

Les lingères n'étaient pas la seule corporation ayant le droit 



iIFfV 













WËÊÈÉÊËlÊk 




LE BUREAU DES LINGERES DE LA RUE COURTALON. 

Comm. da Vieux Paris. 






P\RIS LA NUIT 181 

entassé des tables et des bancs de bois et héberge les 
« sans-domicile » ! Pour quatre sous, ces malheureux 
achètent un « bon » qui leur donne le droit de dormir 
sous un toit, après avoir avalé un verre de vin ou uir bol 
de soupe chaude (au choix). Emile distribue une 
moyenne de deux cent cinquante bons par nuit! Le 
refuge est ouvert de six heures du soir à cinq heures et 
demie du matin! 

Nous entrons : tout d'abord nos yeux ne perçoivent 
qu'une petite table; une sorte de comptoir bas, faible- 
ment éclairé. Sur la table, des piles de « bons » cras- 
seux, des verres, quelques bouteilles; à côté un fourneau 
sur lequel bout une marmitée de soupe... derrière la 

d'exercer son commerce aux halles. Jadis les halles n'étaient pas, 
comme aujourd'hui, seulement affectées au commerce des produits 
de l'alimentation, elles étaient une sorte de foire permanente où 
l'on vendait de tout. Aussi chaque corporation y jouissait-elle 
d'un privilège particulier de commerce et avait-elle son bureau, 
comme celui des lingères, situé dans cette région de Paris. 

Aussi, au xvin e siècle, les orfèvres avaient-ils leur bureau 
rue des Orfèvres, où leur hôtel se voit encore, non loin du grenier 
à sel ; les marchands tailleurs d'habits avaient le leur quai de la 
Mégisserie. (Le musée Carnavalet en a recueilli dernièrement la 
plaque d'inscription trouvée dans les fouilles du Métropolitain.) Les 
merciers avaient leur bureau rue Quincampbix ; les pelletiers avaient 
le leur rue Bertin-Poirée ; les bonnetiers siégeaient au cloître Saint 
Jacques-la-Boucherie ; les arquebusiers rue Gocatrix ; les savetiers, 
rue de la Pelleterie ^ les drapiers, rue des Déchargeurs : la belle 
façade de leur maison fait actuellement l'un des plus beaux orne- 
ments du jardin de Carnavalet ; enfin les charcutiers, comme par 
une sorte d'équivoque intentionnelle, avaient leur bureau rue de la 
Cossonerie. «Ch. Sellier. Rapport a la Commission du Vieux Paris.» 

13 



182 LES PIERRES DE PARIS 

table, Emile, un superbe gaillard bâti en Hercule, 
la moustache en croc, l'air bon enfant et jovial. Près de 
lui, M me Emile, active, tend un verre de vin et un bol 
de soupe au pauvre diable qui vient d'entrer; la soupe 
avalée, l'homme essuie sa bouche d'un revers de main, 
puis, le dos rond, va se perdre dans l'ombre de la pièce 
ou descend lentement les marches usées des caves dont 
l'entrée s'ouvre, béante, à côté du comptoir. 

Peu à peu nos yeux s'habituent à cette quasi-obscu- 
rité; l'immense rez-de-chaussée nous apparaît tout 
entier rempli de dormeurs. Les uns assis sur les bancs, la 
tête cachée dans leurs bras repliés sur la table grasse; 
d'autres — les malins, ceux qui la « connaissent » — ont 
choisi le coin où ils peuvent s'accoler au mur; ils dor- 
ment la bouche ouverte, tout raides, la casquette 
rabattue sur les yeux... Beaucoup ronflent sur le car- 
reau ; il y en a jusque sous les tables, entre les pieds de 
leurs camarades de misère; quelques-uns ont placé 
de vieux journaux entre leur visage et le sol gras... 

Descendons dans les caves, qu'éclaire vaguement un 
papillon de gaz tremblotant... Quelle vision! Partout des 
malheureux, allongés les uns contre les autres — comme 
des cadavres — ou roulés en boule dans les angles. On 
ne peut avancer qu'en enjambant des corps endormis... 

Le sol glaiseux, les murs, le plafond bas, les vêtements, 
les chaussures de ces pauvres gens, leurs mains, leurs 
cheveux, leurs barbes, leurs visages... tout est du même 
ton; un ton indéfinissable, un ton de boue séchée... 



PARIS LA NUIT 



183 



Quelle immense compassion étreint le cœur, devant de 
telles détresses, qui semblent sans espérance!... 

Pourtant, ces miséreux dorment là d'un sommeil que 
leur envieraient' bien de riches insomnies! 

C'est à peine s'ils remuent pendant que nous nous 
ingénions à glisser « des bons » — la soupe et le 




AU CAVEAU DES HALLES. 

(Henri Braillet et M lle Niai.) 

de demain — dans des mains calleuses, des poches 
béantes, des casquettes aux visières déchirées... Nos 
« bons » épuisés, nous vidons nos étuis à cigarettes... il 
semble que l'odeur du tabac ait seule le don d'éveiller 
ces dormeurs... des mains tendues émergent de l'ombre, 
des bouches murmurent un remerciement, des yeux — 
des pauvres yeux de chien battu — brillent de convoi- 
tise ! Nous remontons suffoquant; aimablement, Emile 



184 LES PIERRES DE PARIS 

nous fait les honneurs du logis : d'abord une suite de 
ses photographies en lutteur, trophées glorieux évoquant 
ses rencontres avec les plus redoutables « poids lourds » 
ou « poids légers ». Il exhibe ses biceps énormes, et 
M me Emile — justement fière — couve d'un regard ému 
le solide gaillard qu'est ce brave homme... 

Il est deux heures du matin; nous aspirons avec 
délices l'air frais de la nuit, puis nous nous dirigeons 
vers le Caveau des Halles — 15, rue des Innocents, — 
un des plus curieux clapiers du Paris nocturne. Nous 
avons déjà dépeint ce tapis-franc où un ingénieux mas- 
troquet a converti en cabinets de mauvaise société les 
anciennes cellules des moines ligueurs, gardiens aux 
siècles passés des charniers des Saints-Innocents ( 1 ). 

Nous descendons l'étroit escalier de pierre, aux murs 
criblés d'inscriptions gravées au « surin » par la clien- 
tèle spéciale de l'endroit. Nous voici dans les caveaux, 
hauts de 2 m ,50, larges de 4 mètres, et le Chanteur popu- 

(1) Louis XI avait autorisé la construction, dans la rue de la 
Ferronnerie, contre le mur des Charniers, d'échoppes ou auvents 
qu'on devait louer à de pauvres artisans, à condition qu'ils n'éta- 
leraient pas leurs marchandises sur la voie publique, très étroite 
en son parcours ; on profita de l'autorisation sans tenir compte de 
la prescription. 

« C'est sous les Charniers, dit le Journal d'un voyage à Paris 
en 4657, et le long des piliers, que l'on trouve de certains écri- 
vains qui sont fort connus par ceux qui ne scavent pas escrire x>. 

Il y avait certainement des écrivains publics dans d'autres endroits 
de Paris, au Palais, par exemple ; mais les plus habiles, les plus 
renommés étaient installés aux Innocents. 



PARIS LA NUIT 



187 



laire, Henri Braillet — une vieille connaissance, — vient 
à nous la main tendue... c'est la meilleure des réfé- 
rences; nous ces- 
sons d'être sus- 
pects aux qua- 
rante paires 
d'yeux méfiants 
et durs qui nous 
ont rapidement 
dévisagés.. .Nous 
nous sommes 
déjà assis autour 
de ces tables de 
bois en compa- 
gnie de Claretie, 
de Détaille, 
d'Henri -Robert, 
et nous n'avons 
jamais oublié 
l'enthousiasme 
exubérant d'un 
des habitués de 
Tendroit pou» 
notre ami Albert 
Dussart:u Quand 

je pense qu'il m'a fait acquitter!... » Il en était resté 
aussi surpris que-reconnaissant!... 

On se serre pour nous faire place; nous offrons — 




E. ROSTAND. 

Croquis dessiné au Caveau des Halles. 



188 LES PIERRES DE PARIS 

comme il convient — la cigarette et la canetle de bière 
de la fraternité; nous applaudissons Braillet et sa cama- 
rade M Uo Nini chantant — fort bien ma foi — deux duos 
amusants, mais anticlassiques. Un jeune homme coiffé 
d'une casquette de chauffeur s'approche, un album 
sous le bras, des crayons à la main... C'est le dessina- 
teur attitré de la maison... Il nous offre ses dernières 
créations... Nous achetons les charges irrespectueuses 
de Claretie et de Barrés; nous les signons : demain nos 
amis posséderont leurs effigies datées de cet étrange 
studio. On réclame Rostand... Instantanément, en quel- 
ques coups de crayons, voici Rostand campé en Chante- 
cler... Nous demandons Pierre Loti... le peintre ne le 
connaissait pas... il le connaît maintenant; l'admirable 
écrivain a posé au Caveau des Halles!... Nous remer- 
cions Thabile dessinateur, qui nous glisse, quand nous 
partons, cette requête : 

— Tâchez donc de nous amener M. Donnât: j'ai tra- 
vaillé deux mois dans son atelier!... 



/ Vf 



LES JARDINS DU CARROUSEL 



Une fois par hasard, les infortunés Parisiens, — habi- 
tués, hélas! à voir chaque jour les barbares saccager 
leur cité, — ont eu l'inespérée surprise d'un joli spec- 
tacle. On a jeté bas les palissades entourant le hideux 
îlot de bitume dont la vue, depuis des années, enlai- 
dissait la place du Carrousel ; et nous eûmes la joie 
de constater qu'un tapis de fleurs remplacerait à l'avenii 
la steppe désolée où l'on gelait l'hiver, où on grillait 
l'été. 

Grâces soient rendues à M. Redon, architecte du 
Louvre, dont le goût parfait sut combiner ce décor de 
verdure. 

Déjà les barrières de planches, derrière lesquelles 
s'élaborait le mystérieux travail, avaient été saluées d'un 
murmure flatteur. On se décidait donc à supprimer ce 
losange de bitume, ce stade poussiéreux ou boueux au- 
tour duquel, — sous l'œil de pierre de Gambetta, — 



190 LES PIERRES DE PARIS 

d'infortunés coureurs, hors d'haleine, congestionnés, 
lamentables, les jambes nues dans des culottes effilo- 
quées, suants en des maillots déteints, s'entraînaient 
péniblement aux âpres luttes des « courses à pied »... 
C'était, pour ces pauvres diables, le champ d'entraîne- 
ment du « Marathon français » ! Un beau matin, à tra- 
vers les interstices des voliges, il nous fut donné de 
contempler des équipes de terrassiers qui, — les jours 
où par hasard ils n'étaient pas en grève, — creusaient 
des tranchées, élevaient des remblais, remuaient des 
terres. 

Aux terrassiers succédèrent les jardiniers-fleuristes, 
aimés des dieux et chers aux Parisiennes... Hier, enfin, 
un charmant jardin à la française surgissait parmi les 
pavés gris de la place du Carrousel. 

Depuis 1794, — époque bénie où elle pouvait s'enor- 
gueillir des deux arbres de la Liberté abritant de leur 
ombrage patriotique le tombeau du Polonais Lazowski, 
ami du citoyen Marat, — la pauvre place n'avait plus reçu 
l'aumône d'un peu de verdure... Il n'y poussa longtemps 
que de vilaines maisons et de hideuses bâtisses... 
singuliers vis-à-vis pour le palais des rois de France i 



* * 



Et d'abord d'où vient ce nom : place du Carrousel? 
C'est le lointain mémento d'une fête fastueuse donnée 
en 1662, dont la magnificence, à en croire Perrault, son 



f9, 




KUINES DE LA CHAPELLE DU DOYENNÉ ET DE L'HOTEL DE LONGUEVILLE. 

Lina Jaunez, pinxlt. Musée Carnavalet. 



LES JARDINS DU CARROUSEL 193 

narrateur officiel. « surpassa celle des plus fameux tour- 
nois ». De fait, le spectacle dut être féerique, et les belles 
gravures d'Israël Silveslre nous donnent l'impression 
d'un gala merveilleux ; sous ce prétexte, « courses de 
bagues et de testes faites par le roi et les princes et sei- 
gneurs de sa cour », un éblouissant carrousel vint 
charmer quinze mille spectateurs, encadrant sur trois 
côtés l'immense place; le quatrième côté était réservé 
aux « reynes, princesses et dames de la cour », radieuse 
corbeille qu'abritait un dais de velours violet, enrichi de 
grandes fleurs de lis d'or... Quatre quadrilles se dispu- 
tèrent la palme de l'élégance : « la quadrille romaine », 
dirigée par le duc de Grammont et commandée par 
Louis XIV, le Roi-Soleil, portant le laurier d'or des 
César, « précédé et suivi de sénateurs et d'écuyers » ; la 
quadrille persane, sous les ordres de Monsieur, frère du 
roi ; enfin la quadrille de l'empire des Indes, « recon- 
naissable aux perroquets surmontant la tête des timba- 
liers », et celle des « Ameriquains », précisée par les 
« peaux de tigre, les écailles, les coquilles et nageoires 
de poissons qui ornaient leurs costumes ; ainsi que par 
les massues des estafiers et les ceintures de feuillage des 
palefreniers »... Coïncidence incroyable, ce fut le roi qui 
« conquit la bague », après une course dont « la jus- 
tesse, la fermeté et la bonne grâce étaient encore préfé- 
rables à l'adresse » ! (*). 

(1) La belle Gabrielle d'Estrées occupait l'Hôtel du Bouchage, situé 
sur l'emplacement de l'ancienne construction du Grand-Coq, achetée 



194 LES PIERRES DE PARIS 

Cette belle fête n'eut pas de lendemain... Louis XIV 
et Louis XV négligeaient les Tuileries et vivaient à Ver- 
sailles, à Saint -Germain, à Fontainebleau, à Marly, à 
Louveciennes. Ce fut la Révolution qui, le 6 octobre 
1789, ramena à Paris Louis XVI et sa famille. La place 
du Carrousel, comme le château lui-même, avait été en- 
vahie et démocratisée. L'ancien « parterre de Mademoi- 
selle ( d ) », détruit depuis longtemps, élait converti en 
« cours » : cour royale au centre, cour des princes au 
sud, cour des Suisses au nord. Un grand nombre de rues 

en 1584 par Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, avant d'entrer 
dans cette maison des Trois-Pas-de-Dcgré, dont le terrain forme 
aujourd'hui une partie du square du Louvre, place du Carrousel, 
là où se trouve la porte Visconti. Par un jardin, les offices et les 
cuisines, cette maison correspondait avec l'appartement du Roi au 
Louvre. La porte en était gardée par quatre pages du Roi qui, nuit 
et jour, étaient de service auprès deGabrielle. 

C'est dans cette maison que l'on découvrit, dans une malle en 
cuir, le fameux lit de camp, garni de passementeries et de franges 
de soie verte, que la belle emportait pour coucher sous la tente 
lorsqu'elle suivait le roi dans ses campagnes, car elle se conduisait 
fort bravement devant l'ennemi. Nous en avons la preuve au siège 
de Dreux, en 1593, et à celui d'Amiens en 1597. 

On y trouva également quelques fourchettes à deux dents avec 
des manches de cristal, d'ivoire ou de corail. Mises à la mode par 
les mignons de Henri III, Gabrielle offrait ces fourchettes à ses 
amies, — alors qu'elle les recevait à sa table. — Quant à Henri IV 
et aux seigneurs de sa suite, conservant les vieilles coutumes fran- 
çaises, ils se servaient de leurs couteaux et de leurs doigts. — 
Courbevoie et ses environs, IL Vuagneux (pp. 29-30). 

(1) Lorsque Catherine de Médicis fit bâtir le Palais des Tuile- 
ries, il se trouvait isolé entre une rue qui prenait depuis les Écuries 
etaboutissait auprès du pont Royal, et une place vague depuis les murs 



LES JARDINS DU CARROUSEL 197 

et de ruelles sillonnaient le Carrousel où s'entassaient 
les hôtels, les écuries, les casernes, les bicoques, les re- 
mises, les maisons mal famées ; rue Saint-Nicaise (elle 
traversait la place et aujourd'hui passerait, à peu près, 
devant le monument de Gambetta), rue des Orties (le 
long de la galerie du Louvre parallèlement à la Seine), 
rue et impasse du Doyenné (sur l'emplacement du 
square, derrière le monument de Gambetta), rue de 
Chartres (en partie sur l'emplacement de l'actuel minis- 
tère des Finances), rue du Musée (elle commençait place 
du Palais-Royal et se terminait rue du Carrousel, là où 
s'élève la statue de La Fayette), rue du Carrousel (au mi- 
lieu de la place avec aboutissement au guichet du Lou- 
vre), rue Saint-Thomas-du-Louvre, rue du Chantre, rue 
Fromenteau... La plupart de ces ruelles avaient été ou- 
vertes sur l'emplacement des grands hôtels de jadis : 
hôtel de Longueville, hôtel d'Elbeuf, hôtel d'O, hôtel de 
Rambouillet, hôpital des Quinze-Vingts, etc., etc.. 
C'étaient de fâcheuses sentines, obscures, humides, mal- 
odorantes...; la domesticité du palais et des somptueux 

de l'enceinte de Charles V jusqu'à ce Palais. La rue se nommait, 
au xvii e siècle, rue des Tuileries. Sur la place vide on traça une 
enceinte qui fut destinée, en 1600, à faire un jardin, le Jardin 
de Mademoiselle; on le détruisit lorsque Louis XIV eut décidé 
d'achever le bâtiment des Tuileries. 

Après la fête des 5 et 6 juin 1662, la place, qui comprenait aussi 
l'espace couvert par les maisons de la rue Saint-Nicaise, retint le 
nom de Place du Carrousel et le donna ensuite à la rue que for- 
mèrent les maisons bâties sur l'emplacement des fossés de l'enceinte 
de Charles V. — Jaillot. Recherches critiques sur Paris, t. I, p. 8* 

14 



198 LES PIERRES DE PARIS 

hôtels voisins s'y était gîtée, si bien qu'une population 
dangereuse, besogneuse, suspecte, voisinait avec le 
château . . . 

Ces ruelles devenaient précieuses les jours d'émeute, 
et les « vainqueurs des Tuileries » ne manquèrent pas 
d'en profiter pour tirer sur les défenseurs de la vieille 
monarchie française. 

Le 20 juin, puis le 10 août 1792, c'est par là que dé- 
bouchèrent quelques colonnes d'insurgés. . . On connaît 
les faits : l'irruption furieuse, le massacre des Suisses, le 
départ de Louis XVI et de la famille royale cherchant 
asile au manège, « au sein de l'Assemblée nationale », 
le pillage du château, les cours pleines de cadavres «que 
dépouillaient les hommes, que déchiquetaient les fem- 
mes, que léchaient les chiens, que décomposait la cha- 
leur torride »; la cour des Tuileries, la place du Carrou- 
sel et les rues voisines semées de débris de glaces, de 
verres, de porcelaines et toutes blanches de la neige des 
« duvets et des plumes » échappés aux matelas et oreil- 
lers que le peuple, après avoir bu la cave des tyrans, 
s'amusait à vider par les fenêtres. . . 

L'endroit sert également aux manifestations patrio- 
tiques... Le 2 août 1793 (à peu près exactement où 
commence, du côté de la Seine, le parterre de fleurs que 
nous fêtons aujourd'hui) se déroule la cérémonie funèbre 
en l'honneur du « divin » Marat. Les Jacobins dédièrent 
à ses « mânes » un obélisque en bois qui fut placé devant 
la pierre tumulaire de Lazowski, l'un des héros du 



199 







CL. «3 



LES JARDINS DU CARROUSEL 201 

10 août. Une gravure du temps nous montre l'enceinte 
funéraire entourée d'une grille gardée par un sans-culotte 
chargé d'en écarter les chiens et les pochards irrévéren- 
cieux. Un arbre de la Liberté orné d'une cocarde et un 
drapeau tricolore fiché en terre complètent l'imposante 
décoration. Sous l'obélisque, et dans une sorte de crypte : 
le buste, la lampe, l'écritoire et la baignoire du héros 
surmontés de cette inscription : Aux mânes de Marat. Du 
fond de son noir souterrain il fit trembler les traîtres. Une 
main perfide le ravit à l'amour du peuple... L'obélisque 
disparut après le 9 thermidor. 

Ce jour-là la cour du Carrousel vit passer, — hués 
par ceux-là mêmes qui les encensaient la veille, — 
Robespierre. Saint-Just, Couthon et les « hors la loi » 
de la terrible séance... 



* 
* * 



Pendant quelques années, la vie sembla s'éteindre 
autour des Tuileries délaissées... Les maisons du Car- 
rousel en profitent pour devenir plus sales, plus puantes, 
plus mal famées... 

Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vient 
fixer sa résidence dans le palais des rois de France. Les 
jours de revue, sous le Consulat, puis sous l'Empire, les 
fenêtres donnant sur la place se peuplaient dune foule 
admirative. Songez, en effet, que peu à peu les maisons, 
— et quelles maisons, — s'étaient à ce point rapprochées 



202 LES PIERRES DE PARIS 

des grilles du château qu'elles n'en étaient plus distantes 
que de quelques mètres. . . Le parterre fleuri créé hier 
délimite à peu près exactement l'emplacement qu'elles 
occupèrent jusqu'à la moitié du xix e siècle. 

Il est alors facile de comprendre quels merveilleux 
observatoires offraient ces bicoques aux amateurs de 
fêtes militaires et surtout aux fanatiques qui voulaient 
LE voir, revêtu de son uniforme vert de colonel de chas- 
seurs, la poitrine barrée du grand cordon rouge de la 
Légion d'honneur, le a petit chapeau » posé en bataille 
sur sa tête césarienne, encadré de ses maréchaux et de 
ses mamelucks, passant au galop de son cheval blanc 
devant des régiments de héros. 

En dehors des jours de revue, le Carrousel n'était plus 
que le poussiéreux pandémonium du bruit, des disputes, 
des criailleries, du chaos... Autour de l'hôtel de Nantes 
(un affreux cube de pierre haut de six étages faisant face 
au charmant arc de triomphe de Percier et Fontaine), 
venaient aboutir tous les coucous, palaches, célérifères, 
omnibus, carrioles, citadines et cabriolets de Paris. C'était, 
du matin au soir et du soir au matin, un vacarme à ré- 
veiller Épiménide lui-même. 

Quant aux ruelles donnant sur la place, elles étaient 
à ce point ignobles que le grand Balzac pouvait, sans 
exagération, écrire dans la Cousine Bette : « L'exis- 
tence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux 
Louvre est une de ces protestations que les Français 
aiment à faire contre le bon sens... Nos neveux, qui 



JLvi 







LES JARDINS DU CARROUSEL 205 

verront sans doute le Louvre achevé, se refuseront à 
croire qu'une pareille barbarie ait subsisté au cœur de 
Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu l'élite 
de la France et celle de l'Europe... La rue et l'impasse 
du Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté 
sombre et désert dont les habitants sont probablement 
des fantômes, car on n'y voit jama ; s personne... Enter- 
rées déjà par l'exhaussement de la place, ces maisons 
sont enveloppées de l'ombre éternelle que projettent les 
hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le 
souffle du nord. Les ténèbres, le silence, l'air glacial, 
la profondeur caverneuse du sol, concourent à faire 
de ces maisons des espèces de cryptes, des tombeaux à 
vivants. » 

Parlant de la place du Carrousel, à l'époque de son 
enfance, notre maître Sardou écrivait dans l'admirable 
préface (*), dont il voulut bien honorer nos Coins de 
Paris : « Ce n'était que tronçons de rues évenlrées, mai- 
sons isolées à demi démolies, étayées par des poutres. 
Le sol inégal, effondré, dépavé, n'était plus, les jours de 
pluies, qu'un vaste bourbier... La liste civile avait cons- 
truit des baraques qui, de la petite cour des Sphynx jus- 
qu'aux guichets faisant face au pont des Saints-Pères, enve- 
loppaient les ruines de l'ancienne église Saint-Thomas- 
du-Louvre et de ses dépendances, telles que le Prieuré, 
où Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Nanteuil, Arsène 

(1) Coins de Paris, par G. Gain. — Préface de V. Sardou (Flam- 
marion, éditeur). 



l'06 LES PIERRES DE PARIS 

iloussaye (et plus tar<l Emile Augier et Jules Sandeau) 
avaient installé leur « bohème galante ». Ces baraques 
étaient louées à des marchands de couleurs, de gravures, 
de tableaux et de curiosités de toutes sortes. Je vois en- 
core un grand marchand de bibelots où, dans le plus 
amusant des fouillis, au milieu d'œufe d'autruche, de 
crocodiles empaillés et de chevelures de Peaux-Rouges, 
le collectionneur faisait de merveilleuses trouvailles. . . 
J'ai passé là des heures délicieuses à fouiller dans ces 
cartons, où je ne pouvais, hélas ! qu'admirer, n'ayant 
pas le moyen d'acheter des chefs-d'œuvre dont je pres- 
sentais la valeur future et que l'on donnait alors à vil 
prix, les pédants de l'école de David ayant en souverain 
mépris l'art français duxvin 6 siècle, trop aimable et trop 
spirituel à leur gré. « Monsieur, me disait plus tard un 
« de ces marchands, j'ai roulé des gravures de Poussin, 
« dont je ne donnerais pas aujourd'hui quarante sous, 
« dans des Debucourt que je ne céderais pas pour mille 
« francs »... 

L'admirable vente Sardou, où tout Paris se rua, il y 
a quelques semaines, prouve que le maître ne s'était pas 
trompé dans ses prédictions ! 



* 
* * 



Ce sont toutes ces baraques que remplacent avanta- 
geusement aujourd'hui les parterres de fleurs et les 
squares de la place du Carrousel. Un dessin de « coléus » 



Lo 




LES JARDINS DU CARROUSEL 209 

encadré de buis s'étale au centre des plates-bandes, là où, 
le 22 août 1792, Collenot, — dit d'Aigremont, — fut déca- 
pité par la guillotine. Cet infortuné, « condamné comme 
conspirateur et chef de brigands soudoyés par la cour », 
eut le triste honneur d'étrenner, à 10 heures du soir et à 
la lueur des torches, la machine à décapiter inventée par 
le docteur Guillotin. Un journaliste royaliste, Durosoy, 
venait, trois jours plus tard, mourir au môme endroit, à 
la même heure, et dans les mêmes conditions; c'était le 
commencement de la longue série (*). 

Chaque ruelle du Carrousel évoque des souvenirs : 
rue Saint-Thomas-du-Louvre (vers le fond de la place et 
parallèlement au guichet d'entrée du musée), M lle Ca- 
margo avait son hôtel et Piron sa mansarde. Le poète 
Crébillon et le peintre Lantara habitèrent la rue- du 
Chantre. Sous la Révolution, le théâtre du Vaudeville 
donnait ses représentations rue de Chartres (sur l'empla- 
cement de l'actuel ministère des Finances), et la « ma- 
chine infernale », préparée rue Saint-Nicaise,Ie 30nivôse 
an IX, pour attenter aux jours du Premier Consul, éclata 
à peu près sous le guichet conduisant à la rue de Rohan, 
à quelques mètres de l'endroit où, en 1905, fut commis 
l'attentat contre le jeune roi d'Espagne. Enfin les notes 
d'un contemporain citent la place du Musée « comme 

(1) L'architecte Gisors, — chargé d'aménager au château des 
Tuileries les salles destinées à la Convention Nationale, — se plaint 
« de ce que ses ouvriers perdent un temps précieux pour aller atten- 
dre, place du Carrousel, l'heure des exécutions ». 



210 LES PIERRES DE PARIS 

l'asile inviolable des livres et des perroquets. On y voyait, 
dit-il, des antiquaires, des tondeurs, des empailleurs, 
posés comme une menace à côté des volières gazouil- 
lantes; des marchands de bric-à-brac qui vendaient des 
épreuves de Rembrandt et des lorgnons d'écaillé, des 
guitares et des poires d'Angleterre ! » 

Tout cela disparut enfin ; entre 1849 et 1852 ( 4 ), la pio- 
che des démolisseurs fit justice de ces horreurs, et, sous 
le second Empire, la place du Carrousel, débarrassée de 
ses scories, amputée de ses verrues, égayée de squares, 
apparut dans sa beauté... Les incendies allumés par la 
Commune de Paris ayant détruit le palais des Tuileries, 
la bibliothèque du Louvre et une partie des galeries, il 
fallut édifier des bâtisses provisoires; pendant des années, 
le Carrousel fut de nouveau envahi parles baraquements. 
Puis vinrent la construction de l'énorme monument de 
Gambetta, disgracieux et lourd, la démolition des restes 
calcinés des Tuileries, la création des jardins et... voici 
l'éclosion du parterre do fleurs que nous sommes heu- 
reux de saluer aujourd'hui. 

(1) Bonaparte, Premier Consul, avait déjà fait abattre de nom- 
breuses masures dans ce dédale du Carrousel. 

La place du Carrousel était presque entièrement désobstruée le 
27 floréal an X ; il ne restait plus, au dire du Journal des Défen- 
seurs de la Patrie, qu'à jeter bas l'ancien Comité de Sûreté générale, 
édifice assez peu regretté. La grande porte de la grille du palais 
des Tuileries, sur la place du Carrousel, venait d'être peinte. Les 
parties en fer avaient reçu une couleur olive et les ornements en 
uivre, ainsi que les quatre corps, étaient d'un jaune pâle. — 
Aulard. Paris sous le Consulat, t. III, p. 62. 



LES JARDINS DU CARROUSEL 



!13 



Il semblerait que les avatars de la place du Carrousel 
fussent terminés... Il n'y pousse plus que des fleurs, des 
arbres et des statues... trois heureuses exceptions qui 
n'ont, Dieu merci ! rien à redouter des dangereuses ca- 
brioles de la politique... et encore, je n'ose parler que 
des statues mythologiques... 



15 



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Place du Carrousel. 



« FRASCAT1 » 



Les belles dames venant achcler une galette-paysanne à 
la pâtisserie Frascasti — boulevard Montmartre — 
les badauds attroupés à l'angle de la rue Richelieu 
devant les irrévérencieuses réclames du « High life 
Tailor », les clients pressés d'aller se faire photo- 
graphier chez Reutlinger ou barbifier chez le coiffeur 
Lespès, ignorent probablement les avatars de ce pitto- 
resque coin de Paris. Or l'histoire en est si amusante 
que nous voulons la leur conter. 

Nos superbes boulevards, plantés d'arbres vers 1676, 
furent, à leur origine, absolument délaissés ; ils parais- 
saient lugubres, dangereux... et lointains ! Les pessi- 
mistes assuraient dédaigneusement que « c'était la 
campagne », les pessimistes semblaient avoir raison , 
les boulevards n'étaient ni sûrs ni gais. Durant le jour, 
quelques promeneurs bucoliques y berçaient leur rêverie, 
d'autres y herborisaient en regardant les maraîchers 
sarcler les salades, ramer les pois, récolter les choux ; 



218 LES PIERRES DE PARIS 

les enfants y jouaient; les soldais venaient y vicier bou- 
teille et jouer aux boules. Mais dès que tombait la nuit, 
les filous et les femmes de mauvaise vie y menaient 
leurs sabbats, on y détroussait les passants, cela dura 
jusqu'à la seconde moitié du xvm e siècle. De temps en 
temps, quelque original y installait ses pénates, tenté 
par le bas prix des terrains et la facilité d'entourer « sa 
folie » de jardins plantés de vignes, de roses, de jasmins, 
voire de cerisiers ; chacun sait que, de tout temps, la 
passion du jardinage fut l'une des joies des Parisiens. 

Puis, peu à peu, quelques hôtels furent construits, 
dont — bien entendu — les entrées s'ouvraient sur les 
rues, la mode commença de venir « respirer aux 
boulevards ». Les voitures y circulent, les cavaliers y 
caracolent, les piétons s'y font moins rares, tout cela 
explique pourquoi, en 1784, le riche traitant Crozat 
résolut d'élever un magnifique hôtel, « de dimension 
financière », à l'extrémité de la rue Richelieu. Un 
jardin l'entoure « d'une belle étendue, dont les vues, qui 
s'étendent sur la campagne, sont excessivement variées. 
La terrasse, au-dessus de l'orangerie qui borde le nou- 
veau cours planté sur les remparts de la ville, fournit à 
elle seule une promenade des plus agréables. Le jardin 
fruitier est au delà du cours, l'on y arrive par un pas- 
sage souterrain, percé, avec beaucoup de dépenses, 
dans le terre-plein du rempart ». En d'autres termes, 
Crozat ayant acheté une partie de la Grange-Balelière, 
en avait fait son potager; un tunnel passant sous le bou- 



m 




(( PRASCATI )) 221 

levard reliait ses deux propriétés ; cela lui faisait maison 
de ville et maison des champs, et la maison des champs 
couvrait l'emplacement des immeubles compris aujour- 
d'hui entre la rue Drquot, le passage Jouffroy et la rue 
Grange-Batelière. 

La terrasse de Crozat devint vite célèbre; on s'y 
trouvait le mieux du monde pour voir défiler les pro- 
meneurs de plus en plus nombreux. « Je trouve le « Rem- 
part » charmant ! — s'écriait le Chevalier dans un pro- 
verbe de Garmontelle, la Maison du boulevard — on n'a 
pas besoin de sortir pour voir tout Paris ; il vient passer 
tous les jours sous vos fenêtres »... Plus loin la Com- 
tesse se plaint des arbres qui « l'empêchent de contempler 
la promenade » ! 

Cependant Paris s'agrandit, se transforme; déjà tout 
un quartier s'est construit sur le potager de Crozat ; 
l'orangerie est convertie en jardin et la maison démolie 
puis reconstruite par le célèbre architecte Brongniart, 
devient en 1789 l'hôtel Lecoulteux de Nolay ; la belle 
terrasse seule est respectée. Arrive la Révolution qui 
vide et confisque les hôtels dont les propriétaires ont 
émigré ou furent guillotinés; sous le Directoire, c'est un 
cafetier, le citoyen Garchi, qui achète l'hôtel Lecoulteux, 
à l'angle du boulevard. 

Garchi, trophée inattendu des victoires de Bonaparle, 
était un Italien importé en France en même temps que 
les Chevaux de Venise, le Lion de Saint-Marc, les mai- 



222 



LES PIERRES DE PARIS 



bres et les tableaux des palais romains. Ce subtil limo- 
nadier conquit Paris par l'excellence de ses glaces 
parfumées et la somptuosité de ses pyrotechnies. 

L'hôtel Lecoulteux, converti en café-glacier à 




LES PETITES MARIONNETTES. 

Gravure du temps. 

l'enseigne de « Frascali », hébergeait toute cette société 
sans domicile, dispersée parla Révolution, réunion éton- 
nante qui « se recevait » en des bals organisés par 
souscription. On se disputait les tables placées sur la 
fameuse terrasse dominant le boulevard. Les élégantes 



(( FRASCATI )) 



223 



y étalaient ieurs grâces sur trois chaises : une pour 
elles, une pour leurs pieds, une pour leur chien » . 
Chaque soir, la foule se pressait pour admirer les feux 



A.N VIII. COSTUME PARISIEN. 




VUE DE FRASCATI. 



d'artifice, secouant sur Paris leurs gerbes de diamants, 
d'émeraudes et de rubis. En sortant de l'Opéra de la rue 
Richelieu (sur l'actuel emplacement du square Louvois) 
il était de bon ton de venir faire flamber des punchs ou 



224 LES PIERRES DE PARIS 

éeorcher des glaces chezGarchi. On promenait des belles 
dans les allées « illuminées a giorno » qui s'étendaient 
jusqu'au passage des Panoramas, et il n'en coûtait que 
« trois livres d'enlrée » ( 1 ). 

Renversés sur leurs sièges — comme Debucourt 
nous les montre dans sa délicieuse Promenade publique, 
— les incroyables, engloutis dans leurs grosses cravates, 
sanglés dans leurs triples gilets courts à boulons en 
forme de grelots, engoncés dans leurs habits à collet de 
velours, échangeaient des impertinences avec les mer- 
veilleuses, qui balayaient le jardin par tant de mousse- 

(1) « ...Je remarquais hier que les habits des femmes s étaient 
d'autant plus allongés par le bas qu'ils étaient plus raccourcis par 
le haut. Les robes ont des queues avec lesquelles on ferait d'autres 
robes. » — Journal de Paris, 14 fructidor an Vil (31 août 1799). 

« Le monde élégant de Paris se réunit d'ordinaire à dix heures 
à Frascati, après la sortie de l'Opéra... Un escalier mène à un beau 
vestibule et de là à une salle entourée de glaces et décorée de fes- 
tons de fleurs artificielles. A l'extrémité s'élève une belle statue de 
la Vénus de Médicis. Auprès de celte statue s'ouvre une arcade don- 
nant accès à une suite de six magnifiques pièces superbement dorées, 
garnies également de glaces et de lustres de cristal taillé en diamants... 
Chaque chambre était comme un foyer de lumière ; l'on y prenait 
des glaces et du café. On communiquait d'une pièce à l'autre par 
des arcades ou des portes à deux battants ornées de glaces. Le jardin 
petit, mais disposé avec art, se compose de trois allées bordées 
d'orangers, d'acacias et de vases de roses; à l'extrémité s'élèvent 
une tour dressée sur un rocher, des temples et des ponts rustiques; 
vie chaque côté, de petits berceaux en labyrinthe. Une terrasse s'étend 
le long du boulevard, dont elle commande l'aspect ; elle est bordée 
de beaux vases de fleurs et se termine à chaque extrémité par des 
sortes d'avenues décorées de miroirs. — Sir John Carr. Les Anglais 
en France après la Paix cl Amiens, ch. IV, p. 181. 



« FRASCATI )> 



227 



line des Indes, de linon, de gaze et de taffetas que, le 
matin, les allées semblaient lisses et lustrées comme du 
satin... Entre deux campagnes, les officiers s'y montraient 







fort assidus et les vainqueurs de Marengo se donnaient 
la joie de traîner leurs sabres au milieu de toutes ces 
belles jupes plus ou moins retroussées sur des bas de 
soie de couleur à coins brodés. 



228 LES PIERRES DE PARIS 






Quels succès devaient obtenir tous ces jeunes héros 
dont les exploits passaient déjà pour légendaires, et 
quelles œillades les déesses de Frascati ne décochaient- 
elles pas à ces casse-cœurs encore brunis par la fumée 
de tant de glorieux combats! On se montrait un major 
de cavalerie, fils du danseur Gardel, qui pouvait s'enor- 
gueillir de porter sur sa figure « le plus beau coup de 
sabre de l'armée »... d'une oreille à l'autre ! C'est à lui 
que le maréchal Lannes disait plus tard : « Monsieur, 
vous êtes bien heureux ; il y a quinze ans que je me 
bats sans pouvoir en obtenir autant ! » 

Mais on ne faisait pas seulement la fête chez Garchi; 
au beau temps du Directoire, on y conspirait ouverte- 
ment. Les dossiers de police des Archives sont remplis 
de rapports d'agents dénonçant des complots. Le 13 ther- 
midor an VI on informe le citoyen ministre que « la 
veille les rassemblements de royalistes étaient nombreux 
à Frascati et portaient un caractère menaçant. Il paraît 
que les chefs qu'ils attendaient sont arrivés... on les a 
entendus dire entre eux que le coup ne tarderait pas à 
éclater... On a la presque certitude qu'ils s'organisent en 
corps de troupes... que leurs dépôts d'armes sont prin- 
cipalement dans les environs de la Chaussée-d'Antin... 
Leur costume consiste en habit bleu, collet de velours 
bleu, chapeau à trois cornes et faisant le bateau, avec 
une grande cocarde en haut de la ganse... ceux destinés 



« FRASCATI )) 



229 



pour la cavalerie ont la ganse blanche... » (*) — « On 
dénonce (21 fructidor an VI) le café tenu par Garchi, 
boulevard Montmartre, comme rendez-vous de roya- 
listes... on y tient contre le gouvernement les propos 
les plus séditieux et l'on remarque que ce qui s'y dit de 




J,r\i/Jtw C ''/,/r. v/'/rf. 



ONE GRAVURE l)U « RON GENRE ». 



plus contre-révolutionnaire sort de la bouche de ceux 
qui ont fait leur fortune sous ce régime ( 2 ). » Puis ce 
sont d'innombrables rapports sur les jeux, car une maison 
de jeux est installée dans l'ancien hôtel Lecoulteux. Le 
trente et un, le biribi, le pharaon y sévissent ; les 

(1) F 7 6209, Dr n» 3374. 

(2) Archives nationales, F 7 6162 n° 1381. 



230 LES PIERRES DE PARIS 

joueurs molestés aux environs du Palais-Royal (un 
rapport du 4 germinal an IV nous avait appris que l'on 
y avait fermé plus de cinquante tripots) se sont rabattus 
sur Frascati... (*). 

Jugez de la cohue : on y conspire, on y joue, on y 
boit, on y fait la fête à ce point qu'une porte toujours 
ouverte relie Frascati à la maison voisine, « le Salon 
des Étrangers », les deux immeubles deviennent un 
vaste mauvais lieu où le Champagne coule, où les cartes 
« passent », où s'échangent les sourires tarifés... On 
s'y bat aussi terriblement. Le 28 nivôse an VI, le 
citoyen Fournier, adjudant du général Augereau, y est 
sabré ; le sang coule, la police veut saisir les furieux, 
qui se sauvent par la fenêtre, et le commissaire, après 
avoir relevé les blessés, constate simplement que « pen- 
dant que l'on se donnait des coups de sabre dans les 
appartements du citoyen Garchi, il s'en donnait aussi 
dans la rue »... ( 2 ). En 1815, un M. Varin, chapelier, qui 

(1) En septembre 1799 l'autorité se voyait forcée « de faire cou- 
vrir d'une bande de papier la partie du programme oi Garchi 
annonçait pour le concert du jour « le Pas russe et Air turc », lui 
observant qu'il ne se présumait pas qu'il pût être dans son inten- 
tion d'avertir les contre-révolutionnaires que les ennemis de la 
République étaient célébrés dans son établissement. » 

(2) Paris, le 28 nivôse an VI de la R. F. une et ind... 

Le Commissaire de police de la division de la Butte des Moulins 
aux Commissaires-administrateurs du Bureau central. 

Citoyens, 
D'après la demande que vous me faites par votre lettre d'hier sur 



H FRASCATI » 



231 



vient de laisser ses derniers écus sur le tapis vert du 
« trente et un » assassine, pour le voler, un de ses com- 



(/h-S.; ('osft/Me .~&/7rù>t<>/t.s 




l'événement arrivé hier chez le citoyen Garchi, je vous fais passer 
tous les détails que j'ai pu me procurer sur celte afiaire; il ne m'a 
pas été possible de vous les faire parvenir plus tôt parce que je ne 



232 



LES PIERRES DE PARIS 



patriotes dans une obscure allée du jardin... Et tout 
cela se passait dans un cadre délicieux ! Une charmante 
gravure de Debucourt nous montre les salons blanc et 
or de Frascati « reluisant de mille feux ». Des « offi- 
cieux », en veste courte, poudrés comme sous l'ancien 
régime, apportent des bols de punch et des sorbets à 

pouvais m'empêcher de voir le juge de paix pour avoir de lui des 
renseignements certains; voici les faits : / 

Huit ou dix personnes, vêtues d'une houpelande sous laquelle 
elles avaient des habits militaires, étaient autour d'une grande table, 
deux seulement d'entre elles n'avaient point de houpelande sur leur 
habit militaire, deux autres particuliers se mirent à une table à côté, 
ces deux derniers étaient aussi vêtus de houpelande. 

Le citoyen Fournier, adjudant du général Augereau, était dans 
la même salle avec les citoyens Fauve, Lamolhe et Rochcchouard, 
lorsque ces quatre derniers sortirent de chez Garchi, l'un de ceux 
qui étaient vêtus de houpelande dit : « Voilà une figure qui ne me 
plaît pas » et donna un soufflet à l'un de ceux qui étaient avec le 
citoyen Fournier ; aussitôt ce dernier voulut réprimer celte audace, 
mais les sabres furent aussitôt tirés et le citoyen Fournier a eu ses 
épaulettes déchirées, c'est dans ce même instant que survint le 
trouble général et que plusieurs citoyens qui étaient chez le citoyen 
Garchi ont été blessés, entre autres les citoyens Colavière et Falas- 
sieux qui le sont très dangereusement et qui n'ont encore pu faire leurs 
déclarations au juge de paix. Le citoyen Jean-Pierre Faure, négociant, 
rue des Victoires, n° .59, a été blessé sur le nez, il parait être celui 
qui a été frappé le premier. Le citoyen Antoine-Pierre-Remy- 
Alexandre Lierval, Commissaire des guerres, demeurant rue Pelle- 
tier, n° 14, a reçu des coups de sabre et de bâton ; le citoyen Fran- 
çois-Xavier Quentin, demeurant rue Vivienne, n° 39, a reçu trois 
coups de sabre à la tête, un autre à la joue, un autre de pointe à 
la main droite, et un autre au bras gauche, il a déclaré qu'on lui 
avait volé dix pièces d'or de 24 francs et une montre d'argent. Le 
citoyen Jacque-Robert Ghoisy, rentier, rue Neuve-des-Capucines, 



(( FR ASC ATI )) 233 

de jolies dames attablées avec de joyeux militaires em- 
panachés, mêlés à d'élégants civils en « castors hauts 
de forme » (*). 

n° 523, a été meurtri à coups de bâton et sa redingote a été coupée 
par un coup de sabre. 

Le citoyen Lamotte, demeurant rue du Mont-Blanc n° 62, a reçu 
un coup de sabre sur la tête. 

Les citoyens Bassuet, demeurant rue Comartin n° 31, et Dubosq, 
demeurant rue Plâlrière, ont reçu des coups de sabre dans la rue 
où ils ont été poursuivis. 

Trois citoyens dont on ne sait encore les noms se sont sauvés 
par les fenêtres en sautant dans la rue, et le citoyen Billard, bou- 
cher, rue de la Loi, a été blessé d'un coup de sabre reçu au poignet 
en voulant donner du secours à l'un de ceux qui cherchaient à se 
sauver par les fenêtres, le citoyen Billard était dans la rue. 

Le juge de paix a en dépôt un chapeau de grenadier couvert en 
toile cirée et un bâton court à pommeau plombé. Quatre particuliers 
ont été envoyés à l'État-major mais on ne sait pas leurs noms. 

Voilà, citoyens, tout ce qu'il m'a été possible de recueillir de posi- 
tif sur cette affaire, j'ajouterai seulement ce que je vous ai dit dans 
mon premier rapport, c'est qu'il paraît certain que pendant que l'on 
donnait des coups de sabre dans les appartements du citoyen 
Garchi, il s'en donnait aussi dans la rue. Le juge de paix n'a pas 
encore entendu les témoins qui sont au nombre de vingt environ 
et il n'a pu savoir encore» les noms d'aucuns. prévenus. 

Le citoyen Garchi n'a pas été blessé comme on l'avait dit. 

Salut et fraternité. 

Signé: Gomminge. 
Tour copie conforme à l'original déposé, 
Le Secrétaire en chef : 
Illisible. 

Archives nationales, F 7 6149a, n° 650.. 

(1) Le « jeu » commençait à quatre heures de l'après-midi... À 
deux heures du matin, souper froid offert aux joueurs. 

Vers le 15 thermidor an XI (3 août 1803) Frascati était déchu do 



234 LES PIERRES DE PARIS 



* 
* * 

Les années s'écoulent : Garchi fait de mauvaises 
affaires. Lecoulteux rachète l'hôtel 501.000 francs et le 
fermier des jeux Perrin tient la Banque ( d ). Cela dura 
autant que les jeux publics en France. Puis deux vastes 
immeubles s'élèvent sur les ruines de Thôtel et du 
jardin ; on se dispute les boutiques ; là s'installe 
Buisson, le tailleur des élégants sous Louis-Philippe. 
Ici se place alors un souvenir cher aux Balzaciens. 

De 1835 à 1844, une chambrette nichée sous les 
toits, voisine de celles affectées au personnel, était 
réservée par Buisson au grand Honoré de Balzac, son 
client. Le maître écrivain, traqué par ses créanciers, 

son ancienne splendeur. S'il faut en croire L'Observateur, tandis 
que les bosquets, les salons et les glaces de Frascali faisaient la 
triste épreuve de l'inconstance publique, la réputation du café Foy 
s'accroissait tous les jours. (Aulard, Paris sous le Consulat, t. IV, 
p. 282.) 

Et le 15 frimaire an XII La Gazette de France annonçait que 
Frascati, renommé par ses glaces, ses réunions d'été, ses feux d'ar- 
tifice, allait se changer, durant l'hiver, en athénée de danse : les 
hommes seraient abonnés, les dames invitées. Les étrangers se 
seraient cotisés, ce seraient des seigneurs russes qui donneraient le 
bal aux dames françaises. (Aulard, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 558. ) 
Cette nouvelle organisation de Frascati dut réussir, car la même 
Gazette de France dit le 25 floréal an XII (f5 mai 1804), que tous les 
soirs, quoiqu'il ne fasse pas très chaud, le beau monde se rend à 
Frascati. 

(1) Perrin maria sa fille au neveu du général Desaix et mourut 
insolvable après avoir possédé seize millions ! 



« FRASCATI )> 235 

venait s'y cacher les jours de crises suprêmes. Th. Gautier 
y rendit visite à son génial ami qu'il trouva « enveloppé 
de son froc monacal et trépignant d'impatience sur le 
tapis bleu et blanc d'une coquette mansarde aux murs 
tapissés de percale carmélite... » — Et les camelots 
parisiens crient :'« Les dernières nouvelles... demandez 
les dernières nouvelles... » à cette place même où 
s'évoquent tant de souvenirs... 



u 



1 



LE 

FAUBOURG POISSONNIÈRE 



Les commerçants du faubourg Poissonnière sont en 
deuil : les concours du Conservatoire ont émigré — 
comme de simples ci-devant — au théâtre de l'Opéra- 
Comique. Ils sont loin les temps où le fameux « Tout- 
Paris » artistique — littérateurs, acteurs, académiciens, 
journalistes, cantatrices, actrices ou acteuses, maîtresses 
de piano et de pianistes, amateurs ou professionnels — 
s'entassait en la salle minuscule, étouffante de la célèbre 
usine d'art du faubourg Poissonnière. Dès neuf heures 
du matin chacun était à son poste, collé — c'est le mot 
juste — à la moleskine d'un fauteuil... 

Pas une place inoccupée, les critiques attentifs et 
sybillins, les jurés énigmaliques, plus graves que les 
jurés « feux-de-file » de Fouquier-Tinville, la salle fron- 
deuse et emballée. Pas un examen qui ne réunit ses 
fidèles; les clarinettes, les trompettes, les bassons, les 
trombones à coulisse eux-mêmes avaient leur public. Ils 



238 



LES PIERRES DE PARIS 



sont passés ces jours de fête... nous ne reverrons plus 
dans leur beauté la petite cour grise et le grand vestibule 
où se pressait la cohue des « espoirs », noyant en des 
flots de limonade la déconvenue de leurs illusions, bruta- 
lement effeuillées par un jury, toujours injuste, toujours 




LA GRANGE BATELIÈRE VERS 1810. 

malveillant... souvent ingrat. Seul le jour delà distribu- 
tion des récompenses ramènera faubourg Poissonnière 
ces pittoresques théories d'acteurs glabres et sonores, 
et ces jolies actrices que de tout temps Paris adora. 

Ce n'est donc pas aux époques de concours qu'il nous 
faut visiter le Conservatoire. Nous y reviendrons à la 
rentrée des classes; il y a là de bonnes heures à passer. 



LE FAUBOURG POISSONNIERE 



24 i 



Nous nous contenterons de promener aujourd'hui notre 
flânerie aux environs de l'établissement présidé par le 
maître Fauré; d'ailleurs la pittoresque histoire de ce 
coin de Paris vaut, croyons-nous, d'être contée. 

Jusqu'à la seconde moitié du xvn c siècle le faubourg 




DESSOUS DE LA PORTE DES MENUS-PLAISIRS 



Poissonnière n'était que champs où paissaient moutons 
et vaches, cultures maraîchères produisant salades, 
carottes, artichauts, panais : 

C'est là qu'en maints endroits laissant errer ma vue 
Je vois croître à plaisir l'oseille et la laitue... 



242 LES PIERRES DE PARIS 

dit Picgnard, logé à l'extrémité de la rue Richelieu et 
décrivant Thorizon qu'il contemple sur son balcon. 

Un ruisseau — le ruisseau de Ménilmontant — tra- 
versait cette campagne, — formant des marais où les 
Parisiens chassaient la sarcelle et la canepetière, 
péchaient les anguilles et les grenouilles. 

Ce ruisseau de Ménilmontant coule toujours, mais 
invisible, à une quinzaine de mètres de profondeur, et 
va passer plus loin, sous le théâtre de POpéra. Au bout 



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j ..ï*,'.,,.,,:^:-- - .&>:.-■--,? ■■< i.<> ■■■■■■■ ■ 

'■il. i ! ï 



COUPE SUR LA LONGUEUR DU THEATRE DU CONSERVATOIRE. 

de ces champs et de ces marais tournaient les « trente » 
moulins de Montmartre. 

En 1739, le plan de Turgot nous montre cette plaine 
habitée. Quelques rares maisons se groupent autour 
d'une antique chapelle — la chapelle Sainte-Anne — 
disparue en 1791. Dès la seconde moitié du xvm e siècle, 
ce désert se peuple; le fermier général Bouret couvre le 
ruisseau, creuse des égouts, dessèche les marais, cons- 
truit des maisons; un quartier se bâtit, la « Nouvelle- 
France », sur l'emplacement de taudis dangereux, habi- 
tés jusqu'alors par des repris de justice. On y édifie la 



LE FAUBOURG POISSONNIÈRE 243 

caserne encore existante (*), et c'est là que le bataillon 
des Marseillais, expédié à Barbaroux en juillet 1792, 
malgré le veto du Roi, apprend aux Parisiens la Mar- 



VCE INÏtr.îElT.E DE LA SALLE DU CO.NSERYA ! OIRE. 



(1) Extrait du procès-verbal de la section de Bonne- Nouvelle du 
44 janvier 4793, Van 11 de la République. 

L'Assemblée générale et permanente de la section de Bonne- 
Nouvelle arrête qu'il sera nommé dans son sein deux commis- 
saires pour se transporter à la caserne des Marseillais afin de leur 
faire part des sentiments de fraternité qui l'animent et les inviter 
à resserrer les liens qui les unissent aux vrais patriotes, dans les 



244 LES PIERRES DE PARIS 

seillaise, composée le mois précédent à Strasbourg par 
Rouget de l'Isle, officier du génie (*). 

Une ruelle, la ruelle au Berger (d'où la rue Bergère), 
relie la chaussée de la Nouvelle-France au chemin de 
Montmartre. Le comte de Charolais installe en une 
« folie » la belle M lIe de Gourchamp ; des maisonnettes 
s'élèvent dans la verdure. Un des Sanson — de la célèbre 
dynastie des bourreaux parisiens — habitai L à la hau- 
teur du numéro GO et ses jardins couvraient l'actuelle 
rue Papillon. Ses six frères, les « messieurs » de Tours, 
de Blois, de Reims, etc., lui rendaient souvent visite, et 
leur vieille grandmère, Marlhe Dubut, présidait à ces 

circonstances difficiles où nous sommes, et a nommé, à cet effet, 
les citoyens Marquet, Rousset, Gonchon et Folâtre. 
Pour extrait conforme au procès-verbal, 

Signé : Masiglier père, secrétaire. 

Archives du Palais de Justice d'Aix, fonds révolutionnaire, 
liasse i98. 

(1) Lettre d'un fédéré marseillais. 

** Paris, samedi 19 janvier 1793. 

Citoyen Président, 

J'ai l'honneur de vous faire la présente pour vous instruire que 
l'on a écrit de Marseille que des gens de Paris avaient écrit à votre 
Assemblée que notre bataillon Marseillais s'était très mal comporté 
envers les Parisiens de toutes sortes de manières... Eh bien, n'en 
croyez rien... La parfaite union qui règne entr'eux tous et nous est 
si vraye que avant-hier, jeudi, jour du jugement du Roy (Louis XVI), 
tous les fédérés, arrivés depuis peu à Paris de tous les départe- 
ments pour l'augmentation de la garde journalière de la Conven- 
tion nationale, tous les fédérés qui y sont depuis longtemps et 
tous les bons citoyens qui composent la Garde nationale parisienne, 



LE FAUBOURG POISSONNIERE 245 

familiales et joyeuses agapes de tortionnaires. Les 
« valets » des bourreaux faisaient le service... on se dis- 
putait l'honneur de découper (*). 

Lorsque éclata la Révolution, ce quartier Poisson- 
nière (le faubourg s'appela successivement chaussée 
Sainte-Anne, chaussée de la Nouvelle-France, et dès 
1789 faubourg Poissonnière, parce qu'il conduisait à la 

nous ont tous invités à une espèce de fête civique, par un rassem- 
blement général sur la place du Carrousel, devant les Tuileries, et 
de là aux Jacobins, où nous nous sommes tous mutuellement em- 
brassés et réembrassés très fortement en réitérant nos serments de 
fidélité à la patrie... La chanson marseillaise si fameuse y a été 
chantée à plein gosier et avec tant d'unanimité de bons camarades 
que le spectacle en a été attendrissant... 

Je vous ajoute que tous les soirs nous avons .assemblée publique 
dans notre caserne où toutes les sections viennent assister, soit 
comme particuliers, soit comme députés... 

Joseph Cremié, 
Volontaire du S m * bataillon de Marseille dans la 9— compagnie. 

Le lundi 21 janvier à midy. 

Gomme je pense que tout ce détail vous fera plaisir, j'ajoute 
encore ce petit papier pour vous dire que notre bataillon, dès les 
sept heures du matin, est parti de la caserne pour aller entourer 
la place de Louis XV... 

Archives du Palais de Justice d'Aix, fonds révolutionnaire, 
liasse 498. 

(1) Cette nombreuse famille de questionnaires, de bourreaux, de 
tortionnaires vivait, dit-on, fort unie ; il arrivait souvent que les 
sept frères se trouvaient réunis à la table de l'aîné qui habitait un 
assez vaste immeuble dans la rue Neuve-Saint- Jean au faubourg 
Poissonnière. La vieille Marthe Dubut, la grand'mère (qui avait 
épousé Charles Sanson le 30 avril 1707) qui vécut jusqu'à un âge 
fort avancé, présidait ces singulières agapes où les aides faisaient le 
service. — Lenotre. La guillotine pendant la Révolution, pp. 117-118. 

17 



246 LES PIERRES DE PARIS 

poissonnerie des Halles), mi-campagne mi-ville, parut 
un lieu d'asile tout désigné aux victimes de la tour- 
mente révolutionnaire. Rabaut-Saint-Étienne et son 
frère, dénoncés par Marat au 31 mai 1793, s'y réfugient 
chez leurs amis Payssac. Vendus, livrés, arrêtés, l'un d'eux 
est guillotiné avec ses hôtes; Thermidor sauve le second 
frère. C'est au faubourg Poissonnière que le convention- 
nel Dulaure, l'historiographe de Paris, décrété d'accusa- 
tion, vient se cacher (22 octobre 1793), fuyant son logis de 
Chaillot où il sait que deux gendarmes le guettent. Il 
passe la nuit chez un ami apeuré et ne quitte son pré- 
caire abri que pour se réfugier tout près, dans un réduit 
de la rue Montmartre, « un grabat obscur aux murs 
revêtus de lambeaux de papier»; rencogné en cette 
cache fétide, il entend, dans la rue, les aboyeurs de 
journaux hurlerle supplice de ses collègues... 

La Terreur passée, la gaieté — muette depuis tant de 
mois — reprend sa revanche; une fièvre de plaisir 
secoue Paris. Les maisons religieuses vidées, les hôtels 
aristocratiques confisqués révolutionnairement, dont les 
propriétaires furent exécutés, ont émigré ou sont encore 
détenus, se transforment en salles de danse. — Trois 
mois après la dernière charrette de Thermidor, Paris 
compte six cent quarante-quatre bals publics! 

Le culte de Terpsichore succède au culte de Marat. 
Les merveilleuses en cothurnes « sautent l'anglaise » et 
les dames de la Halle, en gros sabots, scandent la « fri- 
cassée »« 



LE FAUBOURG POISSONNIÈRE 



247 



Toutes les rues auraient pu en 1794 arborer l'écri- 
teau fiché, en 1789, entre deux pavés sur les ruines 
démolies de la Bastille : « Ici Ton danse. » On danse 
faubourg Montmartre, au « bal de Galypso » (moyennant 




ENTREE DU CONSERVATOIRE. 



une mise décente); on danse place, Vendôme chez Guit- 
tet; on danse dans l'ancien cimetière Saint-Sulpice^ où 
un transparent rose annonce le « bal des Zéphyrs » ; on 
danse faubourg Saint-Germain, au « bal des Victimes ». 



248 LES PIERRES DE PARIS 

On danse pour deux sous dans les guinguettes popu- 
laires, mais tout « bal du bel air possède une salle de 
rechange pour les pantalons couleur de chair ». On danse 
rue de Richelieu, rue de Bondy, rue de l'Échiquier, -au 
lycée des Bibliophiles (rue de Verneuil), au noviciat des 
Jésuites, au séminaire Saint-Sulpice; on danse au Palais- 
Royal, au pavillon de Hanovre, à l'Elysée, à Monceau, à 
Tivoli... A l'hôtel de Longueville on compte « trente 
cercles de contre-danse, et deux quadrilles de négresses 
se trémoussent incognito dans un renfoncement près la 
porte d'entrée »... Et le pain, par un arrêté du Bureau 
central, valait alors soixante francs la livre, en assignats! 
Le faubourg Poissonnière possédait, bien entendu, 
ses attractions. Sur de vastes terrains, ombragés d'ar- 
/ bres, un entrepreneur de plaisirs installa à la hauteur du 
numéro 125 (un peu avant Tacluelle rue du Delta) des 
« promenades et montagnes égyptiennes », concurrence 
aux montagnes russes alors si fort à la mode. Des 
ascensions en ballon et des fêtes pyrotechniques com- 
plétaient le programme de ces réjouissances. A quelques 
mètres de ce lieu de délices avaient été inhumés les 
cadavres des Suisses massacrés lors de la prise des 
Tuileries. 

Le 2 août 1815, coup de théâtre au numéro 5 du 
faubourg Poissonnière. Le général de Labédoyère y est 
arrêté ( 4 ) — le jour même de son arrivée — chez une 

(1) Labédoyère, à l'armée de la Loire, s'était muni d'un passe- 
port pour les États-Unis et d'une lettre de crédit de 55.000 francs 



LE FAUBOURG POISSONNIÈRE 



249 



amie où M 006 de Labédoyère était venue rejoindre son 
mari. Le général voyageait sous le nom de F. Huchet, 
négociant, porteur 
d'une lettre de crédit, 
signée Ouvrard, sur 
Philadelphie. Dé- 
noncé par ses com- 
pagnons de route , 
Labédoyère avait élé 
suivi. Le petit hôlel 
portant le numéro 5 
s'élevait où s'ouvre 
aujourd'hui la bou- 
tique d'un coiffeur, 
en un immeuble oc- 
cupé par le journal 
le Matin.Les policiers 
l'investissent, Labé- 
doyère, sommé de se 
rendre « au nom du 
Roi », répond qu'il 
est enfermé et ne 

.-, . THÉRÉSA EN 1867. 

peut sortir : les agents 

signée Ouvrard. Mais avant de s'expatrier, il voulut revoir une 
dernière fois sa jeune femme et son fils. Il prit la diligence de Riom, 
arriva à Paris le 2 août à dix heures du soir et se fit conduire 
5, rue du faubourg Poissonnière, chez M mc de Fontry, amie de la 
comtesse de Labédoyère. Une heure après, des agents vinrent 
l'arrêter sur la dénonciation de deux misérables, des officiers dit- 




250 LES PIERRES DE PARIS 

escaladent les fenêtres et se saisissent du général, qui est 
traduit devant le Conseil de guerre. Rien ne peut sauver 
ce héros de vingt-neuf ans de la peine de mort réclamée 
par M. Violti, capitaine rapporteur, ennemi personnel de 
« monsieur Buonaparte ». 

Labédoyère mourut héroïquement le 15 août, fusillé 
plaine de Grenelle. 

Au numéro 18, une maison de commerce remplace 
l'Alcazar, un café-concert où à la fin du second Empire 
la grande artiste Thérésa fit courir tout Paris. Avant 1870 
on riait aux excentricités de Mien n'est sacré pour un 
sapeur I de C'est dans le nez qu'ça m 1 chatouille ; plus tard 
on pleura aux douloureuses chansons du Bon Gîte, de 
l'Hôtesse, de la Cocarde, évoquant les souffrances 
de l'Année terrible. On cite encore le mot de Got, doyen 
de la Comédie-Française, professeur au Conservatoire, 
disant à ses élèves : « Si vous voulez savoir de quelle 
âme Rachel disait la Marseillaise, allez en face, à l'Al- 
cazar, et écoutez Thérésa! » 

Un peu plus haut, au numéro 19, voici, voisine du 
Conservatoire, une petite maison d'aspect modeste. Un 
fer à cheval doré encadre l'enseigne, « Maréchal erie ». 
Dans la cour vitrée six chevaux à l'attache, au fond une 



on, qui avaient voyagé avec lui. On mena rondement les choses. 
Dès le 14 août, Labédoyère comparut devant le premier conseil de 
guerre et fut, en une seule séance, condamné à mort à l'unanimité. 
Son pourvoi rejeté par. le conseil de revision le 15 août, il fut fusillé 
le même* jour. — Henry Hùussaye. 484b, La Terreur blanche, p. 508. 



LE FAUBOURG POISSONNIÈRE 



251 



forge où de solides gaillards en tablier de cuir ferrent 
étalons et juments. 

A gauche, sous la voûte, une salle de visite où un 




UN CABINET D'ÉPOQUE DIRECTOIRE 

habile vétérinaire soigne de petits animaux, chiens, 
chats, perroquets, voire même canaris. Quelle pitto- 
resque apparition ! et combien la surprise augmente en 



252 



LES PIERRES DE PARIS 



constatant que cet hôpital d'animaux est installé dans 
un délicieux hôtel datant du Directoire. Les décorations 
du cabinet de consultation — une aigle éployée en des 
couronnes de laurier, des faunesses soutenant une frise 
nous avaient édifié, la vue du premier étage nous ravit. 




un salon d'époque directoire 

L'appartement, vide aujourd'hui, a gardé intact son 
cachet d'art et d'ancienneté. .. Les cuivrés entourant les 
glaces ou plaqués sur les portes d'acajou fleuries de 
médaillons peints par quelque élève de Prud'hon, les 
dessus de porte délicatement ornés d'attributs mytholo- 
giques, les bras de lumières, les panneaux de soie verte, 






LE FAUBOURG POISSONNIÈRE 



253 



le lustre qui tombe — cascade de cristal — du plafond à 
caissons, le parquet en bois de couleur, tout rappelle 
l'époque où survivait encore la grâce du xvui e siècle, 
l'art parfait de ses merveilleux ciseleurs-doreurs élèves 
des Gouthières, des Glodion, des Cafiieri... et nous nous 




UN VIEIL HÔTEL, FAUBOURG POISSONNIÈRE 

attardons à rêver dans ce cadre discret où il semble que 
l'on se soit longtemps aimé... 

Une porte-fenêtre s'ouvre sur un balcon surplombant 
la cour vitrée... au loin un vieil hôtel Louis XVI, à peu 
près ruiné... Ce n'est pas tout, une dernière surprise 
nous attend : la large dalle de ce balcon est faite d'une 



254 LES PIERRES DE PARI9 

pierre tombale du xv e siècle... Nos pieds foulent l'image 
d'un évêque mitre, les mains jointes en une pose hiéra- 
tique... L'inscription rongée borde un côté de la pierre 
funèbre, l'autre côté est engagé dans le mur! 

Les accueillantes et distinguées propriélairesde ce pit- 
toresque logis veulent bien nous assurer — avec une 
bonne grâce dont nous leur sommes profondément 
reconnaissant — que cette dalle précieuse ne quittera la 
maison où un hasard heureux la plaça que pour reposer 
au musée Carnavalet!... Décidément la promenade fut 
heureuse. 



LA RUE RAYNOUARD 

Un logis de M. de Balzac. 



i^troite, zigzagante, bordée de vieilles maisons grises 
' qu'égayent quelques panaches d'arbres verts, la rue 
Raynouard ne semblerait nullement déplacée à Riom ou 
à Poitiers. Les passants y sont rares, les voitures encore 
plus rares. De-ci, de-là, entre deux murailles, une admi- 
rable échappée de vue sur la vallée de la Seine, les loin- 
tains de Grenelle, les coteaux de Meudon. On devine alors 
que si les façades des logements sont maussades, les 
fenêtres des arrière-logis doivent ouvrir sur un splendide 
panorama. 

C'était d'ailleurs la coutume de nos aïeux de se 
garder soigneusement d'habiter les chambres proches 
de la rue poussiéreuse et malodorante, boueuse, remplie 
d'ordures ; la rue où sévissaient tous les corps de métiers 
hurlant leur marchandise : porteurs d'eau, charbonniers, 
ramoneurs, marchandes de légumes, de fleurs, de pois- 
sons, de moules cuites, débitants de volaille au panier, 



256 LES PIERRES DE PARIS 

revendeurs d'habits, fontainiers, vitriers, crieurs de bri- 
quets phosphoriques, etc. Soucieux de confort, de calme, 
de silence, nos grands-parents vivaient le plus souvent 
dans les pièces éloignées, prenant jour sur les jardins. 
si nombreux et si beaux jadis à Paris et dans la banlieue 
parisienne. 

Jusqu'à Tépoque de l'annexion (1860) la rue Ray- 
nouard dépendait du village de Passy ; dès 1731 elle 
figure sur le plan de Roussel. Successivement rue Haute, 
Grande-Rue, rue des Francs-Bourgeois (ceci à cause des 
« bourgeois » qui vinrent s'y fixer dès la seconde moitié 
du xviii siècle, attirés par la proximité des « eaux miné- 
rales de Passy ( 4 )» dont l'établissement voisin descendait 
jusqu'à la Seine), la rue Haute de 1831 devient rue Basse 
en 1840, car si elle est « haute » par rapport au fleuve, 
elle est « basse » par opposition aux parties culminantes 
de Passy. En 1867 on l'appela définitivement rue Ray 
nouard, en l'honneur du poète — auteur des Templiers, 
— qui y mourut au numéro 38 ( 2 ). 

(1) Rue Basse. (Anciennes et nouvelles Eaux Minérales.) La rue 
Basse, à gauche de la pension de M. Husson, mène à la Seigneu- 
rie ; les maisons qui y sont, du côté de la rivière, jouissent d'une 
vue magnifique. Deux de ces maisons possédant des sources d'eaux 
minérales sont connues sous la dénomination d'Anciennes et de* 
Nouvelles eaux ; leurs jardins sont publics. — Guide des Amateurs 
et des Étrangers voyageurs à Paris, par Thiéry. 1787, t. I, p. 10. 

(2) — En 1819, un arrêté du Conseil municipal de Passy interdit 
aux voitures « attelées de plus d'un cheval » de suivre la rue Haute, 
« le passage des rouliers pouvant nuire à la solidité des maisons 
établies au-dessus d'anciennes carrières » 




> ? 



LA RUE RAYNOUARD 25S 

Sous toutes ces appellations la rue compta d'illustres 
habitants. Les ducs de Lauzun et de Saint-Simon s'y 
fixèrent en une somptueuse demeure dont les fon- 
dations subsistent. Tout près (au numéro 21) logea 
La Tour-d'Auvergne — premier grenadier de France ; 
Desaix, Kléber, Lecourbe, Moreau fréquentaient vers 
1796 « sa chaumière ». A côté vécurent l'abbé Raynal et 
aussi l'abbé Prévost, auteur de l'immortelle Manon Les- 
caut. Délicieux psychologue, Fabbé Prévost fut, paraît- 
il, un déplorable ecclésiastique, témoin ce dialogue 
échangé en 1735 avec le prince de Conti : « Gomment, 
l'abbé, vous voulez être mon aumônier? Mais je n'en- 
lends pas de messes! — Et moi, monseigneur, je n'en 
dis jamais ! » 

Benjamin Franklin séjournait parfois au numéro 36 
(de 1777 à 1785), ce fut au numéro 62 qu'il tenta la 
première expérience de son paratonnerre; Florian le 
fabuliste et le chansonnier Béranger habitèrent eux aussi 
cette vénérable rue, mais c'est au grand Balzac que la 
rue Raynouard (qui s'appelait alors rue Basse) doit le 
meilleur de sa célébrité. 

Au numéro 47, un vieil hôtel d'aspect très simple où, 
en 1792, demeura Louise Contât, la belle actrice de la 
Comédie-Française; au mur, contre la porte, sur une 
plaque de marbre, cette inscription : « Dans cette mai- 
son H. de Balzac vécut de 1842 à 1848 » (*), C'est ici, 

(1) M. Frédéric Lawton, un Balzacien fervent, s'inscrit en faux 
contre cette assertion «...Balzac est allô habiter la maison de Passy 



260 LES PIERRES DE PARIS 

ou plus exactement, c'est derrière cette maison-ci que, 
pendant six années, H. de Balzac se claquemura dans un 
modeste pavillon situé en contre-bas de l'ancien logis de 
Louise Contât. 

Le portier, occupé de travaux d'horlogerie, nous 
invite à descendre deux étages... L'avis tout d'abord 
étonne, mais nous nous souvenons des indications trans- 
mises par M me de Surville — la sœur de Balzac — Théo- 
phile Gautier, Gérard de Nerval, Léon Gozlan, ses amis, 
et suivons l'escalier glissant, nous aidant de la rampe 
en fer forgé où s'appuya la main du maître. 

Nous débouchons sur une courette : au fond, derrière 
un massif de fusains et de lilas, une maisonnette haute 
d'un étage ; des persiennes vertes, une porte jaune per- 
cée de deux lucarnes rondes... Nous sommes chez 
M. de Balzac ! 

On n'accédait pas autrefois aussi facilement dans ce 
repaire où se terrait le grand écrivain pour travailler en 
paix et fuir les créanciers qui si longtemps empoison- 
nèrent son existence ; il fallait donner de rudes assauts 
avant de pénétrer jusqu'à lui. 

Les mots de passe à échanger étaient des plus com- 
pliqués... Après avoir affirmé au portier, « méfiant 
comme un verrou », que « la saison des prunes venait 
d'arriver », on obtenait licence de gravir le premier 
palier. Là, une portière, déchaînée par un coup de 

au mois de décembre 1840 et l'a quittée au printemps de 1847, avril 
Belon toute vraisemblance »... et M. Lawton doit avoir raison. 




EgUcetdel%\ 

Egou^(àcl')-A 

K \ ÊmppviirfJtv.di 



Extrait du Plan du XVI e arrondissement de la Ville de Paris 
en \1860, publié dans le Paris Nouveau d'Emile de Labédollière , 

13 



LA RUE RAYNOUARD 



261 



cloche, arrêtait l'audacieux visiteur, ne démasquant 
l'escalier de descente qu'après avoir reçu l'assurance 
que « l'on apportait des dentelles de Bruges ». Lés deux 




BALZAC. 



Lith. de iullies. 



étages franchis, il était encore nécessaire de donner à 
un cerbère de confiance « les meilleures nouvelles de 
la santé de M me Bertrand », et l'on était — enfin — mis 
en présence de... M me de Brignols, gouvernante du 



202 LES PIERRES DE PARIS 

maître, « une dame d'une quarantaine d'années, à la 
figure grasse, monacale, reposée; une sœur tourière... 
le dernier mot de l'énigme domiciliaire »... M me de Bri- 
gnols seule avait le droit d'ouvrir aux initiés le cabinet 
de M. de Balzac. 

Respectueusement ému, nous entrons dans cette 
humble demeure dont le loyer annuel était de 600 francs, 
où pendant six années travailla jour et nuit l'admirable 
analyste du cœur humain. MM. de Royaumont et Léon 
Maillard, nous accueillant avec leur courtoisie et leur 
bonne grâce coutumières, nous font les honneurs de ce 
logis dont ils sont les pieux gardiens. Dans le salon que 
décore un beau buste de Balzac par Marquet de Vas- 
selot, leurs soins dévoués ont rassemblé de trop rares 
souvenirs. Deux cadres renferment les portraits des 
héros delà Comédie humaine : le père Grandet, Bixiou, 
Camusot, Rastignac, Vautrin, le curé de Tours et le 
Médecin de campagne... Béatrix, M me Marneffe, Honorine, 
Pierrette, Tullie, Esther Gobsek, M me de Maufrigneuse et 
la maman Vauquer... Voici maintenant les photogra- 
phies de plusieurs logis de Balzac, l'hôtel de la rue For- 
tunée (aujourd'hui rue Balzac), où il mourut; une police 
d'assurance signée de son nom glorieux, quelques cari- 
catures, un croquis de David d'Angers -^un fragment de 
marbre (don de M. Paul Bourget), un affreux encrier 
affectant la forme d'un cadenas... et c'est tout! Insuf- 
fisante collection que les balzaciens auront certaine- 
ment à cœur d'enrichir. Nous visitons les quatre petites 



LA RUE RAYNOUARD 



263 



pièces au plafond bas où vécut et travailla le génial 
metteur en scène de la « Comédie humaine »... 

C'est de ce cabinet d'angle, étroit, incommode, aux 




LE JARDIN DE BALZAC. 

Paul Vouillemont, photographe. 



allures de cellule conventuelle, « dont les murs étaient 
tapissés de tableaux sans cadres et de cadres sans 



264 LES PIERRES DE PARIS 

tableaux », que sont sortis tant de chefs-d'œuvre : ta 
Muse du département, Eve et David, Splendeurs et 
Misères des courtisanes (1843), Béatrix, Modeste Mignon 
(1844), les Paysans, le Curé de village (1845), la Dernière 
Incarnation de Vautrin (1846) ; enfin, en 1847, le Cousin 
Pons, la Cousine Bette... et nous en oublions! 

Cependant ces salles vides n'ont pas le don de nous 
émouvoir; tout cela est trop remis à neuf, trop « ripo- 
liné » ; le mystère des corridors sombres et des escaliers 
compliqués nous touche bien autrement. Ce décor-là 
n'est pas maquillé; ce sont les « accessoires » vrais du 
drame dont le pauvre Balzac fut le héros douloureux. 
Cette maisonnette à double fond, ces issues secrètes, 
ces trappes, dissimulées aujourd'hui sous un carrelage, 
la « garde » jalouse que ses fidèles montaient autour de 
sa « cache », lui permirent d'échapper aux records, aux 
huissiers, aux créanciers le menaçant de toutes parts... 
Pauvre grand homme, faisant du jour la nuit et de la 
nuit le jour, se couchant à six heures du soir, se réveil- 
lant à minuit, se mettant au travail jusqu'au matin!... 
réduit à se dissimuler, à iuir, pour éviter Clichy et la 
prise de corps ! 

Tout cela est infiniment triste... par contre le jardi- 
net, long de 30 mètres, large de 15, sur lequel s'ouvrent 
les deux portes et toutes les fenêtres est délicieux. Figu- 
rez-vous un modeste jardin de curé qu'ombragent des 
lilas, un prunier, un tamaris, un sorbier rouge, quel- 
ques acacias, et que borde une terrasse garnie de. 



o^0<J 




LA MAISON DE BALZAC 

Sortie sur la rue Berton 



Paul Vouillemont, phottf. 



LA RUE RAYNOUARD 267 

vigne, surplombant l'étonnante rue Berton, venelle sau- 
vage comprise entre deux murs gris. 

Balzac aimait son jardinet. M me de Surville nous 
apprend qu' «il avait semé des volubilis le long du mur... 
il les regardait le matin s'entr'ouvrir, admirait leurs 
couleurs... s'extasiait de la parure de certains insectes...» 
— C'est ce Balzac jardinier, bucolique et familier que 
nous évoquons se promenant, en une longue robe 
blanche monacale serrée aux flancs par la cordelière, 
le long des allées étroites où poussent les buis, les 
fusains, où fleurissent les dahlias jaunes, les chrysan- 
thèmes, et aussi ces fleurs violettes autour desquelles 
les abeilles volent en nuées... Quelques pieds de vigne 
en plein rapport ont survécu, et M. de Royaumont veut 
bien nous convier à la cueillette prochaine... Nous ven- 
dangerons les treilles de Balzac ! 

Il nous semble le voir, le grand Balzac, accoté à sa 
terrasse, fouillant de « ses grands yeux aux prunelles 
brunes pailletées d'or comme celles du lynx » (*), ce 
paysage qui lui fut familier : la vieille ruelle campa- 
gnarde, les bouquets d'arbres du parc de M me de Lam- 
balle dont les cimes s'étagent au-dessous de nous, la 
vallée de la Seine, les silhouettes des cheminées de 
Grenelle profilant sur l'horizon d'or leurs dentelures 
d'ardoise... 

C'est sous ce kiosque disloqué, couronné de chaume, 

(1) M mo de Surville, Honoré de Balzac, p. 201. 



268 LES PIERRES DE PARIS 

fleuri de viorne et de clématite, que le sublime vision- 
naire entretenait ses amis du monde irréel qu'il avait 
eréé. Les événements quotidiens n'avaient pas le don de 
l'émouvoir, il leur préférait son rêve. « Savez-vous, 
s'écriait-il un jour, qui Félix de Vandenesse épouse ? 
Une demoiselle de Grandville... 11 fait là un excellent 
mariage... Les Grandville sont riches malgré ce que 
M lle de Bellefeuille a coûté à cette famille... (i) » Un de 
ses familiers assure que certains jours Balzac eût « dé- 
concerté un coup de tonnerre... (%) » 

Nous descendons les deux étages qui du pavillon 
donnent accès rue Berton : nous voici en une sorte de 
cour de ferme où reposent les charrettes, timons en 
l'air; trois chats roulés en boule dorment au soleil, des 
poules picorent sur un tas de fumier. Deux voisines 
nous dévisagent, embusquées derrière des branches 
de fuchsias, et une bonne grosse dame en bonnet 
blanc nous accueille avec un sourire. Elle a connu 
M. de Balzac; le grand homme la faisait sauter sur ses 
genoux il y a quelque soixante ans... « Il était si bon, si 
donnant!... Mon mari, qui fut à son service, a long- 
temps porté une fourrure au poil usé que le maître 
avait achetée en Russie... Et quel original!... On a vu 
parfois, au petit matin, M. de Balzac rentrer chez lui, 

(1) M m8 de Surville, p. 97. 

(2) Léon Gozlan, Balzac en pantoufles, p. 24. (Il ne buvait que 
de l'eau, mangeait peu de viande, en revanche consommait des 
fruits en quantité...) Id. p. 32. 



LA RUE RAYNOUARD 269 

descendant de la patache qui s'arrêtait à la barrière 
des Bonshommes... nu-tête, en pantoufles, en robe de 
chambre... après avoir marché toute la nuit à l'aventure 
à travers plaines et bois! Ne s'était-il pas, à l'aube, 
retrouvé place du Carrousel!... Alors il avait grimpé sur 
le coucou desservant Passy... et comme il était sorti 
sans argent, le conducteur avait dû lui faire crédit!... 

« M me de Brignols, qui lui servait de gouvernante, 
logeait dans cette chambre dont vous voyez à droite la 
fenêtre. Elle l'entourait de soins délicats et pieux. Il le 
fallait, du reste, car M. de Balzac ne s'occupait de rien. 
Toute sa pensée allait à ses travaux. Pourtant son café 
lui causait quelque souci : il avait donné à ma grand'- 
mère les adresses de trois marchands chez lesquels on 
trouvait les cafés de son goût. Il procédait lui-même au 
mélange de ces trois cafés et y apportait une minutie 
extrême. Ces adresses, ma grand'mère les avait inscrites 
sur son livre de cuisine, et nous aurions causé un grand 
plaisir à M. de Spoelberch de Lovenjoul si nous avions 
pu le retrouver, ce petit livre... (*) » 

Nous prenons congé de cette brave femme qui fit 
partie — comme éclaireur — de la phalange fidèle 
chargée d'éventer les « créanciers insolents et les visi- 
teurs douteux ». Franchissant le portail s'ouvrant de 
biais sur la rue Berton, nous regagnons Paris... Nous 



(1) Récit fait à M. Jean Lefranc, par la petite-fille de M me Barbier, 
propriétaire de Balzac. {Le Temps, 18 mai 1908.) 



270 LES PIERRES DE PARIS 

rêvons alors à ce petit jardinet tout plein de grands sou- 
venirs... S'il était hanté? Quelle salle de bal pour un 
quadrille de farfadets éclairé par un rayon de lune et 
dansé par les fantômes élégants de Maxime de Trailles, 
de Lucien de Rubempré,de Philippe Bridau et d'Eugène 
de Rastignac faisant vis-à-vis aux cm')res amoureuses 
de Tullie, de Florine, de M me du Val-Noble et de la 
baronne Delphine de Nuciniren (née Goriot)! 



-=57/ 



LE 
PASSAGE DES PANORAMAS 



La vogue qu'obtinrent au siècle dernier les « pas- 
sages », et surtout le passage des Panoramas, fut 
considérable. Il suffit de feuilleter les journaux, les 
annuaires, les mémoires d'alors pour constater leur pro- 
digieux succès. Les élégances s'y donnent rendez-vous; 
la mode y tient ses assises ; c'est « l'Eldorado des non- 
chalants, des flâneurs ». Cet engouement relève de 
causes multiples facilement explicables. Au xvm e siècle, 
les galeries du Palais-Royal avaient émerveillé Paris; 
mais la basse galanterie, les maisons de jeu, les cent 
industries louches florissant autour des tripots avaient 
fini par en éloigner les gens paisibles et les honnêtes 
femmes. 

L'ouverture, en 1800, du passage des Panoramas 
arriva à point nommé pour abriter les fashionables 



272 LES PIERRES DE PARIS 

chassés du Palais-Royal. Les voitures étant fort rares, 
les jolies Parisiennes ne craignaient pas de circuler par 
les rues... Cette longue et unique galerie (ses annexes 
ne vinrent que plus tard), vitrée, claire, bordée de 
luxueuses boutiques, leur était un but de promenades 
désigné et, de plus, leur permettait de gagner facilement 
le boulevard. 

La rue Vivienne finissait alors au jardin du couvent 
des Filles-Saint-Thomas (sur lequel en 1807 fut installée 
une Bourse provisoire qui ne devint définitive qu'en 
182$); en 1809 on la prolongea jusqu'à la rue Feydeau; 
en 1824 seulement elle rejoignit le boulevard. 

Édifié sur les dépendances de l'hôtel Montmorency — 
dont une haute et superbe porte cintrée subsiste encore 
au numéro 10 de la rue Saint-Marc, — le passage des 
Panoramas voisinait avec les fastueux jardins publics de 
Frascati (à la fois caFé-glacier et maison de jeu) où se 
donnaient de si belles « fêtes champêtres ». Ces jardins 
s'étendaient de la rue Richelieu au passage actuel. C'est 
là qu'au beau temps du Directoire et du Consulat se 
pressaient l'armée des incroyables, l'état-major des 
muscadins, le « camp du bon ton », toute la fine fleur 
des clubs contre-révolutionnaires. Sous les bosquets 
éclairés par des guirlandes de verres aV couleur, on 
tenait cercle « en écofciiant des glaces » pour & abomi- 
ner » le gouvernement, déprécier les assignats, calom- 
nier « la Cabarrus », applaudir au dernier roman de 
Geoffroy proclamant Voltaire un sot et Rousseau un fou. 



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LE PASSAGE DES PANORAMAS 275 

Les « aimées » étalaient des « éventails-manifestation » 
— achetés de 180 à 200 livres chez M me Despaux, rue 
de Grammont — ornés de saules pleureurs dont les 
branches ingénieusement disposées retraçaient les pro- 
fils des « Martyrs du Temple ». On commentait les vic- 
toires de ce « petit Bonaparte ». dont on « espérait 
beaucoup »; on concluait... « En France, tout peut se 
faire avec des baïonnettes, excepté de s'asseoir dessus »; 
puis, en fredonnant le Béveildu Peuple, les «aimables », 
agrémentés de perruques « couleur cheveux de la Reine » 
montaient risquer quelques liasses d'assignats aux 
salons de jeu voisins. 

Tels furent les premiers clients du passage des 
Panoramas, et aussi les flâneurs du boulevard Mont- 
martre qui commençait à se peupler. En 1807, la Mon- 
tansier, pressée de quitter la funèbre salle du Prado 
(vis-à-vis du Palais de Justice) où sa joyeuse troupe du 
Palais-Royal avait dû émigrer, pressait Gellerier, l'ar- 
chitecte, d'activer l'achèvement de son nouveau théâtre, 
« les Variétés » . Retraçant les souvenirs d'un quasi- 
centenaire, le père Dupin (mort en 1887), le maître 
regretté Ludovic Halévy nous a laissé un très pittoresque 
croquis du boulevard vers 1808, « c'était presque la 
campagne... Il n'y avait pas une seule de ces grandes 
maisons que vous voyez là... Rien que de petites 
échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes 
baraques en bois et les deux petits panoramas du sieur 

Boulogne... Pas de trottoir... le sol en terre battue 

19 



276 LES PIERRES DE PARIS 

entre deux rangées de grands arbres... la campagne 
enfin; c'était la campagne ( d ) ! » 

Ces panoramas — deux tourelles de bois éclairées 
par le haut — donnèrent leur nom au passage et contri- 
buèrent à sa fortune. Importés d'Angleterre en France 
par l'Américain Robert Fulton, les panoramas obtinrent 
le plus grand succès de 1799 à 1831. Une élite de peintres 
remarquables, Pierre Prévost, Daguerre, Bouton, Goche- 
reau, y exécuta les « vues panoramiques» de Toulon, de 

(1) Samedi, 1 er juillet 1871. 

Sur le perron du théâtre des Variétés, je rencontre le plus alerte 
et le plus jeune petit vieillard qui soit au monde... C'est le père 
Dupin. Son âge, il ne le dit pas : mais il était au théâtre V ancien 
de Scribe, et Scribe aurait aujourd'hui plus de quatre-vingts ans. 11 
n'a plus qu'un vague souvenir de ce qui s'est passé sous la monar- 
chie de juillet, mais il a gardé très nette et très précise l'impres- 
sion de tous les petits événements dramatiques et littéraires des 
premières vingt années de ce siècle. 

— Quand avez-vous monté pour la première fois les trois 
marches de ce perron ? 

— C'était le soir de l'ouverture du théâtre. 

— En quelle année ? 

— En quelle année... Cela je ne sais trop... Je me souviens que 
c'était en été, en plein été, sous le premier Empire. J'ai fait queue 
là, en plein soleil, pendant tout l'après-midi. 

...Le père Dupin n'a que des souvenirs de théâtre ; 1815 n'est pas 
pour lui l'année de la restauration des Bourbons, c'est Tannée de 
la première représentation de VÉcharpe blanche ou le Retour à 
Paris, une pièce de lui. 1830 n'est pas l'année de l'avènement de 
Louis-Philippe : c'est l'année de la première représentation de 
M. de la Jobardière ou la Révolution impromptue, une autre pièce 
de lui. Il ne sait de notre histoire que ce qu'il a pu mettre en chan- 
sons. — Notes et Souvenirs, de Ludovic Halévy (1871-72), p. 113. 




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LE PASSAGE DES PANORAMAS 279 

Tilsitt, du camp de Boulogne, d'Amsterdam, de Rome, 
de Naples, de la bataille de Navarin, etc. Les specta- 
teurs placés au centre de la rotonde, sur une plate- 
forme entourée de balustrades, dominaient de toutes 
parts l'horizon. Chaque toile avait une circonférence de 
97 mètres et une hauteur de près de 20 mètres. L'effet 
en était prodigieux; l'illustre et grincheux David le pro- 
clame : «... On peut venir aux panoramas faire des 
études d'après nature», et Chateaubriand écrit, en 1829, 
dans la préface de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem : 
«... L'illusion était complète, je reconnus au premier 
coup d'oeil les monuments que j'avais indiqués. Jamais 
voyageur ne fut mis à si rude épreuve : je ne pouvais 
m'attendre qu'on transportât Jérusalem et Athènes à 
Paris pour me convaincre de mensonge ou de vérité. La 
confrontation avec les témoins m'a été favorable : mon 
exactitude s'est trouvée telle que des fragments de Vlti- 
néraire ont servi de programme et d'explication popu- 
laires aux tableaux des panoramas.» 

La réussite de ces panoramas — qui rappelle beau- 
coup la fortune actuelle des cinématographes, — la 
vogue du théâtre des Variétés (ouvert en 1807), le goût 
parfait qui avait présidé à la mise en œuvre des attrac- 
tions, le choix des magasins qui s'y étaient installés, 
tout avait consacré le nouveau passage. De plus, le bou- 
levard, loin d'être délaissé comme autrefois, était 
devenu — depuis 1815 — le centre du mouvement mon- 
dain. On y édifiait de somptueux immeubles et les pro- 



280 LES PIERRES DE PARIS 

priétaires se gardaient soigneusement d'imiter l'exemple 
de l'Opéra-Comique dont la façade s'ouvrait sur une 
place étroite, par suite des réclamations indignées faites 
en 1782 à l'architecte Heurtier par' les « Comédiens du 
Roi », frémissant à l'idée d'être confondus avec la plèbe 
des « comédiens du boulevard »! Les jours de soleil, le 
boulevard... (et ce mot évocateur désignait uniquement 
l'espace compris entre la rue Montmartre et la chaussée 
d'Antin; hors de là, pas de salut: du côtéde la Madeleine 
c'était le désert, du côté de la Bastille c'était la vulgarité), 
le Boulevard donc — par un très grand B — se couvrait de 
chaises de paille d'où la « gentry parisienne »,à l'ombre 
des grands arbres, regardait « passer les passants ». Les 
daumonts, les « huit-ressorts », les tilburys, les wiskis 
sillonnaient la chaussée, les cavaliers caracolaient, suivis 
à vingt pas de leurs « jockeys » ou jetaient les rênes de 
leur cheval anglais à un « tigre, gros comme le poing » 
pour causer à quelque belle dame abritée sous les den- 
telles de son chapeau cabriolet. Les jeunes gens « vrai- 
ment Buckingham » ( d ), les dandys, les lions, les habitués 
du café de Paris poussaient l'audace jusqu'à y venir 
fumer en public... Ceci se passait aux environs de 1835! 
Tous les quarts d'heure déambulait une lourde voir 
ture peinte en jaune. . . l'omnibus Bercy-Madèleine( 2 ). Alors 

(1) Marcel Boulanger. Les Dandys, p. 205. 

(2) On s'accommodait de défauts que l'on jugeait inévitables, 
aucune capitale n'en étant exempte. Et, en somme, avec ses tares 
et ses verrues, ce Paris-là avait bien aussi son charme ! 

La plupart de ses rues étaient très étroites et dépourvues de 



Jfl. 




LE PASSAGE DES PANORAMAS, VE1\S 1808. 



D'après une aquarelle de j'évoque. 



Musée Carnavalet. 



LE PASSAGE DES PANORAMAS 283 

même que le repos dominical assagissait Paris, la foule 
des badauds se pressait encore au boulevard et au pas- 
sage des Panoramas... Musset l'a précisé dans Mardoche: 

Un dimanche (observez qu'un dimanche la rue 
Vivienne est tout à fait vide et que la cohue 
Est aux Panoramas ou bien au boulevard)... 

Cela explique le succès du passage (*)'. Les plus élégants 
commerces de Paris s'y étaient installés : Duvelleroy y 

trottoirs. Il fallait se garer des voitures sur le seuil des boutiques, 
sous les portes cochères ou à l'abri des bornes plantées ça et là à 
cet effet. Toutefois, là où la circulation était la plus active, le 
piéton courait moins de risques à cheminer s_ur la chaussée qu'à 
traverser aujourd'hui le boulevard... Ce boulevard qui ne voyait 
passer alors qu'un omnibus tous les quarts d'heure, desservant la 
place de la Madeleine et celle de la Bastille ; où l'on redoutait si peu 
d'ôtre écrasé que, devant la Madeleine, j'ai vu des curieux faire 
cercle autour d'un bâtonniste, à la place môme où est aujourd'hui 
le refuge, et que, sur la place de la Bastille, je jouais tranquille- 
ment au cerceau autour de l'Éléphant et de la Colonne de Juillet. 

Victorien Sardou. 

Georges Gain. Les Coins de Paris. (Préface de V. Sardou), 
Flammarion, éditeur. 

(1) Là (au passage des Panoramas), point d'inquiétude pour 
votre déjeuner ; Véron, le fastueux Véron, vous enverra un choco- 
lat jusque dans votre couche. Puis, pour dîner, vous aurez à choisir 
entre Masson et Prosper. Le premier vous associera aux douceurs 
de la gastronomie, moyennant un franc soixante centimes par repas ; 
le second ne distribue les merveilles de sa cuisine que pour la 
pièce ronde de quarante sous : il ne tient pas à l'effigie. 

...Maintenant si le chapitre des distractions vous occupe, je puis 
vous offrir un cabinet de lecture, un marchand de musique et un 
caricaturiste sur l'étalage duquel vous pourriez étudier la transmu- 
tation en plâtre des illustrations de l'époque. — Les Passages de 
Paris en 4830 (Paris ou le Livre des Cent et Un\ t. X, p. 81. 



284 LES PIERRES DE PARIS 

déployait ses éventails; Marquis y vendait ses célèbres 
chocolats et ses thés parfumés; le pâtissier Félix y débi- 
tait ses petits pâtés chauds au macaroni, ses onctueux 
« babas au citron », son incomparable malaga; le bijou- 
tier Janisset y étalait ses parures, M me Vincent ses 
« modes, dernières nouveautés »; J.-M. Farina y embau- 
mait les passants de sa «véritable eau de Cologne»; 
enfin, Susse y exposait sa célèbre galerie de grotesques : 
les Charges de Dantan ( d ). Le très habile statuaire Dantan 
(dont l'œuvre complet est une des joies du musée Car- 
navalet) modelait presque chaque semaine — de 1827 
à 1845 — quelque caricature de célébrités contempo- 
raines, littérateur, comédien, peintre ou sculpteur, et 
tout Paris de se précipiter aux vitrines de la maison 

(1) Les statuettes de Dantan et les glaises modelées par Daumier 
sont à peu près les seuls exemples de sculpture caricaturale dignes 
de mention en ce siècle (xix e ). Dantan se livra à l'étude des res- 
semblances contorsionnéés. Tous les contemporains y passèrent, 
écrivains, peintres, orateurs, simples illustrations d'une fugitive 
actualité. On s'amusa de cela; des accentuations plus ou moins 
forcées de certains tics, des calembours en rébus inscrits sur les 
socles. La vogue ne s'en explique plus aussi nettement aujour- 
d'hui. Pourtant si ces plâtres (si ces bronzes mêmes, car beaucoup 
ont eu les honneurs de la fonte) parviennent aux âges futurs, on 
sera, bien aise de savoir que Paganini hanchait démesurément, 
que Dumas et Hugo furent, à cette époque, les beaux dandys 
mélancoliques que l'on voit ici. Toutefois les savants feront bien de 
ne pas tenir un compte très exact des proportions de Dantan, et 
de ne pas mesurer les angles faciaux des grands hommes sur ces 
comiques statues, les seules pourtant que plus d'un arracheront à 
l'ingratitude humaine. — L'Art du Rire et de la Caricature, par 
Arsène Alexandre, p. 233. 



LE PASSAGE DES PANORAMAS 



2*5 



Susse pour s'esclaffer devant ces charges infiniment spi- 
rituelles et ressemblantes. Tour à tour Balzac, Tamber- 
lick, Carie et Horace Vernet, Dumas père, Rossini, P. J. 
Mène, Frederick Lemaître, Vestris, Victor Hugo, Paga- 
nini, Berlioz... furent « chargés » par Dantan, qui com- 
pliquait son travail de rébus tracés sur le socle. Deviner 




L*« EN-TÊTE » DES FACTURES DE LA MAISON SUSSE, VERS 1835, 

représentant quelques a charges » de Dantan jeune. 



les rébus, admirer les statuettes, cela prenait du temps; 
et les badauds s'attroupaient à ce point que certains 
jours la police dut organiser un service d'ordre. 

C'est passage des Panoramas que fut tentée, en jan- 
vier 1817, la première expérience officielle d'éclairage 
par le gaz! Qui le croirait aujourd'hui? la tentative 



286 



LES PIERRES DE PARIS 



échoua; la population parisienne, toujours routinière, 
admira mais hésita longtemps... On tremblait devant les 
dangers de ce mode d'éclairage, on l'accusait de « vicier 
l'air », de faire mourir les arbres, de noircir les pein- 
tures des cafés, d'asphyxier les gens... d'attirer le cho- 
léra! En 1830 seulement le procès du « gaz hydrogène » 
fut gagné devant l'opinion publique, l'illumination de la 
rue de la Paix, le I er janvier 1830, ayant été aux nues! 
L'inventeur de l'éclairage par le gaz, Philippe Lebon, 
ingénieur des ponts et chaussées, — un bienfaiteur de 
l'humanité, — ne put ni profiter ni jouir de sa. merveil- 
leuse découverte... Le 2 décembre 1804, le jour même 
du couronnement de l'empereur Napoléon, Philippe 
Lebon tombait, dans les Champs-Elysées, assassiné par 
des meurtriers mystérieux dont il fut impossible de 
retrouver la moindre trace... En 1811 seulement, l'Em- 
pereur accordait une pension de 1.200 francs à la veuve 
de ce grand Français. En 1814,1e fils mineur de Lebon 
était dépouillé du brevet de son père que l'on n'avait pas 
songé à renouveler (*) ! 

(1) Philippe Lebon était né le "29 mai 1767. Il avait trente ans 
et professait à Paris le cours de mécanique à l'école des Ponts et 
Chaussées lorsqu'il imagina d'étudier la nature des gaz produits 
par la combustion du bois. Du premier coup T avec une sagacité 
réfléchie extraordinaire, il trouva le principe sur lequel la fabrica- 
tion du gaz hydrogène carboné est fondée... 

Il perfectionna ses moyens d'action et le 6 vendémiaire an VIII 
(28 septembre 1799), il prit un brevet d'invention... 

Lebon était établi rue Saint-Dominique-Saint-Germain dans 
l'ancien hôtel Seignclay et y avait fait construire des appareils qu'il 



LE PASSAGE DES PANORAMAS 287 

Le second Empire vit la gloire du passage des Pano- 
ramas. Non seulement les boutiques y étaient restées 
fastueuses et achalandées, mais le théâtre des Variétés 
triomphait avec le merveilleux répertoire de J. Offen- 
bach. C'était l'époque inoubliable où les pianos de la 
Maison dorée, du café Riche, de Tortoni, de Brébant 
s'ouvraient tout seuls pour jouer les valses de la Grande- 
Duchesse, la Lettre de la Périchole, les couplets de 
Barbe-Bleue. Or ces charmantes pièces étaient chantées 
parles plus jolies femmes de Paris... et la sortie des 
artistes du théâtre s'ouvrait sur l'une des galeries du 
passage. Voilà qui explique, mieux que tout, la présence 
des plus élégants « cercleux » de l'époque. Plus méthodi- 
quement, plus inlassablement que le brave gardien 
préposé à sa surveillance, les adorateurs de tant de déli- 
cieuses artistes « faisaient » le passage... et la race de 
ces péripatéticiens, loin de s'éteindre, n'a cessé de 
croître et de multiplier, car aux pièces d'Offenbach, 
de Meilhac, d'Halévy, ont succédé les pièces — non 

nommait thermolampes, car il cherchait à utiliser à la fois la pro- 
duction de la chaleur et celle de la lumière... 

Tout Paris cria au miracle... 

On a prétendu (au sujet de son assassinat le soir du 2 décembre 
1804) que quelques hommes de la bande de Cadoudal, restés à 
Paris, l'avaient pris pour l'empereur et l'avaient mis à mort... 

Au mois de janvier 1817, le passage des Panoramas fut éclairé ; 
une société se forma qui liquida forcément en 1819 après avoir 
exécuté l'éclairage d'une petite partie du Luxembourg et du pour- 
tour de l'Odéon. — Paris, ses organes, ses fonctions, par Maxime 
Du Camp, t. V, p. 290. 



288 LES PIERRES DE PARIS 

moins exquises, non moins parisiennes, non moins élé- 
gantes des Donnay, des Lavedan, des Captis, des de 
Fiers etde Caillavet, des de Groisset... De plus, chaque 
année, le bon directeur Samuel — dont le légendaire 
chapeau de paille abrite un crâne plus en ébullition que 
le cratère de l'Etna — mobilise pour sa « Revue » des 
bataillons de belles personnes dont les allées et venues 
révolutionnent les Panoramas. 

Heureux passage! Quelques-uns des plus artistes 
négociants parisiens y ont installé leur industrie. C'est 
d'ici que Dewambez et Stem fournissent la terre entière 
de cartes de visite impeccables, d'élégant papier à 
lettres, d'étonnants menus ouvragés comme des feuilles 
de missel! L'éventailliste Duvelleroy est plus que jamais 
à la mode, l'antique magasin du chocolatier Marquis ne 
désemplit pas, et les vitrines du libraire Rahir offrent 
aux bibliophiles un admirable choix de livres rares, de 
précieuses illustrations... Il n'est pas jusqu'au bruit des 
carambolages exécutés — avec quelle maestria! — par 
les « professeurs » de 1' « Académie Cure » qui n'ajoutent 
leur note évocatrice aux mille souvenirs rassemblés en 
ce pittoresque passage. 

Gomment s'étonner après tout cela que « les Panora- 
mas » aient gardé la vogue?... On y trouve de jolis bibe- 
lots, on y lorgne de jolies femmes... je comprends fort 
bien qu'il se rencontre des esprits superficiels pour 
préférer cela aux mathématiques ! 



LA RUE DE LA HARPE 



Voisine des tapis-francs nichés à l'ombre de Saint- 
Séverin,la rue de la Harpe est aujourd'hui sans éclat. 
Par-ci par-là, quelques beaux porches sculptés, quelques 
somptueux encadrements de fenêtre, une dizaine de 
splendides mascarons de pierre (aux numéros 35 et 45), 
des balcons de fer forgé échappés à la rafle des anti- 
quaires témoignent de la splendeur d'un passé aboli. 
Mais de minables boutiques, de vagues crémeries, une 
rôtisserie, des hôtels — sinon borgnes du moins ophtal- 
miques — un « débit colonial » (« service fait par de belles 
Sénégalaises ») précisent l'actuelle modestie de cette 
pauvre rue, compromise entre le boulevard Saint-Michel 
et le boulevard Saint-Germain... 

La rue de la Harpe est une victime de Phaussmanisa- 
tion de Paris. En 1855, lors des grands travaux d'édilité 
édictés par le baron Haussmann, la percée des boule- 
vards Saint-Germain et Saint-Michel fit disparaître les 
trois quarts des immeubles qui depuis des siècles en 

19 



290 LES PIERRES DE PARIS 

faisaient la gloire ! Jadis elle commençait rue de la 
Huchette; mais, au lieu de finir vis-à-vis du square de 
Cluny, la rue de la Harpe s'étendait jusqu'à la vieille 
place Saint-Michel, à l'endroit où la rue Monsieur-le- 
Prince rejoint le boulevard, ce boulevard qui occupe 
l'ancien parcours de la rue abattue. Ce que nous en 
connaissons aujourd'hui n'est donc qu'un tronçon infime 
de ce qu'elle fut autrefois ( 1 ). 

Le cartulaire de la Sorbonne nous apprend qu'en 
1272 des écoles s'élevaient déjà en cette rue qui tirait 
son nom d'une enseigne : Le roi David jouant de la 
harpe. Avec le temps ces écoles étaient devenues des 
collèges ; en 1789, la rue de la Harpe n'abritait pas 
moins de sept collèges : le collège de Dainville (entre 
la rue des Cordeliers et la rue Pierre-Sarrazin), l'ancien 
collège de Justice et le collège d'Harcourt (sur l'empla- 
cement du lycée Saint-Louis), les collèges de Bayeux, de 
Narbonne et de Séez (sur le passage même du boule- 
vard, devant le lycée Saint-Louis) ; enfin, le collège de 

(1) On divisait anciennement la rue de la Harpe en deux parties : 
la rue de la Harpe depuis la rue Saint-Séverin jusqu'à celle des 
Cordeliers ; et depuis cet endroit jusqu'à la porte Saint-Michel, on 
la nommait tantôt rue Saint-Côme, tantôt rue aux Hoirs d'Hare- 
court. Sur la porte Saint-Michel, à sa gauche en sortant de la ville, 
était construit le Parloir aux Bourgeois, lieu d'assemblée des offi- 
ciers municipaux. Elle s'appelait alors porte d'Enfer. Ce futàl'occa 
sion de la naissance d'une fille d'Isabelle de Bavière, le 11 janvier 
1394, que Charles VI avait nommée Michelle, que la porte d'Enfer, 
embellie et réparée, s'appela la porte Saint-Michel, — Jaillot. 
Recherches sur Paris, t. V, p. 81. 







Vsuzelle, del. tombeau du cardinal de ricuelieu. Lavalé, sculp. 



■20 



LA RUE DE LA HARPE 293 

Cluny, dont le grand peintre Louis David avait fait son 
atelier et où, le 4 janvier 1808, l'empereur Napoléon 
vint en grande pompe visiter ce chef-d'œuvre, « le tableau 
du Sacre » (place de la Sorbonne, en face le café d'Har- 
court, dont l'illustre nom évoque seul tout ce passé). 

Une belle église dédiée à saint Corne se dressait à 
l'angle de l'actuelle rue Racine ; enfin, au numéro 49 de 
la rue de la Harpe, au bout d'une courte allée, se profi- 
laient les ruines grandioses des Thermes (*). 

Dès le xv e siècle, la grande salle du palais de 
l'empereur Julien avait été utilisée ; les comédiens de 
province y donnaient des représentations ; plus tard, en 
1691, les « charrettes publiques » conduisant à Laval 
y étaient remisées à l'enseigne de la « Croix de fer » ; 
au milieu du xvm e siècle, la même enseigne abritait 
une « location de carrosses »... A côté, un établissement 
de bains avait été aménagé dans les anciens thermes et 
les bourgeois de 1789 élevaient des giroflées et des roses 
trémières dans les éboulis du vieux palais romain... 

Lorsque éclata la Révolution, la rue de la Harpe 
« battait s-vi plein ». Le Wattin de 1789 — qui était 
l'almanach Hachette de l'époque — nous apprend qu'en 
surplus de ses sept collèges, elle pouvait s'enorgueillir de 
posséder « 190 portes, 3 notaires, le bureau de la Gazette 
des Tribunaux (au numéro 20), le cours de physiologie 

(1) En 1544, on découvrit du côté de la porte Saint-Jacoues des 
vestiges d'un aqueduc qui conduisait l'eau d'Arcueil dans ce 
palais. - - Jaillot. Recherches sur Paris, t. V, p. 79. 



294 , LES PIERRES DE PARIS 

du chirurgien Desault(au numéro 151), enfin le cours de 
chimie du sieur Brongniard, apothicaire du Roi (au 
numéro 182) ». 

Le gouvernement révolutionnaire ayant fermé la 
Sorbonne en 1791, les sorboniens, expulsés de leurs 
domiciles, s'étaient instinctivement groupés autour de 
leur ancien sanctuaire, et la rue de la Harpe en recueillit 
un certain nombre... 

D'autres locataires vinrent s'y fixer : pressés de 
quitter leur « meublé » de la rue Guénégaud, M me Roland 
et son «vertueux » époux prirent à bail (le 10 mars 1792), 
« à partir de Pâques et au prix de 450 livres », « un 
modeste logement, donnant sur la cour, au numéro 51, 
vis-à-vis l'église Saint-Côme » (par conséquent sur l'em- 
placement du boulevard Saint-Michel, dans le prolon- 
gement de l'actuelle rue Racine). 

Treize jours plus tard, Roland nommé ministre 
de l'intérieur, va s'inslaller dans le luxueux hôtel de 
Calonne, rue des Petits-Champs; mais M mo Roland, pru- 
dente et bien avisée, n'en écrit pas moins à Bancal : 
«... Le petit appartement de la rue de la Harpe continue 
de s'arranger; c'est une retraite qu'on doit toujours 
avoir sous les yeux, comme certains philosophes y 
tiennent leur cercueil... » 

Les événements lui donnent cruellement raison : le 
17 juin de la même année, le ministère est disloqué et 
les Roland emménagent rue de la Harpe. Ils y restent 
jusqu'au 11 août 1792, époque où les ministres girondins 



LA RUE DE LA HARPE 295 

sont rappelés aux affaires... mais ils en sont chassés de 
nouveau, le 23 janvier 1793, et c'est rue de la Harpe 
qu'on vient — à grand fracas — arrêter Manon Roland 
pour la conduire à l'Abbaye, antichambre de l'échafaud !... 

En 1794, pendant l'incarcération de Fouquier- 
Tinville, c'est encore rue de la Harpe que vinrent gîter 
sa femme et ses enfants, dans un misérable appartement 
« étroit et lugubre » ; là parvenaient à la malheureuse 
les lettres de son mari : « ...Je ne connais personne qui 
veuille se charger de ma défense... Je ne trouverais dans 
aucun patjs un pouce de terre pour reposer ma tête... Je 
voudrais une bouteille d'eau-de-vie, car on ne se soutient 
quen en prenant un peu... » . .Et la veille de l'exécution 
(le 4 mai 1795), la dernière lettre se termine ainsi : 
« ...Adieu mille fois et au peu d'amis qui nous sont 
restés... adieu! adieu! ton fidèle mari jusqu'au dernier 
soupir... » (4) 

Avant d'abriter la veuve du sinistre Fouquier, la rue 
de la Harpe avait déjà recueilli une épave d'un autre 
ordre, mais bien tragique aussi... 

* 
* * 

Angoissante dut être la surprise du sieur Nicolas 
Armez lorsque le citoyen Cheval, épicier rue de la Harpe, 
l'engagea mystérieusement — après lui avoir vraisem- 

(1) Lettres manuscrites de Fouquier-Tinville conservées à la 
Bibliothèque de la ville de Paris» 



296 LES PIERRES DE PARIS 

blablement vendu quatre paquets de « chandelles-des-six » 
ou trois onces de poivre ou de cannelle — à passer dans 
son arrière-boutique où « il avait quelque chose à lui 
montrer » ! C'était en 1793, la Terreur régnait sur Paris 
apeuré ; Nicolas Armez était prêtre, de plus prêtre non 
assermenté, déplorable état en ces temps menaçants ; et 
le citoyen Cheval passait— non sans raison — pour l'un 
des plus ardents patriotes de la section des Thermes. 

...Dans son arrière-boutique, soigneusement cade- 
nassée, le citoyen Cheval entr'ouvrant prudemment un 
tiroir de commode, en sortit une moitié de tête humaine 
enveloppée d'un morceau de « toile forte maculée de 
taches brunes ». Il déroula ce fragment de linceul, et 
Armez, ahuri, aperçut un masque ratatiné de momie, 
sectionné du haut du crâne à l'attache des maxillaires, 
recouvert d'une peau grisâtre et grumeleuse. Un rictus 
retroussait la commissure droite des lèvres, mettant à 
nu de fort belles dents ; les paupières ridées, garnies de 
leurs cils, voilaient une orbite immense et profondé- 
ment creusée. Le nez écrasé déviait vers la droite ; les 
poils drus d'une moustache encore rousse se redres- 
saient au-dessus des lèvres minces ; une barbiche cou- 
pée carrément allongeait le menton déjà long; quelques 
cheveux gris garnissaient le sommet d'un iront ample et 
magnifique, fortement renflé aux temporaux. 

L'abbé Nicolas Armez n'eut pas une minute d'hésita- 
tion... c'était indubitablement la tête du très haut et très 
puissant seigneur Armand-Jean du Plessis, duc de 



LA BUE DE LA HARPE 



297 



Richelieu, cardinal-ministre, prince de la Sainte-Église 
et protecteur des lettres, qui surgissait — en quel état! 




MASQUE MORTUAIRE (MOULÉ SUR NATLRE) DU CARDINAL DE RICHELIEU. 

Collection du Musée Carnavalet. 



— d'un tiroir de la commode du citoyen Cheval, çpicrie 
patriote établi rue de la Harpe ! 

Le premier moment de stupeur passé, Cheval raconta 
à l'abbé Armez de quelle façon ce tragique « bibelot » 



298 LES PIERRES DE PARTS 

était tombé entre ses mains (*). « Chargé de présider 
à la destruction du tombeau du cardinal, il avait profité 
d'un moment où, les ouvriers prenant leur repas, il 
s'était trouvé seul dans l'église de la Sorbonne, pour 
s'emparer de ces dépouilles et les emporter sous son 
manteau... Il avait eu soin, ajoutait-il, de se retrouver 
sur les lieux au moment du retour des ouvriers et 
d'arranger les choses de manière à ce qu'ils ne s'aper- 
çussent de rien ». 

Des ouvriers, il convient de l'expliquer, avaient (du 
19 au 23 frimaire), envahi l'église de la Sorbonne et 
éventré les vingt-sept tombeaux de tous les Richelieu ; 
d'abord pour y « recueillir le plomb desliné à fournir 
des balles aux défenseurs de la patrie en danger », puis 

(1) Le caveau fut ouvert deux fois, coup sur coup. Dans le 
procès-verbal du 19 frimaire an 2, on lit que « les citoyens Dubois, 
Hébert et Grincourt, commis à l'enlèvement des cercueils, ont appris 
du citoyen Bernard, porteur de la clef (de l'église), qu'il était venu 
plusieurs citoyens le 17 de ce mois, du nombre desquels était le 
citoyen Saillard, commissaire de la section, à l'effet de fouiller 
dans ledit caveau. Saillard, interrogé, a effectivement reconnu avoir 
été requis par un particulier, dont il ne se rappelle pas le nom, mais 
chargé d'ordres du département, de fouiller ledit caveau. Ils y sont 
descendus sans en rien emporter ». 

Le caveau fut ensuite ouvert et fouillé officiellement les 19, 20, 
21, 22 et 23 du môme mois, et les procès-verbaux du travail de 
chaque jour dressés régulièrement. — Les Tombeaux des Richelieu 
à la Sorbonne, par un membre de la Société d'Archéologie de 
Seine-et-Marne. "È. Thorin, éditeur, 58, boulevard Saint-Michel, 
Paris (1867). 

Un inconnu coupa la tête de Richelieu et la montra aux specta- 
teurs. Revue des Autographes, décembre 15G6, n° 100. 



LA BUE DE LA HARPE 299 

aussi pour contrôler une dénonciation faite par le sieur 
Leblanc « sur un dépôt, soupçonné enfoui dans la ci- 
devant église de la Sorbonne » (*). 

Hâtons-nous de dire que l'admirable Alexandre Lenoir 



CRYPTE FUNÉRAIRE DU CARDINAL DE RICHELIEU A LA SORBONNE. 

avait pris le soin de faire transporter au musée des Petits- 
Augustins le monument en marbre du cardinal, chef- 

(1) Les Commissaires révolutionnaires chargés de l'ouverture des 
cercueils en avaient trouvé cinquante « tant grands que petits ». 
Leur procès-verbal donne les noms des vingt-sept Richelieu et de 
douze docteurs en Sorbonne. Il conclut, à l'égard des cercueils de 
plomb : « Nous les avons laissés dans l'église, attendu que la mau- 
vaise odeur qu'ils répandent infectent un petit endroit réservé dans 
lequel on pourrait les déposer. » — Bévue des Autographes, p. 101. 



300 LES PIERRES DE PARIS 

d'œuvre de Girardon « déjà légèrement mutilé par des 
ennemis des arts qui avaient eu accès dans la chapelle »... 
A la même époque, un patriote limousin suspendait 
comme contrepoids à son tournebroche une autre tête 
en marbre de Richelieu, coupée à une statue érigée au 
château de La Meilleraye !... 

Lorsque éclata la réaction thermidorienne, les terro- 
ristes, terrorisés à leur tour, s'empressèrent de faire 
disparaître toutes traces de leurs violents exploits. Le 
« masque » du cardinal devenait dangereux à conserver... 
fût-ce en un tiroir de commode... Aussi le citoyen Cheval 
s'empressa-t-il de l'offrir à M. Armez. 

— « Je crains, lui avoua-t-il, d'être arrêté, et dé- 
porté comme ardent révolutionnaire... j'ai vu que vous 
attachiez du prix à la tête de Richelieu... je n'en ferai 
rien : veuillez l'accepter. » 

Après avoir tout d'abord refusé, M. Armez se rendit 
aux instances de Tépicier et emporta le trésor (*). 

Sous le second Empire, le neveu de l'abbé, alors 
député des Côtes-du-Nord, offrait la précieuse relique à 
M. Duruy, ministre de l'Instruction publique, et le 
16 décembre 1866 M gr Darboy, archevêque de Paris, en 
consacrait la restitution ( 2 ). 

(1) En 1820, M. Armez, neveu de l'abbé, fut sollicité par une 
dame de Kérouard de lui donner la tête du grand Cardinal afin de 
l'offrir au duc de Richelieu. M. Armez refusa. — Les Tombeaux des 
Richelieu à la Sorbonne. 

(2) M. Duruy, en remettant lui-même les nobles débris à 
M« r Darboy en présence de M. Ch. Robert, secrétaire général du 



LA RUE DE LA HARPE 301 

Lors de la reconstruction de la Sorbonne par rémi- 
nent architecte Nénot, il fut décidé que le masque du 
cardinal — qui jusqu'alors avait été déposé hors du 
cénotaphe de Girardon (réinstallé après la Révolution) — 
irait reprendre sa place dans le tombeau. 

On dut procéder à une reconnaissance qui s'effectua 
en 1898, sous la présidence de M. Hanotaux, alors 
ministre des Affaires étrangères. 

En compagnie de la princesse de Monaco (tutrice de 
son fils, né Richelieu), de M. Nénot, de M. Henry Roujon, 
directeur des beaux-arts, et de l'aumônier de la Sorbonne, 
notre grand peintre Détaille assistait à l'impressionnante 
cérémonie. * 

Sur la prière du ministre, hâtivement, sous le coup 
d'une émotion poignante, M. Détaille reproduisit à l'aqua- 
relle le masque tragique du grand cardinal, reposant sur 
le coussin de soie violette où venaient de le coucher les 
mains pieuses de M. Hanotaux ( 4 ) 

ministère; de M. Anatole Duruy, chel de son cabinet; de M« r Maret, 
éveque in partibus de Sura ; de M. A. Mourier, vice-recteur de 
l'Académie de Paris, et de M. l'abbé Bourret, professeur de théo- 
logie, dit : « Je dépose en vos mains ce qui nous reste d'un grand 
homme dont le nom est toujours ici présent, parce qu'il pacifia et 
agrandit la France, honora les lettres et construisit cette maison 
qui est devenue le sanctuaire des plus hautes études. L'Université 
et l'Académie accomplissent un devoir filial en réunissant leur 
hommage au pied de cette tombe qui ne sera plus violée. » — Le» 
Tombeaux de? Richelieu à la Sorbonne. 

(V « La tête était dans le coffret de plomb sur le coussin de 
soie, et nous ne l'avons pas touchée. Seulement j'ai soulevé le 



302 



LES PIERRES DE PARIS 



C'est cette image, angoissante et superbe, que nous 
contemplions longuement hier dans l'atelier de la rue 




LE MASQUE MORTUAIRE DU CARDINAL-MINISTRE. 

Aquarelle de M. E. Détaille. Collection Hanotaux» 



voile de ouate qui la recouvrait et, en raison de légères atteintes 
de décomposition, j'ai posé sur le visage un autre voile de ouate 
traité avec toutes les précautions antiseptiques... ». — G. Hanotaux. 
(Extrait d'une lettre Darticulière du 26 mars 1909). Collection G. Gain. 



LA RUE DE LA HARPE 



303 



d'Aumale dont M. Iïanotaux a fait son studio... en savou- 
rant ce plaisir rare : entendre le passionnant et pas- 




RICHELIEU SUT. SOiN LIT DE MOKT. 

Collection de M. Hanotaux. Ph. de Champaigne, pinxit. 



sionné historien de Richelieu causer du Grand Cardinal ! 
— ...Et maintenant, comparez... concluait M. Hano- 
taux en plaçant sous nos yeux une admirable étude de, 
Ph. de Champaigne, Richelieu sur son lit de mort, qui 
figura à l'Exposition des portraits historiques en 1878 ( 4 ). 

(1) ...Je ne l'avais pas perdue de vue, écrit M. Hanotaux, et 
,'ai pu l'acheter à un marchand de tableaux qui l'avait acquise à la 



304 LES PIERRES DE PARIS 

Reconnaissez cette tête, ce front sublime que recouvre 
un bonnet de linge, ces yeux déjà creusés par la souf- 
france, cette moustache hérissée, cette barbiche coupée 
ras comme dans le masque de la Sorbonne !... 

« Voici l'image d'un des plus admirables Français 
qui aient honoré notre pays... non seulement Français, 
mais encore Parisien, car Richelieu, ne l'oublions pas, 
est né à Paris, rue du Bouloy, assure son acte de 
baptême... et Paris ingrat ne possède pas, sur une seule 
de ses places publiques, l'effigie de ce très grand homme ! .. . 
Pourtant une telle statue ne s'imposerait-elle pas, près 
de ce Palais-Royal qu'il légua à la France, après l'avoir 
fait bâtir tout près du Louvre, tout près de son roi, afin 
de servir plus promptement les intérêts de notre pays / 
de veiller sur sa gloire et sur sa grandeur?... » 



vente de la collection Haag. Elle a été exposée en 1900 et M. Lafe- 
nestre lui a consacré alors une étude qui ne met pas en doute 
l'attribution à Philippe de Champaigne. — (Lettre particulière 
adressée à M. G. Gain.) 



LA 
VRAIE «BUTTE» MONTMARTRE 



On s'instruit tous les jours. Je croyais connaître Mont- 
martre; mon ami Aristide Bruant, le chansonnier 
populaire, s'est chargé en quelques heures de me prou- 
ver que j'ignorais les plus surprenantes beautés de cette 
« Mamelle du Monde » comme l'avait si drôlement bap- 
tisé feu Rodolphe Salis, seigneur de Chat-Noirville. Je 
reviens émerveillé de notre excursion en un Montmartre 
à peu près insoupçonné des Parisiens ; un Montmartre 
sauvage, agreste, raviné, sylvestre et qui n'a rien — 
absolument rien — de commun avec le Montmartre des 
beuglants truqués à l'usage des étrangers nostalgiques. 
Depuis toujours, j'aime l'âpre talent de Bruant. Dans 
la rue, les Chansons de route constituent des œuvres qui 
resteront. Ce ne sont certes pas recueils de romances à 
l'usage des petites filles dont on coupe le pain en tar- 
tines, mais tous les amoureux d'art admirent ces chan- 



306 



LES PIERRES DE PARIS 



sons remplies de colères, de cynisme, de violences, 
et débordantes aussi de pittoresque observation, d'in- 



ARISTIDE 
BRUANT 




A. BRUANT PAR STEINLEN. 



diligente pitié aux misérables. Oh! certes, Bruant ne 
mâche pas ses mots : il fait parler leur langage vrai aux 
tristes héros qu'il met en scène : costauds de Belleville, 



: 



Lacroix, photog. 



ARISTIDE BRUANT, 



LA VRAIE « BUTTE )) MONTMARTRE 309 

rouquines de la Butte, terreurs de Clignancourt, voyous 
de La Villette, trimardeurs de Saint-Ouen, « joyeux des 
bat' d'Af »... Mais ce professeur d'argot, ce chantre des 
purotins, des pégriots, des miséreux, des escarpes et des 
« demoiselles » de Saint-Lazare a des tendresses de ma- 
man pour les petiots, les pauvres gosses qui ne mangent 
pas à leur faim, les infirmes, les souffre-douleur... et 
aussi pour les chiens errants, ces maigres toutous qu'on 
voit quêter un os problématique : 

...De braves gens, de bonnes bêtes 
Qu'une caresse rend joyeux, 
Et dont les grands yeux bien honnêtes 
Vous regardent droit dans les yeux ! 

L'excellent peintre Steinlein, — un autre très grand 
artiste, — et Toulouze-Lautrec ont popularisé par leurs 
tableaux, leurs dessins, leurs affiches, la pittoresque sil- 
houette de ce diable d'homme que Courteline dépeint 
ainsi : ... « un chien, deux chiens, trois chiens, des 
bottes, un pantalon de velours à côtes que complète un 
gilet à revers et une veste de chasse à boutons de métal I 
un cache-nez rouge au mois de mai, une chemise rouge 
en tout temps!... » 

Cocardier enragé, Bruant a placé, devant lui, sur 
son bureau, bien en vue, deux photographies de son fils 
Tune en Saint-Cyrien, l'autre en lieutenant... Au mur, 
à la place d'honneur, le brevet de la médaille de Sainte- 
Hélène du grand-père... un vieux des grandes guerres... 
et c'est en cette compagnie que notre chansonnier popu. 



310 LES PIERRES DE PARIS 

laire écrit ces « marches entraînantes » qui aident si bien 

nos allègres petits pioupious à « bouffer les kilomètres... » 

François Coppée, qui s'y connaissait — et qui s'était 

fait le parrain de Bruant à la Société des gens de lettres, 

— a écrit : « C'est un grand artiste... descendant en ligne 
directe et légitime de notre Villon », et ce m'était une 
joie d'arpenter en sa compagnie le vieux, le très vieux 
Montmartre qu'il habita si longtemps. 

Les bons snobs n'ayant connu que le Bruant volon- 
tairement hirsute qui les recevait avec la plus parfaite 
grossièreté lorsqu'ils « osaient » franchir le seuil de son 
cabaret du Mirliton — boulevard Rochechouart — ont de 
lui une idée forcément incomplète... Ils venaient là-bas 

pour se faire eng et ils l'étaient copieusement — j'ose 

le dire. Ils en avaient pour leur argent. Qui ne se rappelle 
ces deux salles enfumées, pleines à craquer d'un public 
extraordinaire, où les « rupins de la Haute » se tassaient 
contre les modèles, les « chahuteuses » de l'Élysée-Mont- 
martre, les peintres des ateliers voisins, les « belles ma- 
dames » affolées et ravies, les académiciens en rupture 
de Coupole, les grands-ducs en balade et les bohèmes 
impénitents. On empilait du monde jusque sur le piano, 

— à côté de l'ange doré — les clients aidant au service, 
passaient aux buveurs éloignés les « galopins » destinés 
à étancher leur soif. « Ici on ne boit que de la bière, 
rugissait Bruant, et de la mauvaise... Encore un « galopin » 

ce sale type là-bas... Maintenant mes enfants... au 
refrain!... » Et de sa belle voix de cuivre il entonnait: 















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LA VRAIE (( BUTTE )) MONTMARTRE 



313 



A Saini-Ouen ou les P'tits Joyeux... ou A la Villette... 
Mais, dès que sonnaient deux heures du matin, 




MONTMARTRE EN 1850- 

Gravure de Louis Marvy. 



Bruant mettait tout le monde à la porte, sifflait ses 
chiens, empoignait son bâton de toucheur de bœufs et, 






3i4 LES PIERRES DE PARIS 

sa limousine sur l'épaule, grimpait bien vite « là-haut », 
16, rue Cortot, dans son trou de feuilles, en plein bois... 
pour se désintoxiquer de la fumée, des hurlements des 
poivrots, des « galopins », de la sottise humaine... pour 
dormir à l'air et composer ses chansons en écoutant 
siffler les merles et chanter les fauvettes, dans les lilas 
de son « parc », — un parc de plus de 6.000 mètres ! 

C'est tout cela que je voulais visiter avec ce bon com- 
pagnon qui a vu et entendu tant de choses et qui sait 
si bien les raconter. Notre promenade paradoxale com- 
mença par le Sacré-Cœur pour finir au cabaret des 
Assassins... rue des Saules 1 

Il fait un temps tragique qui, d'ailleurs, n'est pas 
sans charme; ce brouillard londonien, ce fog où nous 
nous enfonçons enveloppe les bicoques lépreuses d'une 
atmosphère de rêve; à mesure que nous avançons, les 
ruelles, les masures, les arbres semblent émerger de 
gazes superposées. 

Par la rue André-del-Sarte nous gagnons l'intermi- 
nable escalier Sainte-Marie. Nous passons devant la 
maison haut perchée où le maître Gustave Charpentier 
composa ce chef-d'œuvre : Louise, et atteignons le haut 
de la Butte. Là, un affreux camelot, surgissant des 
buées, nous offre des cartes postales et des « médailles 
de la Basilique ». « Tiens! le Rouquin! s'exclame 
Bruant. Te voilà, affreux filou !... Je vous présente le pire 
voleur de chiens de la Butte... Ici, Toutou... Mais je t'ai 
prévenu, si tu as le malheur de toucher à Toutou, tu 




CONSTRUCTION DE L EGLISE DU SACRÉ-COEUR. 

Houbron, pinxit. Musée Carnavalet. 



LA VRAIE « BUTTE )> MONTMARTRE 317 

prendras la plus effroyable des purges... — Oh! pas 
d'danger, m'sieu Bruant, on les respecte vos quat'pattes. 

— D'où sors-tu? on m'a dit que tu venais de tirer deux 
ans d'ombre... Où avais-tu pigé ça? — ... C'est parce 
qu'un agent m'avait vu donner un sou à un pauvre... 
Ça l'a épaté c't'homme... ma prodigalité lui a paru sus- 
pecte... 11 m'a empoigné... et aujourd'hui c'est la grande 
purée... Mauvaise saison pour les petites médailles... — 
Pas le temps de te plaindre, adieu... Donne tout de 
même deux cartes... — Oh! merci, Messieurs... » Et 
nous nous enfonçons dans le brouillard. 

Longeant le Sacré-Cœur, dont les immenses murailles 
ont des apparences de constructions babyloniennes, 
nous passons devant le mur galeux où furent fusillés 

— le 18 mars 1871 — les généraux Clément Thomas 
et Lecomte, puis nous dévalons du côté de Saint- 
Ouen, par de pittoresques ruelles où des moitiés de 
vieux puits sont encore encastrées dans des murs 
branlants. Nous descendons des escaliers disloqués, 
bordés d'iris fanés, de grands buis blancs de gel, 
de fusains poudrés à frimas, et nous entrons au 
numéro 22 de la rue du Mont-Cenis, dans un pauvre 
jardinet où errent des chiens maigres, où picorent 
des poules érupées... Des retombées de lierre voilent 
à demi les entrées de cave... du linge effîloqué pend, 
lamentable, sur des fils de fer rouilles... Ici demeura 
Berlioz en 1834, peu de temps après son mariage avec 
l'actrice Harriett Smithson; sa « Sensitive », l'Ophé- 



318 LES PIERRES DE PARIS 

lia adorée d'une troupe anglaise en représentation à 
l'Odéon. La rue du Mont-Cenis s'appelait alors la rue 
Saint-Denys. La maison était petite : deux pièces au rez- 
de-chaussée, deux au premier étage. Mais quelle vue 
merveilleuse ! de ses fenêlres, encadrées de vigne, le 
jeune ménage découvrait toute la plaine Saint-Denis 
jusqu'à la vieille basilique. « Je me crois à Tivoli, 
écrivait Berlioz à un ami... Venez donc admirer notre 
ermitage. » Le Maître vécut ici trois ans. écrivant ses 
mordantes critiques dans le Rénovateur et aux Débats, 
achevant Harold en Italie, composant Benvenuto Cellini, 
bâclant des romances pour le Pilotée, journal des Modes. 
Ici lui naquit un fils, le 14 août 1834. Tout fier il alla 
le déclarer à la mairie de Montmartre... Il y eut grande 
fête à l'Ermitage et les amis, Alfred de Vigny, Hiller, 
J. Janin, E. Sue, Chopin montèrent y fêter l'heureux 
événement! Pauvre ermitage, si joyeux jadis, en quel 
état le voyons-nous aujourd'hui!... (*). 

(1) On racontait qu'Alphonse Karr avait loué à Montmartre un 
ancien bal public, un Tivoli, à moitié tombé dans les carrières. Il ' 
en restait un petit bois et le bureau des cannes. La nuit, Karr se 
couchait dans le bureau des cannes, et le jour il se promenait dans 
le petit bois : ce fut là qu'il venait de composer Sous les Tilleuls. 

Berlioz trouva pour le terme d'avril un logement à la campagne 
avec jardin. Passé la barrière des Martyrs les voici qui montent, 
lui et son Harriett, tous deux par une grande avenue plantée 
d'arbres, vers les moulins. Sur la vieille église s'élève, en façon de 
clocher, une massive tour ronde adaptée à la courbe du chevet et 
qui porte la longue potence d'un télégraphe à signaux. L'église, 
entourée de son cimetière plein de tombes et d'arbres, occupe le 



LA VRAIE « BUTTE )) MONTMARTRE 321 

Nous voici maintenant rue Corlot, venelle étonnante 
où les cimes des arbres débordent de palissades et de 
murailles noircies par les pluies, couvertes d'inscrip- 
tions impossibles à reproduire ; c'est la « petite corres- 
pondance » des apaches et des pierreuses montmar- 
trois... serments d'amour, serments de haine, injures 
envers les puissants du jour, imprécations contre les 
« flics », rien n'y manque... Au numéro 16, Bruant 
sonne, on ouvre ; nous pénétrons dans le pittoresque 
logis où si longtemps se lut, au haut des six marches de 
pierre qui y donnent accès, cette inscription : « Chan- 
sonnier populaire ». 

Toute trace de l'amusante installation d'autrefois a 
disparu; nous sommes dans un atelier de menuisier, 
rempli d'établis, de bois rabotés, de copeaux, de scies, 
de pots de colle... Mais le parc, l'admirable parc est in- 
tact... il s'étale devant nous dans sa sublime beauté. 



centre du village. Devant elle une petite place avec des maisons 
rustiques; tout à côté, la mairie. Çà ^et là des cabarets avec des 
bosquets où l'on joue aux boules. 

Leur maison est plus loin. Ils dépassent l'église et s'engagent 
dans la rue Saint-Denis, qui descend le versant nord, pavée 
seulement pour le ruisseau du milieu et ombragée par de grands 
arbres qui se rejoignent au-dessus d'elle. 

A peine au quart de la descente, la rue Saint-Denis est coupée 
par la rue Saint-Vincent — une pittoresque ruelle à flanc de coteau, 
dominée par des terrasses et dominant à son tour d'autres jardins 
Au coin des deux rues, la maison à droite, c'est là. 

Adolphe Boschot. Un romantique sous Louis-Philippe (4831- 
4842), p 232. 




322 LES PIERRES DE PARIS 

Le brouillard gris, formant derrière les grands arbres 
un épais rideau, nous bouche les vastes horizons de la 
plaine Saint-Ouen, mais nous voile deux ou trois hautes 
bâtisses modernes qui déjà montent à l'assaut de « la 
Butte ». Il est stupéfiant de 
penser que cette enclave de la 
forêt de Fontainebleau ou des 
bois de Meudon se rencontre en 
plein Paris! Des arbres gigan- 
tesques, ormes, peupliers, chê- 
nes ; de longues allées de tilleuls ; 
des terrains vallonnés, de grandes 

UNE FERME A MONTMARTRE. n , v », 

iougeres arborescentes, de hautes 

Eau-forte de Charles-Jacques. 

ciguës gelées où le givre accroche 
ses dentelles d'argent; de l'herbe, des mousses comme 
duvetées de sucre en poudre... un paysage de féerie d'où 
sortent des chants d'oiseaux, 

Car les buissons barbus cachent des nids de merles (*). 

Nous descendons une suite de pentes raides, nous 
retenant aux branches pour ne point glisser, et d'une 
terrasse à moitié éboulée nous surplombons l'étonnante 
rue Saint-Vincent. C'est ici que travaillait Bruant... 
c'est ici qu'il se documentait d'après n'ature. Durant 
les nuits d'été tièdes et bleues, penché sur cette 
ruelle où les irréguliers montmartrois des deux sexes 

(1) Le Bois sacré (Edm. Rostand). 







Cliché F'otticr. 



LA RUE SALVr-VIMCENT k MONTMARTRE (1908). 



•21 



LA VRAIE (( BUTTE )) MONTMARTRE 



325 



s'assignent volontiers de galants rendez-vous, il écou- 
tait les personnages de ses chansons conter leurs petites 
affaires, vider leurs querelles de ménage, « jaspiner » 
ce langage vieux comme le monde, féroce, poétique, co- 
loré qui s'appelle l'argot, que Bruant a tenté de codifier 



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LES MOULIiNS DE MONTMARTRE VERS 1845. 

Lilh. de Lemercier. 



en un étonnant et savoureux dictionnaire. Tous les 
peintres amoureux de pittoresque ont reproduit la rue 
Saint-Vincent, d'autres s'apprêtent à l'immortaliser de 
nouveau. Le pourront-ils désormais? Aujourd'hui, la 
ruelle fameuse est close à son débouché sur la rue des 
Saules, près du Moulin de la Galette... Les derniers 



326 LES PIERRES DE PARIS 

orages entraînant les terres ont disloqué une partie des 
murs de clôture. 

Bruant, plus ému qu'il ne veut le dire, Bruant à qui 
cette verdure sauvage rappelle toute sa jeunesse est là? 
planté sur' un tertre, mâchant une herbe, les grosses 
bottes enfoncées dans la terre molle, roulé dans son 
large macfarlane; sa fine tête de chouan résolu, coiffée 
d'un énorme chapeau de feutre, se découpe — nette 
comme un profil de médaille — sur le brouillard... 
Bruant rêve à son « Montmartre », à ce peuple de 
bohèmes, de nomades, de jolies filles effrontées, de 
besogneux à l'insouciance ricaneuse, de « refilcurs de 
comètes », de malheureuses créatures « dont le cœur 
est plus piétiné qu'un trottoir » ; à tout ce monde 
extraordinaire, effrayant, cynique et comique, roublard 
et ingénu, qu'il connaît mieux que personne... et nous 
nous éloignons, émerveillés et pensifs, pendant que 
Bruant fredonne : 

Quand ils l'ont couchée sous la planche 
Elle était tout' blanche. 

Mêm'qu'en l'enscv'lissant 
Les croq'morts disaient qu'la pauv'gosso 
Était claquéeTjour de sa noce 
Ru' Saint-Vincent !... 

Le brouillard s'épaissit de plus en plus, les becs de 
gaz brillent. entourés d'un halo orange et bleu... Nous 
suivons d'étroites ruelles où le pied glisse, rappelant de 
temps en temps « Toutou » qui s'obstine à flâner au- 



LA VR.aiG « BUTTE )) MONTMARTRE 329 

tour des bornes... Des buées tièdes qui semblent traî- 
ner sur le sol glacé sortent des bouches d'égout, 

Du bruit, des lumières, des accords de guitare... Nous 
voici rue des Saules — au « cabaret des Assassins »... 
Rassurez-vous, aimables lectrices, l'endroit n'est ter- 
rible que par l'enseigne. Quand nous entrons la « pa- 
tronne des Assassins », très émue, s'ingénie doucement 
à faire avaler un peu de lait chaud sucré à un petit chat 
dont un « sale chien » vient d'endommager la patte... 
Une grande salle, des bancs, des tables cirées, deux ou 
trois tonneaux vides, au mur des affiches, une cheminée 
à hotte où flambe un bon feu, et le chansonnier de la 
boîte — qui dans la journée est potier, — un joli homme 
à la barbe frisée, vêtu d'un suroît et d'un pantalon de 
velours, saisit sa guitare et, les yeux mi-clos, soupire 
en notre honneur, d'une voix veloutée... les stances de 
Ronsard : 

Quand au Temple nous serons, 

Agenouillés nous ferons 

Les dévots selon la guise... 

Les stances de Ronsard au « cabaret des Assas- 
sins » !... 



3? 



LE 4 SEPTEMBRE 1870 

La place du Châ!eau- d'Eau. — Les grands 
boulevards. — L'Hôtel de Ville. — Les Quais. 



Ce matin-là — un radieux dimanche inondé de soleil — 
nous nous levâmes de bonne heure, mon frère et 
moi... Au dîner de la veille nos parents avaient paru si 
désolés, les nouvelles de la guerre semblaient si mena- 
çantes que nous avions hâte de savoir. La porte de l'ap- 
partement de notre mère étant encore fermée, nous 
sortons furtivement du petit hôlel familial et courons 
jusqu'à la place du Château-d'Eau, actuellement place 
de la République. 

Au milieu, s'élevait alors une vaste fontaine de 
pierre, transportée aujourd'hui place Daumesnil, et 
remplacée par une massive statue de la République. 
Six lions de bronze vert jetaient de l'eau dans les larges 
vasques... Ces lions, nous devions l'an suivant — aux 
derniers jours de mai 1871, pendant l'agonie de la 
Commune — les retrouver troués de balles et d'éclats 



333 LES PIERRES DE PARTS 

d'obus, renversés dans les bassins remplis d'eau teintée 
du sang des combattants et aussi du pétrole provenant 
des touries saisies par l'armée de Versailles à la caserne 
du Prince-Eugène et aux Magasins Réunis (aujourd'hui 
Hôtel Moderne) dont les ruines fumaient encore... Dans 
l'horrible mixture traînaient des képis de fédérés, des 
débris de fusils, des «godillots» en loques... Un peu 
plus loin, à l'entrée du boulevard Voltaire, à la hauteur 
du numéro 4, une barricade épaulée à une maison cal- 
cinée et sur la barricade un canon démoli, renversé, une 
roue engagée sous les pavés, l'autre roue en l'air avec 
son fer de bandage à moitié déroulé... A quatre pas de 
cette barricade, Delescluze avait été tué; des branches 
d'arbres hachées par la fusillade et la mitraille gisaient 
à terre ; le sol était encore rouge de sang. 

Depuis les premiers jours de la guerre, nous avions 
pris l'habitude d'aller aux nouvelles à l'angle du mur de 
la caserne, où étaient apposés les bulletins officiels, au 
coin de la rue de la Douane. Ce dimanche 4 septembre, 
malgré l'heure matinale, huit ou dix personnes, silen- 
cieuses et consternées, se pressaient déjà devant l'affiche 
blanche... Nous nous hâtons! Toute ma vie je reverrai 
le papier fatal collé sur la pierre voisine d'un soupirail 
grillé ouvrant sur une cave sombre; depuis, jamais je 
ne traverse la place sans qu'invinciblement mes yeux 
n'aillent se poser sur cette pierre évocatrice... L'affiche 
disait le désastre de Sedan... « Un grand malheur 
frappe la Patrie... la défaite... l'Empereur rendant son 



iSi 




LE 4 SEPTEMBRE 1870 335 

épée... » Nous n'en pouvions croire nos yeux... nous 
rentrons en sanglotant au logis. 

Nous trouvons dans le jardin nos parents en larmes ; 
des amis arrivent; on s'embrasse, on discute, on divague, 
le vieux chauvinisme aidant on se reprend à espérer 
malgré tout... On cite des noms... «Avec la France il 
ne faut jamais... Mais que va faire Paris... que se passe-- 
t-il dans les rues... il faut aller voir... » et nous voici, 
revêtus de nos uniformes de lycéens de Louis-le- Grand, 
remontant les boulevards. 

Il est dix heures : les boulevards semblent très 
calmes; des rassemblements devant les bulletins et les 
kiosques de journaux... des estafettes circulent au grand 
galop... A la hauteur de la porte Saint-Denis, des groupes 
d'hommes, se tenant par le bras, défilent sur la chaussée, 
criant : « Déchéance... déchéance... Vive Trochu!... » 
Beaucoup de gardes nationaux en tenue, de francs- 
tireurs en chapeau tyrolien, de flâneurs en veston, le 
képi sur la tête, le fusil sur l'épaule... les' camelots 
courent, hurlant les journaux... On fait des ovations à 
deux officiers de mobiles passant en voiture, une dame 
leur lance des fleurs en pleurant... (*) » 

(1) Notre grand peintre national, Edouard Détaille, alors mobile 
au 8 me bataillon des mobiles de la Seine, a bien voulu nous confier 
ces pittoresques souvenirs : 

« Le 4 septembre, j'étais au camp. Nous étions une bande de 
joyeux compagnons que les événements impressionnaient fort peu. 
Germain, des Nouveautés, était clairon dans ma compagnie, dont 
faisaient partie Walewski, Frédéric Masson, de Marescot, Lecomte, 



336 LES PIERRES DE PARIS 

Sur la place de la Concorde très peu de monde : les 
arroseurs se livrent tranquillement à leur besogne ordi- 
naire, et l'omnibus américain — stationné à l'entrée des 
Champs-Elysées, près des chevaux de Marly — se garnit 
de promeneurs endimanchés décidés à passer la journée 
dans les bois de Saint-Cloud ou à manger une friture au 
Bas-Meudon! Le jardin des Tuileries est fermé et vide; 
nous suivons les quais : les pêcheurs à la ligne sont à 
leur poste. Le drapeau tricolore flotle sur le pavillon 
central du palais des Tuileries; l'Impératrice Régente 
est toujours au château; par les galeries vitrées du rez- 
de-chaussée l'on aperçoit des voltigeurs de la garde. 
Dans la cour du Carrousel quelques officiers de service, 
l'air préoccupé, fument en faisant les cent pas. Deux 
cavaliers, la carabine sur la cuisse, immobiles, montent 
la garde devant les tentes de bois placées à droite et à 
gauche du petit arc de triomphe. 

Notre déjeuner rapidement expédié, nous reprenons 
notre course à travers Paris ; mon frère sort avec notre 
père; j'accompagne mon grand-père. L'aspect des bou- 

Berlin, Du Paly, Boitelle, etc.. Je me souviens que c'est Alexandre 
Duval qui, passant la lôte par l'ouverture de la tente où nous nous 
tenions, nous annonça la terrible nouvelle de la guerre et la révo- 
lution à Paris. Nous étions très jeunes et peu enclins à commenter 
toutes ces catastrophes. Seul Boitelle, fils du Préfet de Police, dit 
d'un air sentencieux : « Mais c'est papa qui ne va pas être « content ». 
« Nous sommes restés consignés au camp et toute la nuit nous 
fûmes sur pied et occupés à faire des rondes dans la crainte d'une 
irruption des émeutiers dans les cantonnements». 



LE 4 SEPTEMBRE 1870 337 

.evards s'est absolument modifié : la foule, silencieuse 

et morne ce malin, est maintenant grondante et affolée. 

Des bataillons de la garde nationale défilent, musique 

en tête; les cuivres éclatent en notes stridentes; des 

hurlements s'élèvent : « Déchéance!... déchéance!... » 

Quelques « Vive Gambetla!... Vive Trochul... Vive la 

République!... » qui nous 

stupéfient... Pas un sergent \^ 

de ville. Nous emboîtons le 

pas d'un bataillon et arri- /m 

vons place de la Concorde. ; 

Le pont est barré par une / 

double haie de gendarmes ( î 




à cheval... Au delà, une [ 
foule compacte est massée \ 
devant les grilles du Corps 
législatif. . . De grand cris. .. \ 
Des hourras... On dit autour \ 
de nous que Gambetta et 
Jules Ferry haranguent le 
peuple. Bientôt les gen- gambetta. 

darmes qui gardent le pont 

sont débordés et les manifestants de la place de la 
Concorde vont en courant rejoindre les manifestants du 
Corps législatif; on chante la Marseillaise et le Chant 
du Départ) la foule s'écarte pour laisser passer les gen- 
darmes et un peloton de sergents de ville qui regagnent, 
épée au fourreau, les casernes... Sur leur passage, on 



o38 LES PIERRES DE PARIS 

crie: «Vive la France!... Vive Gambetla!... Vive Trochu!...» 
Aulour de nous on raconte que Jules Favre \ Gambelta 
sont allés proclamer la République à l'Hôtel de Ville... 
La Chambre a été envahie et la déchéance prononcée... ( { ) 
Les acclamations redoublent; la grille des Tuileries 
est enfoncée ; la foule pénètre timidement dans le jar- 
din; beaucoup de curieux se « délilent » derrière les 
statues et les arbres, car l'on rcJoute un feu de salve 
tiré par les voltigeurs, rangés en bataille devant le 
Palais, au bout de la grande allée. C'est le général Mel- 
linet, un glorieux balafré du premier Empire, qui les 
commande, et le \ieux brave n'a pas froid aux yeux. 
Prudemment, mon grand-père m'emmène et nous repre- 
nons le chemin des boulevards. A toutes les fenêtres, 



(1) Comment le peuple parvint-il à franchir la grille? L'inci- 
dent vaut la peine d'ôlre noté. 

« Des officiers du bataillon do la Garde nationale posté sur le 
pont de la Concorde ont besoin d'entrer au Palais. M. Stcenackcrs 
vient ouvrir la grille et les officiers passent. Mais comment refer- 
mer une grille poussée par vingt mille poitrines d'hommes ! Im- 
possible. Le flot passe avec les officiers, et le peuple, en une 
minute, apparaît soudain dans toutes les salles... 

« On dira, on a dit déjà, que ce sont les députés de l'opposition 
démocratique qui ont voulu entraîner la représentation nationale 
et proclamer la République. Mensonge!... Us ont fait des efforts 
inouïs pour faire sortir la foule et pour rendre inviolable le sanc- 
tuaire de la Chambre... 

« La droite s'éclipse, le centre suit le général Palikao et la gauche, 
au nom du peuple souverain, Ut une première liste des membres 
qui doivent composer un gouvernement provisoire. Mille et mille 
voix répètent à la fois : « A l'Hôtel de Ville ! ». — (L 'Illustration). 



« I ii -»>»wpf|^i 




HAPON, 



{Le Momie Illustré.) 

LE GOUVEKNEMENT DE LA DÉt'ENSE NATIONALE 



23 



LE 4 SEPTEMBRE 1870 341 

des curieux, très peu de voitures, les trottoirs et la 
chaussée noirs de monde... A l'angle de la rue Le Pele- 
tier, une cohue regarde deux hommes, dont un garde 
national, occupés à abattre à coups de sabre les armes 
impériales sculptées au-dessus de la boutique de Dus- 
sautoy, tailleur de l'Empereur; mais ces exaltés, que 
l'on acclame, prennent grand soin de respecter l'aigle 
russe à deux têles accolée à l'aigle napoléonienne... 

C'est comme un signal... la foule court sus aux insi- 
gnes impériaux; les commis des « fournisseurs de 
LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice » semblent les 
premiers à donner l'assaut ; en moins d'une heure, tout 
emblème dynastique, les couronnes, les N subversifs 
ont disparu des façades des magasins... quelques enra- 
gés poussent la colère jusqu'à gratter sur des affiches 
de commerçants les vignettes des médailles obtenues 
aux Expositions, médailles ornées du profil moustachu 
de Napoléon III. 

Les terrasses des cafés devant lesquels on quête 
pour les blessés regorgent de consommateurs, on boit 
ferme, on hurle, on crie : « Vive la République! Vive 
Gambetta! » On échange des nouvelles, on s'interroge : 
« Qu'est devenue l'Impératrice? » — Est- il vrai qu'on 
ait arboré le drapeau rouge? A quelle heure la Chambre 
a-t-elle prononcé la déchéance... « Capoul, sur l'impé- 
riale d'un omnibus, chantait tout à l'heure la Marseil- 
laise, sur la place de la Bourse, on Ta acclamé! » Bou- 
levard Montmartre, un « moblot », grimpé sur un banc, 



342 LES PIERRES DE PARIS 

annonce qu'il arrive de l'Hôtel de Ville... « Henri 
Rochefort vient d'y entrer couvert de fleurs... en fiacre 
découvert... des milliers d'hommes l'escortaient, en l'ac- 
clamant... Pour délivrer son idole, le peuple a enfoncé 
à coups de madrier les portes de Sainte-Pélagie... Vive 
Rochefort! » (*) 

(1) « ...Olivier Pain fit jouer la serrure, la porte s'ouvrit et une 
centaine d'amis se précipitèrent dans le couloir, m'enlevant dans 
leurs bras et me jetant dans une voiture découverte qui passait... 

« La population grossissait à vue d'œil autour de nous. Bientôt 
notre escorte devint une armée. 

« J'étais dans la Victoria avec Pain, Paschal Grousset, qui, sorti 
quelques semaines auparavant, était venu au-devant de rious, 
Arthur de Fonvielle, Charles Dacosta, de sorte que la voilure, 
chargée au delà de toute prévision, n'avançait plus qu'au pas. 

« En un instant nous fûmes couverts de fleurs et j'apparus 
zébré d'écharpes et drapé de rubans rouges comme un mât de 
cocagne. On nous apprit que la séance de la Chambre venait 
d'être levée et que les députés de Paris délibéraient à l'Hôtel de 
Ville. 

« . .Nous avions ramassé tant de monde en route que nous 
étions, au bas mot, cinquante mille quand nous débouchâmes 
sur la place de l'Hôtel de Ville. 

« ...La grille qui allait céder sous la pression fut enfin ouverte 
par le portier de l'Hôtel de Ville, mais la porte de l'escalier menant 
aux appartements avait été également verrouillée, et la masse de 
nos accompagnateurs s'étant engouffrée avec moi dans le corridor, 
je crus que je n'en sortirais pas. 

« Je n'en serais probablement pas sorti en effet si je ne m'étais 
résolu à casser un carreau dont on enleva tous les morceaux, ce 
qui me permit de passer à travers. Mais j'étais presque en lam- 
beaux lorsque les huissiers m'introduisirent dans la salle des 
délibérations où le Gouvernement provisoire était déjà en séance ». 
— Henri Rochefort. Les Aventures de ma vie, t. II, p. 200. 



LE 4 SEPTEMBRE 1870 



343 



Impénitents badauds parisiens, mon grand-père et 
moi regardons machinalement les affiches des spec- 
tacles : au Théâlre-Français, les « comédiens ordinaires 
de l'Empereur jouent, à 7 h. 1/2, le Menteur, Mérope, 




LES DÉPUTÉS DE LA RIVE GAUCHE (4 SEPTEMBRE). 



le Caprice', à l'Opéra-Comique, Zampa, avec Léon 
Achard; à la Gaîté, la Chatte blanche] au Palais-Royal, 
les Diables roses. Bal au jardin Mabille et au Tivoli- 
Vauxhall. 

Un gros rassemblement devant le théâtre du Gym- 
nase (où Mlle Desclée joue ce soir le Demi-Monde) : les 



344 LES PIERRES DE PARIS 

sergents de ville occupant le petit poste tapi contre 
les marches donnant accès à l'église Bonne-Nouvelle 
auraient chargé la foule à coups d'épée... « Us ont bien 
fait, ripostent quelques-uns; des voyous avaient tiré sur 
eux des coups de revolver... » Les grilles sont fermées ; 
deux gardes nationaux, l'arme au bras, montent la fac- 
tion devant le poste hermétiquement clos. 

Toute une population, frémissante, nerveuse, se presse 
sur les boulevards, beaucoup de citoyens en bourgeois, 
coiffés d'un képi ou d'un shako — dont l'aigle a été 
arrachée — et porteurs d'un fusil orné de feuillages 
enlevés aux arbres des squares, beaucoup de femmes, 
beaucoup d'enfants; les marchands de coco font des 
affaires d'or. C'est à peine si l'on parle de la guerre et de 
nos pauvres soldats... On semble espérer... on « veut» 
espérer qu'un changement de régime amènera un chan- 
gement de fortune, et il est inouï de constater qu'en ce 
jour de deuil, Paris prend un air de fête ! 

A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Denis, deux 
chanteurs ambulants dégoisent des couplets orduriers 
sur l'Impératrice... 

Le dîner est fiévreux... Chacun raconte les épisodes 
effarants, touchants, patriotiques ou comiques recueillis 
au hasard de ses courses. Notre père- a rencontré 
Sardou, qui lui a narré son entrevue avec le général 
Mellinet, la diplomatie qu'il dut employer pour amener 
le général à retirer les soldats et à éviter une inutile 
effusion de sang... Vers deux heures le drapeau avait 



LE 4 SEPTEMBRE 1870 



345 



été amené ( 4 ), l'Impératrice-Régente ayant quitté le châ- 
teau; à trois heures, les voltigeurs de la garde impériale 




HENRI R0CHEF0RT (4 SEPTEMBRE 1870). 



(1) Un toast à l'Impératrice Eugénie porté le soir même du 
4 septembre dans le Palais des Tuileries. 

Récit de M. Delaporte, ancien avoué au Tribunal de la Seine, 
alors sous-lieutenant au 5 me bataillon de la garde nationale : 

« ...^près être restés l'arme au pied, place Vendôme, jusqu'à 



m 



LES PIERRES DE PARIS 



cédaient la place à la garde nationale et à quelques 
compagnies de mobiles... des centaines de curieux 
avaient traversé le Palais, très respectueusement, sans 
causer le moindre dégât... Un de nos amis a croisé le 
fiacre amenant du Corps législatif à l'Hôtel de Ville — 
escortés de quels cris ! — Gambctta, Picard, Magnin 
et Laurier. 

Il y eut ensuite un conseil du Gouvernement provi- 
soire; le général Trochu le présida, ayant Jules Favre à 
sa droile. 

Cette longue séance, commencée à 9 h. .1/2 du soir, 
dura toute la nuit. Le Conseil se tint dans le « cabinet de 
l'aile droite faisant face à la Seine ». Au fond de la 
salle, un buffet de charcuteries variées »; les membres 

3 heures de l'après-midi dans -l'attente d'ordres et de nouvelles 
précises, les deux bataillons de la garde nationale, dont le mien, 
reçurent l'ordre d'aller occuper les Tuileries, qu'une foule calme et 
endimanchée visitait sans désordre dans un curieux é'onnement. 
A 7 heures, les officiers de la garde nationale de service aux 
Tuileries furent avisés qu'un dîner les attendait au Palais. J'y fus. 
Le dîner était celui destine aux officiers de service le matin — ser- 
vice de l'Empereur. — Au dessert, on servit du Champagne; et 
c'est alors que, non sans élonnement, nous vîmes se lever, un 
verre en main, un de nos camarades portant les. galons de lieute- 
nant. On crut qu'il allait boire à la santé de la République. 
Non ; sans embarras il nous dit qu'il avait eu l'occasion d'assister 
au départ de, l'Impératrice, qu'il l'avait trouvée pleine de courage 
et de dignité et qu'il nous proposait de porter un toast, non plus 
à l'Impératrice, mais à la femme, à la mère. Celte proposition ne 
trouva pas d'écho mais ne souleva non plus aucune protestation, 
et l'orateur se rassit au milieu du silence ». — (Lettre particulière). 



LE 4 SEPTEMBRE 1870 347 

du gouvernement de la Défense nationale mangeaien- 
debout, hâtivement, tout en continuant à discuter... 

Les pièces d'accès étaient occupées par la garde 
nationale. Dehors, sur la place de Grève et le long du 
quai, la foule poussait d'incessantes acclamations. Au 
iour naissant, on se jeta sur des canapés ou sur des lits 
improvisés pour prendre quelques heures d'un repos 
nécessaire. Rochefort dormit dans l'ancienne chambre à 
coucher de M me Haussmann (*)! 

Je ne surprendrai personne en rappelant que l'ap- 
pellation « rue du Qualrc-Scptembre » date de celte 
tiournéc-là; jusqu'alors, la rue s'appelait « rue du Dix 
Décembre », souvenir de la proclamation de l'Empire... 
Celte trop évocatrice plaïue bleu**, fut la première vic- 
time du régime nouveau... 

(i) Figaro du 4 septembre 1309. 



&41 



LES 

CLASSES DE DANSE A L'OPÉRA 



ontez cinq élages, tournez à droite, prenez le cor- 
ridor de gauche, poussez trois portes, remontez 
deux autres étages, puis tirez de nouveau à droite et là, 
demandez votre chemin à la première personne que 
vous aurez l'heureuse chanea de rencontrer; car vous 
ne sauriez certainement pas vous y retrouver parmi 
tous les corridors qui s'ouvriront autour de vous... » 

Telle fut, à peu près, l'indication que voulut bien 
me donner la concierge de TOpéra, lorsque je la priai 
de mUndiquer le cours de M. Giraudier, professeur de 
danse pour la classe des hommes. 

Après m'êlre trompé dix fois, avoir dérangé des 
tailleurs courbés sur des chausses wagnériennes, 
envahi des accessoiristes réchampissant des chars 
romains, troublé des couturières occupées à repriser 
des jupons de tulle, interrogé des lampistes et des 



350 



LES PIERRES DE PARIS 



pompiers, voire même deux somnolents employés de 
bureau plongés dans la lecture de Y Auto, arpenté les 
corridors où reposent, remisés jusqu'à la prochaine 
représentation, les dieux égyptiens d'Aida et les éten- 
dards des soldats do Faust, entrevu les squelettes de bois 
des coursiers fougueux destinés à emporter les Walkyrics 
dans leur héroïque chevauchée, je finis par découvrir 
une habilleuse, les bras chargés de péplums roses, qui 
voulut bien, nouvelle Ariane, me guider dans le laby- 
rinthe. Au bout d'un quart d'heure de courses éche- 
velées je parvenais à la classe de M. Giraudier. 

Au moment où j'y entrais, une vingtaine do jeunes 
gens de tailles inégales et d'âges variés — des enfants 
de huit ans et des hommes de vingt ans — faisaient de 
prodigieux « sauts de chat », remplissant de leurs bonds 
une vaste pièce au plancher incliné, tel le plancher de 
scène de l'Opéra. Au fond, une grande glace, à droite et 
à gauche des barres d'appui; les danseurs en minces 
escarpins de peau, culotte courte, bas blancs ou gris, 
chemise largement ouverte. Le violon à l'épaule, ryth- 
mant la mesure, précisant les mouvements, les indi- 
quant professionnellement par une habile inflexion des 
jambes, M. Giraudier dirige et contrôle ses élèves. 
« Plus en dehors le pied... Tu vas trop vite... Trop vite, 
je te dis... et tes bras, tu les prends donc pour des 
aéroplanes... Une, deux... Pas de bourrée, mainte- 
nant... Plus en dehors le pied... Une, deux... C'est 
mieux... A toi, Robert... Songe que l'examen est dans 



LES CLASSES DE DANSE A L'OPERA 



351 



huit jours... entrechat six... Une, deux, entrechat sept... 
Bien... Ça ira... » Et toujours le violon à l'épaule, le 




L ENTREE DES CLASSES. 



P. Rcnouard, aq. 



professeur circulé au milieu des élèves, d'un pas glissé, 
sur le plancher non ciré, constellé de grands huit tracés 
par l'eau des entonnoirs. Avec des grâces de fillelies, la 



352 



LES PIERRES DE PARIS 



petite classe, à son tour (des enfants de huit à dix ans) 
arrondit la jambe, tend le jarret, s-'efforçant, elle aussi, 
à battre le redoutable entrechat six... 

Mais voici dix heures et demie : « Allons, signez! », 
et les danseurs signent de leur grosse écriture enfantine 



1 W 




LA FEUILLE DE PRESENCE. 

P. Renouard, del. 



la feuille de présence. Les petits rigolent : « Hein, 
monsieur, comme il écrit mal, il sait pas écrire... » 
Ils se tordent de rire, enfilent leurs minces paletots et 
s'envolent comme une bande de moineaux. 

Une douzaine de grandes et belles filles les rem- 



LES CLASSES DE DANSE A L'OPÉRA 



353 



placent; les coryphées : la classe de M llc Théodore 
succède à la classe de M. Giraudier. Tout d'abord des 
plaintes : « Brrr... qu'il fait froid, on gèle ici! » et ces 
jolies personnes se plaignent fort. Toutes sont en cos- 
tume de leçon, souliers de danse, bas roses, jupe de 
tarlatane, pantalon blanc bouffant serré aux genoux, 




LES « PETITES ». 



P. Renouard, del- 



bras nus; sur leur corsage largement décolleté sont 
croisés des fichus de laine ou des matinées de satin rose 
et bleu, les cheveux sont peignés à la diable, les yeux 
semblent battus de sommeil ; plusieurs élèves ont passé 
des jambières tricotées. Fine et menue dans sa robe 
noire, M lle Théodore paraît. « Allons, allons, mes 



354 LES PIERRES DE PARIS 

enfants, ne perdons pas de temps. Vous ne me 
paraissez pas très réveillées ce matin. » La leçon com- 
mence. Des claquements du pouce, des battements de 
mains indiquent le mouvement; à des exercices de 
barre succèdent des temps de pointes et des ronds de 
jambes ( 4 ). 

Oh! la grâce spirituelle et ensorcelante de ces 
minces pieds de femmes, qui tantôt frôlent le sol sans 
paraître daigner s'y poser et tantôt semblent se piquer 
dans le plancher comme une aiguille dans une pelote. 
Avec une précision, une méthode, un' art parfaits, ce 
joli bataillon manœuvre au commandement de son 
colonel qui, d'ailleurs, prêche d'exemple, indiquant d'un 
geste adroit les poses à prendre, les mouvements à 
exécuter. Puis, on passe à un autre exercice : « Allons, 
l'adage. » A ce moment, la pianiste (car le piano a 
succédé au violon) plaque les premières mesures de la 

(1) Ce que gagnaient les danseuses de l'Opéra en 4842. 

M me Garlotta Grisi, première danseuse, 40.000 francs par an, 
60 francs de feux. 

M me Louise Fitz-James, danseuse de caractère, 18.000 francs 
par an. 

M me Pauline Leroux, danseuse de caractère, 42.000 francs par 
an, 50 francs de feux. 

M lle Mario, première danseuse, 25.000 francs par an. 

M lle Forster, première danseuse, 6.000 francs par an. 

Les sœurs Desmilâtrc, danseuses de deuxième ordre, 10.000 francs 
par an. 

Chaque danseuse du corps de ballet à 1.500 francs. — Salon 
littéraire (30 octobre 1842). 




?'« 



LES CLASSES DE DANSE A l'OPÉRA 



35? 



figure. « A toi, Berthe, descends... Pas de bourrée... 
Monte sur la pointe... Mieux que cela... encore... Ça 
va... Allons, Pichard, à toi... Pas mal... Ne te presse 
donc pas, Georgette... Laisse bien la jambe derrière toi. 




ï. Renouard, dêl 



et quand tu es bien à l'arabesque serre les reins et 
n'oublie pas que c'est un jeté dessous... Doucement, 
plus doucement Blanche, ton bras est trop haut... Et 
toi, Germaine, soigne tes pointes... » Dociles, ces 
jeunes filles réalisent vite l'indication que leur jette 



358 LES PIERRES DE PARIS 

leur professeur; mais pendant qu'elles tournoient, un 
peigne saute, puis deux, puis trois peignes ; M Ile Théo- 
dore s'impatiente : « Fixez donc mieux vos cheveux, 
c'est insupportable cette pluie de peignes... Allons, 
une, deux... Recommençons... Bravo, Germaine!... (*) » 

Sous le grand vitrage dont la lumière crue allume des 
nimbes d'or dans les cheveux blonds, toutes ces jolies 
filles, le sourire aux lèvres, forment des groupes gracieux 
et charmants. Les yeux ne sont plus bouffis, elles sont 
vraiment réveillées; leur amour professionnel leur a 
fait oublier la fatigue. 

Car ceux-là se trompent fort qui s'imaginent que 
l'existence d'une danseuse comporte de sérieux loisirs. 
Leur travail commence dès dix heures du malin pour 
ne finir souvent qu'a minuit, avec le tombé du rideau. 
Classe de neuf heures à dix heures et demie pour les 
enfants, de dix heures et demie à midi pour les sujets, 
les coryphées et les quadrilles; à midi et demi, répéti- 
tion, et quatre fois par semaine, représentation le soir, 
tel est l'ordinaire lableau de service. 

C'estvers huit ans que l'éducation chorégraphique com- 
mence et seuls un entraînement progressif et continu, une 
sévère mélhode, un régulier assouplissement font qu'une 
jeune fille, presque une enfant, peut, sans faiblir, sup- 
porter l'excessive fatigue qu'entraîne l'étude de la danse. 

Comme nous voici loin de la légende! 

(1) Non seulement M ,le Théodore dirige les classes des « cory- 
phées » mais elle préside ensuite aux leçons «d'ensemble » des sujets. 



LES CLASSES DE DANSE A L'OPERA 359 



* 

* * 



Nous dégringolons d'autres escaliers et longeons de 
nouveaux corridors. Voici la porte de la classe des 
petits où professe M lle Van Goeten. Nous entrons, et 
M Ue Van Goeten de s'exclamer : « Voilà bien ma chance, 
vous arrivez justement le jour où ma pianiste, épouvan- 
tablement grippée, a dû me fausser compagnie, si bien 
qu'à la veille de l'examen mes pauvres élèves sont 
forcées de travailler d'après mes indications chantées, 
et Dieu sait combien je chante mal!... » 

M lle Van Goeten est trop modeste : elle chante fort 
bien, fort en mesure, et son mignon quadrille se tré- 
mousse le plus joliment du monde à ses intelligents 
commandements (*). Toutes ces fillettes ont de douze à 
quatorze ans ; sur leur col mince se balancent encore 

(1) Vendredi, 23 juin 1871. 

Les petits sujets et les coryphées répètent en costume de danse, 
pour la première fois depuis la fermeture du théâtre. 

Elles sont là une trentaine de danseuses éparpillées par petits 
groupes, leurs robes de tarlatane blanche éclairant la demi-obscurité 
du théâtre ; elles vont et viennent, causant avec animation ; en 
voici une qui, penchée, rattache le ruban de son soulier ; une autre 
debout, sur ses pointes, fait, toute droite et comme piquant le plan- 
cher, un assez long parcours, puis retombe sur ses pieds après une 
pirouette, en disant avec un geste le plus gentil du monde : 

— Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, maman, que j'avais perdu 
mes pointes, pendant la guerre ! Je savais bien que non, moi ! Ça 
ne se perd pas, les pointes!... 

Je m'approche d'un groupe où la conversation est pleine d'en- 



360 



LES PIERRES DE PARIS 



les médailles d'argent de leur première communion! Il 
m est de délicieuses qui déjà minaudent avec une 




LA CLASSE D'ENSEMBLE DE M lle MAURI DANS LE GRAND FOYER DE L'OPÉRA. 

De Montarlot, phot. 

enviable rouerie. Il semblerait d'ailleurs que cette 
classe fût une école de grâce, tant .le professeur 



train. C'est une petite coryphée, blonde et fort jolie, qui raconte la 
chute de la colonne Vendôme : 

— J'étais là, dit-elle, au premier rang et j'ai acheté une complainte 
qu'on vendait rue de la Paix : je l'ai apprise par cœur. — Notes et 
Souvenirs (1870-71), par Ludovic llalévy (p. 107). 



LES CLASSES DE DANSE A L'OPERA 361 

s'efforce avec raison de réagir contre « les mauvaises 
attitudes ». La leçon se passe, presque tout entière, à 
faire rentrer dans l'ordre des bras trop en dedans ou 
des genoux trop en dehors. « ... maintenant, mes 
enfants, travaillons le pas de l'examen. » Et M Ue Van 




M ,le ROSITA MAU RI. 

Reutlinger, phot. 

Goeten, toujours chantonnant, indique et mime elle- 
même les passages difficiles... 

« Ta ta ta ta... ton genou Emma... ta ta ta... un 
temps... une, deux, trois... Pliez... une, deux... ta ta 
la... sauts de chats... ton petit pied, Jane... ta ta ta... 
et Jane surveille son « petit pied » chaussé de coutil 
gris... » 



362 LES PIERRES DE PARIS 

Comme j'admirais le charme de ces minces fillettes, 
leur professeur voulut bien me présenter à son premier 
sujet, M l,e Emma Mauller — onze ans — qui se couvre 
de gloire dans les ballets de « Femina ». Cette « étoile 
en herbe », comme disait l'autre, daigna danser en 
mon honneur les pizzicati de Sylvia, et je quittai la 
classe sur cette aimable vision. 

Redescendons les interminables escaliers; nous 
voici de plain-pied avec les coulisses; soulevons le 
lourd vélum, presque hermétiquement clos, qui ferme, 
derrière la scène, le grand foyer de la danse. Ici, c'est 
l'arche sainte; M lle Rosita Mauri, hier encore la gloire 
de notre Académie nationale, y professe, — avec 
quelle indiscutable autorité — le cours de perfection- 
nement (*). 

Au milieu du grand divan, frileusement serrée dans 

(1) Le loyer de la danse à l'ancien Opéra (1844) : Le foyer de la 
danse est une grande et vaste pièce attenante à l'ancien hôte 
Choiseul. Elle est assez mal éclairée et meublée d'une banquette 
semi-circulaire sur laquelle prennent place les rares élus admis 
à pénétrer dans le sanctuaire. Un buste en marbre de la Guimard, 
posé sur une colonne en bois peint, pareille à celles qui n'ornent 
guère le foyer du public, est la seule relique adorée dans ce 
temple. La muraille, recouverte d'une boiserie sculptée et ou- 
vragée à la manière du temps, est tapissée déglaces qui ont repro- 
duit successivement les plus frais et les plus* jolis minois du 
monde. De distance en distance des tringles de fer, posées à hau- 
teur d'appui, servent aux danseuses qui s'y suspendent' avec 
toutes sortes d'entrechats et de ronds de jambes en attendant leur 
entrée en scène. — Les petits Mystères de l'Opéra, par Albéhig 
Second, p. 134. 



LES (ÎLASSES DE DANSE A L*OPÉRA 



363 



un long manteau de tricot blanc, ses cheveux bouclés, 
recouverts d'une mantille bleu pâle, la haute canne 
noire à pomme d'or — son bâton de commandement — 
à la main, le sourcil autoritaire, M lle Rosita Mauri donne 
sa leçon... 

L'aimable artiste me reçoit les mains tendues et 
cependant M lle Mauri semble soucieuse, ses yeux spiri- 




AU SECOND QUADHILLE. 



P. Renouard, del. 



tuels sont mélancoliques.. M lIe Mauri est un peu nerveuse, 
.elle en exagère son pittoresque accent espagnol. « Hé, 
cher monsieur, vous tombez bien mal, je n'ai encore 
"personne ce matin, hier au soir Faust, aujourd'hui il 
pleut à verse... les pauvrettes sont fatiguées; deux vail- 
lantes ont seules bravé la tempête : Schwarz et Billion; 
la qualité devra remplacer la quantité. » 



364 LES PIERRES DE PARIS 

Oh! la belle leçon, je ne dirai pas seulement de 
danse, mais encore d'esthétique. « Allons, mesdemoi- 
selles... continuez... de la grâce., encore de la grâce... 
Plus bas les bras, et le poignet plus souple... détournez 
maintenant... Tendez la pointe... hop... bravo Schwarz! 
Très bien... port de bras... attitude... Restez... » Les 
charmantes danseuses, telles deux statues grecques, 
s'immobilisent en une « pose noble » et M Ue Mauri, 
satisfaite, de s'écrier : « Hein 1 sont-elles d'une belle 
ligne... Ceci est parfait... Mais songez qu'il faut toute 
une vie de travail, et d'un dur travail je vous assure, 
pour atteindre à cette perfection... Pas commode 
notre métier et ne l'exerce pas qui veut, et puis, 
quelle gymnastique, parfois aussi quel supplice! 

Saviez-vous que la Taglioni, après une leçon de deux 
heures donnée par son père, tombait mourante sur le 
tapis de sa chambre, où elle se laissait déshabiller, 
éponger, rhabiller sans avoir le sentiment de ce 
qu'on lui faisait?... Et elle devait danser le soir, la 
povera! ( d ) » 

(1) Une danseuse dévorée d'ambition, M Ue X..., avait inventé, 
S. G. D.G., une manière fort ingénieuse de se casser et de se 
tourner en même temps... 

M Ue X... se couchait par terre, le visage collé contre le plan- 
cher, les jambes étendues horizontalement, puis elle faisait monter 
et peser sur elle sa femme de chambre. Avec le temps elle s'habi- 
tua si bien à son fardeau domestique qu'elle en arriva à porter sa 
mère et sa sœur. Si la place n'eût pas manqué, elle en eût porté 
bien d'autres. — Petits Mémoires de l'Opéra, par Charges db BoiONlf 
1857, p. 35. 



sw 




LB COURS DE M lle MAURI DANS LE GRAND FOYER DE LA DANSE. 
M lle * BARBIER, ZAMBELLI, D. LOBSTEIN 



De Montarlot, phot. 



LES CLASSES DE DANSE A L'OPÉRA 



367 



Mais le front de M" e Mauri se rassérène : une par 
une, sans bruit les retardataires ont fait leur appa- 
rition. L'état-major de l'escadron volant de l'Opéra 
est presque au complet : M lles Aïda Boni, Urban, 
Lobstein, Meunier, Johnsson, de Moreira, Dockès et 




LA CLASSE DE M ,le TI1ÉODOUE. 



P. Renouard, del. 



Guillemin entrent en leçon, et c'est un émerveillement 
de voir ces jolies personnes résoudre en se jouant les 
difficultés que leur impose leur éminent professeur. 
D'un mot, d'un geslc, M lle Mauri — le poing gauche à 
la hanche, et marquant la mesure de sa terrible canne 



368 LES PIERRES DE PARIS 

noire — commande, surveille, ne ménageant ni ses cri- 
tiques, ni ses compliments... 

... Depuis quelques minutes, une nouvelle danseuse 
est survenue : après avoir exécuté quelques plies et 
quelques ronds de jambe, elle a nonchalamment posé 
son pied mince sur la barre la plus élevée, plus haut 
que l'épaule, et dans celte pose étrange, mais profes- 
sionnelle, elle assiste tranquillement à la leçon qui finit. 
Cette charmante apparition — brune, fine, nerveuse — 
est M lle Zambelli, l'étoile de l'Opéra... A son tour, elle 
danse et nous admirons cette grande artiste, une des 
plus parfaites qu'il nous ait été donné d'applaudir 
D'un mot, d'ailleurs, M lle Mauri résume nos sensations : 
« C'est un feu d'artifice ». 

Puis avec le charme infini qu'ont les femmes parlant 
avec amour d'un art qu'elles ont exercé supérieurement, 
M lle Mauri énumère toutes les qualités nécessaires à une 
vraie danseuse : l'élégance des attitudes, la noblesse des 
positions, les aimables abandons du corps, les longs 
déploiements, les parcours sinueux, et, par-dessus tout, 
les yeux d'enjouement... M ,le Mauri parlant de son art, 
c'est l'apôtre même de la religion chorégraphique qui 
sème la bonne parole... Les yeux, la voix, le geste, tout 
en elle est sérieux... j'allais écrire doctrinaire. 

Mais — il y a toujours un « mais )> dans la vie — 
sous la jupe noire de coupe austère sort un petit bout 
de pied emprisonné en un étroit escarpin verni... et ce 
petit bout de pied n'est pas doctrinaire du tout... Ah! le 



LES CLASSES DE DANSE A L'OPÉRA 369 

gredin, comme il frétille, comme il se cambre, comme 
il est « un peu là » ! Quel docile élève et qu'il exécute 
spirituellement les indications du professeur... Nous 
l'avons connu, chaussé de satin rose, alors qu'il nous 
charmait dans le Cid, les Deux Pigeons, la Korrigane, 
Coppèlia /...(*) 

Mademoiselle Rosita Mauri, quand vous voudrez être 
tout à fait sérieuse, méfiez-vous de votre petit pied 

(1) Il est permis à ce propos de rappeler les jolis vers d'Alfred 
de Musset à la Taglioni, créatrice du ballet V Ombre : 

Si vous ne voulez plus danser, 
Si vous ne faites que passer 
Sur ce grand théâtre si sombre, 
Ne courez plus après votre ombre 
Et tâchez de nous la laisser 



37/ 



LA 

SEMAINE D'UN INONDÉ 



Dimanche 23 janvier 1910, trois heures de l'après-midi, 
du haut d'un balcon du quai Voltaire... — Malgré la 
neige qui tombe en tourbillons, une foule dense assiège 
les parapets des quais. On s'arrache les journaux... On 
compte les marches libres des escaliers de pierre don- 
nant accès aux berges inondées; encore douze... ça va 
bien. De l'angle du pont des Saints-Pères, les badauds 
constatent avec stupeur que le fleuve, démesurément 
grossi, affleure presque les entablements du funnel 
reliant la gare d'Orsay à la gare d'Orléans... Des amis 
arrivent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises... 
la banlieue parisienne est tout entière envahie, les trains 
sont arrêtés, les ponts s'écroulent... L'eau paraît sourdre 
de partout, par les murs, par les parois, par les fentes 
des pierres, sous les pavés, le long des rails des tram- 
ways... le baromètre enregistreur, qui marquait 733 mil- 



mètres, baisse encore! 



25 



372 



LES PIERRES DE PARIS 



La Seine jaune et bourbeuse semble monter à l'assaut 
des ponts, des berges, des bateaux-lavoirs, des grands 
chalands noirs accotés aux quais et dont les mariniers 
doublent les amarres... 




LA SEINE ET LE PONT-ROYAL, 25 JANVIER 1910. 

L.-P. Aubey, photog. Verascope Richard. 



Lundi, 2 heures. Au musée Carnavalet. — Un attaché 
et deux gardiens manquent à l'appel; ils habitent la 
banlieue inondée, les communications sont interrom- 
pues, leurs maisonnettes doivent être cernées par les 



LA SEMAINE D UN IKONDÉ 



373 



eaux... La rue de Sévigné résonne de sinistres coups de 
trompe annonçant qu'une équipe des pompiers occupant 
la caserne voisine part lutter contre quelque nouvelle 
catastrophe. Après le feu, ces braves gens vont affronter 
— en héros qu'ils sont — l'eau, l'eau traîtresse qui 




L EMBARCADERE DU « TOURISTE », VIS-A-VIS LA GARE D ORSAY, 
D r A. Bach, photog. 26 JANVIER 1910. Verascope Richard. 

mine sournoisement les murs, prépare les éboulis, ouvre 
les crevasses... 

« Allô ! allô !... De la part des Annales. Avez-vous au 
musée des documents sur les anciennes inondations à 
Paris? — Oui. — Ça va bien, on va venir voir ça. » 



374 LES PIERRES DE PARIS 

— « Allô 1 De la part du Monde illustré, avez-vous au 
musée », etc.. Une carte, deux cartes, trois cartes, 
quelques reporters désireraient consulter ce que le 
musée possède relativement aux inondations... Vérifions 
un peu nos richesses... elles sont minimes... Quelques 
illustrations datant de trente ans, une reproduction d'un 
curieux tableau de Loir Luigi, une gravure en couleurs 
de Debucourt,des documents sans importance... Maisen 
feuilletant Paris sous le Consulat, d'Aulard, je retrouve 
ces deux extraits de la Gazette de France, qui me 
semblent tout à fait de circonstance : 

A la date du 12 nivôse an X (1832) : « ... Le débordement de 
la Seine est tel, que les communications se trouvent intercep- 
tées dans plusieurs quartiers de la ville. Il ne s'en faut plus que 
de dix-huit pouces pour que la rivière ne soit parvenue à la 
hauteur de 1740... On navigue en bateau dans un grand nombre 
de rues : celles de Saint-Florentin, Lille, Seine, Vielle-Bou- 
cherie, Gît-le-Cœur, Pavée, etc.. La place de Grève se trouve 
couverte de trois à quatre pieds d'eau, et les bateaux chargés 
de blé étaient amarrés ce matin sous l'arcade Saint-Jean. » 
(L'arcade Saint-Jean traversait jadis l'Hôtel de Ville)... 

Plus loin, le 14 nivôse : 

... L'échelle du pont National (pont Royal) marquait ce 
matin 7 mètres 7 décimètres. 

L'eau couvre l'esplanade des Invalides, les Champs-Elysées 
et toute la plaine d'Ivry. On voit, du haut des tours Notre- 
Dame, tout le spectacle de l'inondation. 

Quant au cataclysme de 1740, nous en connaissions 
tous les détails par le Journal de Barbier : 



LA SEMAINE D'UN INONDÉ 375 

... Actuellement (25 décembre, jour de Noël), Paris est 
entièrement inondé. D'un côté, la plaine de Grenelle et le canton 
des Invalides, le Cours et les Champs-Elysées, tout est couvert 
d'eau. Elle vient même par la porte Saint-Honoré jusqu'à la 
place Vendôme... On ne passe plus qu'en bateau; le côté de 
Bercy, de la Râpée, de l'Hôpital-Général (actuellement la Salpê- 
trière), c'est une pleine mer... La place de Grève (actuellement 
place de l'Hôtel-de-Ville) est remplie d'eau, la rivière y tombe 
par-dessus le parapet, toutes les rues des environs sont inon- 
dées, dans les maisons à porte cochère les bateaux entrent 
jusqu'à l'escalier... Le pain vaut toujours quatre sols et demi la 
livre et tout le reste est très cher... Un batelier a été mis en 
prison pour avoir exigé douze sols pour passer une pauvre 
femme et son enfant. 



6 heures du soir. Chez an ami, rue de Lille, autour 
d'une table de bridge. — Des joueurs surviennent appor- 
tant les nouvelles... le sous-sol de la gare d'Orsay est 
envahi... Deux locomotives électriques que l'on n'a pas 
eu le temps de garer baignent dans l'eau jusqu'à mi- 
hauteur... Toute la journée, les quais ont été envahis 
par les curieux, les camelots, les photographes... La 
Seine verdâtre roule tumultueusement des poutres, des 
tonneaux, des débris informes, des cahutes encore 
enguirlandées de lierre... Quelques magistrats arrivent, 
gelés, du Palais de Justice dont les calorifères sont 
inondés... les membres de la Chambre des Requêtes 
ont dû siéger au coin d'un feu de coke en Chambre du 
Conseil — toutes portes ouvertes — pour obéir aux 
prescriptions de la Loi... Les eaux atteignent 7 m. 89 



376 LES PIERRES DE PARIS 

au Pont-Royal ; encore un centimètre et elles vont 
dépasser l'étiage de 1740... On voudrait se rassurer; 
mais le bridge languit... 

Mardi 25, 11 heures malin. — La Seine monte toujours, 
la foule continue à envahir les quais. Des automobiles, 
des coupés stationnent aux têtes des ponts, les proprié- 
taires descendent pour voir plus près. Debout sur leur 
siège, chauffeurs et cochers regardent par-dessus la tête 
des curieux. Rue de Lille, rue de Verneuil, rue de Belle- 
chasse, les infiltrations commencent. Les tramways 
sont pleins, on est si bien sur l'impériale pour observer 
l'assaut furieux que donne le fleuve déchaîné aux vieux 
ponts et aux quais de Paris... « Ça fait cinéma! », dit 
un élève de l'École des Beaux-Arts, au large pantalon de 
velours gris, tenant sous le bras une jolie fille qui mor- 
dille un bouquet de violettes... Les curieux sont massés 
devant la porte vitrée de la gare d'Orsay... Le bruit 
court qu'on va faire sauter le pont d'Iéna, dont la masse 
obstrue le passage des eaux... Au Jardin des Plantes, on 
a pu sauver les ours dont les fosses étaient inondées... 

7 heures du soir. — Qu'ils sont durs à gravir les cinq 
étages que l'ascenseur avalait si rapidement... A chaque 
palier, dans l'angle, des bougies en des flambeaux de 
cuivre .. Et le soir, on fait cercle autour de la lampe 
inutilisée depuis si longtemps et qui sent le pétrole... 

Mercredi 26, 7 h. 1/2 du matin. — Les moineaux 
parisiens répondent à mon appel plus nombreux que 



LA SEMAINE d'un INONDE 377 

jamais. Eux cL moi sommes de vieux amis. Chaque 
matin, dès sept heures et demie, ils montent la garde 
sur la balustrade du balcon et réclament en piaillant le 
pain quotidien. Je réunis d'habitude une vingtaine de 
clients... dont un boiteux qui ne manque jamais sa visite 




LE QUAI DES GRANI S-AUGIST1NS, 26 JANVIER 1910. 

de Montarlot, phot. 

matinale et un petit gris d'une effronterie délicieuse... 
Ce matin, leur nombre a doublé... mes petits camarades 
ont dû faire des invitations... C'est entendu, on augmen- 
tera les portions. 

8 heures — J'ouvre mon Figaro: une phrase résume 



378 LES PIERRES DE PARIS 

admirablement la journée d'hier : « On a l'impression 
d'être dans une ville assiégée par un insaisissable 
ennemi ». La Seine a encore monté. L'étiage indique 
8 m , 29. Au Pont-Royal, la situation devient très grave... 
Le fleuve charrie des forêts de poutres blanches, des 
tonneaux, des cadavres de pauvres chiens qui passent 
rapidement, les quatre pattes en l'air, tout roides. L'eau 
est jaune et sale, de grands remous moirés se forment 
à l'avant des bateaux amarrés et des pontons d'embar- 
quement... Une tempête de neige, de grésil, de pluie... 
Quai Voltaire, il y a l m ,40 d'eau dans nos caves... des 
pompes d'épuisement sont installées à côté, au Monde 
illustré, plus loin encore, au Journal officiel, pour vider 
les chambres basses où fonctionnaient les machines. 

3 h. 1/2 du soir. — La salle des séances du Conseil 
municipal. — M. de Selves, préfet de la Seine, expose aux 
conseillers l'exacte situation de Paris : il montre le péril 
grandissant d'heure en heure, il énumère les mesures 
qu'il a prises, non seulement contre les dangers immi- 
nents, mais encore pour assurer l'existence des milliers 
de sinistrés qui affluent de toutes parts, pour hospita- 
liser les malades, pour diriger son armée d'ingénieurs, 
de techniciens... Les yeux cernés de bistre du préfet, ses 
traits tirés, disent le surmenage écrasant de cet homme 
supérieurement intelligent. Le préfet de police lui suc- 
cède, il arrive de la banlieue inondée, croulante, et sa 
brève allocution terminée, il se hâtera de retourner — 



LA SEMAINE d'(JN INONDE 



379 



selon son habitude — au plus fort du danger, donnant 
l'exemple de la bravoure, soutenant de sa présence 
l'héroïque phalange des agents, des marins et des sol- 
dats réquisitionnés! 



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LE QUAI VOLTAIRE ET LA POMPE D EPUISEMENT DU % JOURNAL OFFICIEL * 

P Parfonry, photog. 26 JANVIER 1910. 



Massés sur les marches conduisant à la tribune, pres- 
sés derrière leurs collègues du bureau, mêlés aux sténo- 
graphes, les conseillers font une ovation aux deux pré- 
fets... Debout, très élégant dans sa jaquette noire fleurie 



380 LES PIERRES DE PARIS 

de la rosette de la Légion d'honneur, M. E. Caron, pré- 
sident du Conseil, souligne éloquemment la grandeur de 
cette manifestation patriotique... Les crédits demandés 
sont votés à l'unanimité, un grand élan de solidarité 
fraternelle, d'amour passionné pour notre cher Paris, 
réunit toutes ces opinions souvent contraires... C'est 
très simple, très beau, très impressionnant. 

4 h. 1/2. — M. Quentin-Bauchart — conseiller des 
Champs-Elysées inondés, qui préside la Commission du 
Vieux-Paris, — expédie hâtivement les affaires urgentes, 
puis retourne en son quartier reprendre son poste de 
combat. 

Les quais sont toujours remplis par la foule, plus 
curieuse encore quYmue... Des camelots hurlent : 
« Demandez Paris sous l'eau... Le déluge à Paris... Un 
franc la douzaine d'instantanés... demandez... » Le pont 
des Arts est condamné, on ne passe plus... Un agent 
veille, roulé dans son caban, derrière des cordes ten- 
dues... Un second barrage, quai du Louvre, le sol est 
soulevé, Peau sort par les égouts... Le vieux Pont-Neuf 
assure, une fois de plus, la circulation parisienne. 

L'eau gagne toujours; depuis le commencement do 
la crue, la Seine a monté de 6 m. 10... * 

10 heures. — Ce soir, le quai Voltaire offre un aspect 
lamentable. On piétine dans la boue gluante au milieu 
de la chaussée ; des pompes grinçantes vident les caves 
de VO/fîciel et crachent sur les passants des nuages de 



LA SEMAINE D'UN INONDÉ 



381 



fumée... On commence à prendre peur... Les commères 
font de fâcheux pronostics... Des femmes pleurent et une 
marchande de journaux m'a dit textuellement ceci : 
« Monsieur, vous qui connaissez le préfet de police, 
savez-vous si cela va bientôt finir? » 

La rue de Lille est complètement inondée, on y cir- 




LB QUAI DES GRANDS-AUCUST^S, 2G JAWIKR 1910. 

de Monlarlot, phot. 



cule en bateau. M. Lemercier, juge au Tribun 1 de la 
Seine, a amarré un bachot en toile au pied de son 
escalier ! 

Une affreuse odeur de gaz empuantit les environs, 
les éboulements ont crevé des conduites, Ton ne sait où 



382 LES PIERRES DE PARIS 

trouver les fuites... Des agents sont venus, ordonnant 
de fermer tous les compteurs; une explosion vient de 
se produire chez le marchand de tabac du coin de la rue 
de Beaune, au-dessous de l'appartement historique où 
mourut Voltaire... Ma concierge est affolée : « Encore 
trois marches, monsieur, et l'eau est dans la cour. » 
Derrière la porte cochère, sous la voûte, des briques et 
des sacs de ciment sont empilés. On va élever une digue 
au haut de l'escalier de la cave complètement remplie 
d'eau et devant la porte d'entrée de la maison. 

Le tunnel du chemin de fer d'Orsay passe sous 
nos pieds, l'on entend distinctement l'eau couler en 
trombe. 

Jeudi 27, 9 heures du matin. — 11 gèle, mais le temps 
est beau. La Seine a encore monté. Les bateaux-lavoirs 
surgissent au-dessus des parapets des quais, bouchant 
la vue du Louvre! 

4 heures du soir. — Au coin de la rue du Bac, barrée 
depuis midi, un fort attroupement... On rit, oij plaisante. 
Quatre égoutiers, bottés jusqu'à la ceinture, traversent 
dans leurs bras d'un trottoir à l'autre les malheureux 
locataires des rues inondées... rue de Verneuil, rue de 
Lille, rue de Poitiers, rue de Beaune... Ils sont dans l'eau 
jusqu'aux cuisses. Les femmes crient, les enfants s'amu- 
sent... Ce pittoresque va-et-vient rappelle la jolie gravure 
de Petit d'après Garnier, où, dans une rue parisienne, un 
solide gars, les jambes nues, porte sur son dos une jolie 



LA SEMAINE D'UN INONDÉ 383 

muscadine de l'an IX aux mollets impeccables, aux pieds 
mignons chaussés de souliers à hauts talons... 

10 heures du soir. — La vision du haut de mon bal- 




LA PASSERELLE DE LA RUE DE BEAUNE, 557 JANVIER 1910. 

Maria Devaux, photog. Verascope Richard. 

con est superbe et sinistre : peu de monde sur les 
quais, au loin, dans le noir, des voix de camelots crient 
les « dernières nouvelles »... La lumière électrique brille 
encore sur la rive droite... Les feux rouges signalant les 
piles de ponts jettent leurs notes sanglantes. 



384 LES PIERRES DE PARIS 

Sur le quai du Louvre deux feux à l'acétylène pro- 
jettent de grandes lueurs dont les reflets viennent danser 
sur l'eau 4ioire en donnant exactement l'impression de 
ces « pluies d'or » que tirent les artificiers. 

La lune est très claire... Par-ci par-là, sur les quais, 
de petites flammes : les feux de bivouac allumés parles 
soldats qui vont passer la nuit pour nous garder, nous 
proléger contre l'inondation et nous défendre des mal- 
faiteurs dont les sinistres visages commencent à se mon- 
trer dans les ruelles sombres. 

L'ami qui est près de moi contemple ce morne pay- 
sage... Soudain il pousse un cri : « Allons, bon... me 
voilà bloqué... l'eau qui commençait à peine à mouiller 
la chaussée devant la rue Bonaparte a tout envahi... 
comment vais-je pouvoir rentrer chez moi...» Et il me 
quille anxieux! 

Vendredi 28, 4 heures du matin. — La nuit est douce, 
le ciel très calme, sans une étoile... Aucun autre bruit 
que le grondement morne et continu du fleuve... L'eau 
paraît avoir atteint le niveau même du pont des Saints- 
Pères, dont le tablier semble poser directement sur la 
Seine... Des silhouettes d'agents cyclistes passent rapi- 
dement dans la nuit ; les grands feux ranges du quai du 
Louvre continuent à briller. 

7 heures. — Le jour parait, livide... Dans l'escalier 
de service on entend les domestiques se hâtant de des- 
cendre pour aller aux provisions, cela rappelle les mau- 



LA SEMAINE D'UN INONDÉ 



385 



vais jours du siège... Le boucher monte lui-même 
prendre les instructions, il est inondé et va fermer... La 
Seine semble encore plus menaçante. ..De grands nuages 
gris traînent comme dos toiles sur les loits du Louvre 




LA SEINE ET LE PONT DES SAINTS-PÈRES. 28 JANVIER 1910. 

L.-P. Aubey, photog. Verascope Richard. 



les tours de Saint-Germain-l'Auxerrois. les poivrières 
de la Conciergerie... La matinale petite note rose n a 
vient pas comme d'habitude égayer la flèche de la 
Sainte-Chapelle... Les voitures commencent à rouler, 
leurs lanternes rouges encore allumées; sur les quais 



38(5 LES PIERRES DE PARIS 

pleins d'ombre de retentissants coups de marteau... Les 
boutiquiers se barricadent! 

7 h. 1/2. — Des hourras sous mes fenêtres... Un 
jeune homme vient de pocher, à l'aide d'un panier 
attaché au bout d'un manche à balai, une magnifique 
carpe pesant au moins trois livres... 

La cuisinière revenant du marché donne les nou- 
velles. Dans les épiceries, encombrées de paquets 
remontés des caves où l'eau depuis longtemps les eût 
noyés, la foule se presse pour faire des provisions... 
Les eaux minérales et le pétrole manquent totalement; 
le beurre se vend 2 fr. 30 la livre, la douzaine d'œufs 
1 fr, 80... La verdure est rare. Le prix des pommes de 
terre et des choux a doublé... 

10 heures. — La circulation est de plus en plus dif- 
ficile; les pavés de bois disloqués par les eaux dansent 
sous les pieds. Plusieurs femmes tombent. Il est joli, ce 
matin, le « ruisseau de la rue du Bac », cher à M me de Staël ! 

Des gamins, des garçons livreurs, des badauds ins- 
pectent curieusement les petites digues de briques et de 
ciment que les boutiquiers et les portiers ont élevées 
devant les ouvertures des portes cochères et des maga- 
sins... 

Au coin de la rue de Bellechasse et de la terrasse de 
la Légion d'honneur, un lac, un torrent... Une poche 
d'eau a crevé, soulevant le trottoir, et le flot sort en 
cascade, couvrant la plaque bleue indiquant le nom de 




LA RUE VISCONTI, 28 JANVIER 1910- 



Pbotog. Neurdein. 






• * 



LA SEMAINE D UN INONDE 



389 



la rue; celte rue de Bellechasse forme un canal profond 
d'un mètre cinquante... Une sorte de pont volant per- 
met d'accoster quelques barques qui font le service des 
rues inondées : rue de Lille, rue de Verneuil, rue de 




LE PALAIS DE LA LÉGION D'HONNEUR, 28 JANVIER 1010. 

H. Stresser, photog. Verascope Richard. 



Poitiers. Des gens embarquent, de gros pains sous le 
bras, des provisions à la main. M. Maréchal, l'énergique 
commissaire de police du quartier, bien que surmené 
par trois nuits de veille, contrôle son personnel impro- 
visé de conducteurs de bachot; beaucoup sont de braves 



390 



LES PIERRES DE PARIS 



gens dont le dévouement est admirable; mais des 
apaches se sont glissés dans les rangs ; hier deux de ces 
gredins n'ont-ils pas voulu rançonner une malheureuse 
femme ! M. Maréchal a grand'peine à éloigner les 
curieux du terre-plein dangereux qui s'étend devant la 
gare. Ici le sol, trop affouillé, peut crever d'une minute 
à l'autre... Sous nos pieds, tremble la mince couche de 
macadam sous laquelle on devine l'eau furieuse. 

11 heures. — La cour de l'Ecole des Beaux-Arts : un 
lac où vient se mirer le délicieux arc de Gaillon... Des 
jeunes filles, sortant des ateliers s'aventurent en riant 
sur la planche étroite qui leur permet de gagner la 
chaussée de la rue Bonaparte. 

... Un canal à Venise dans la Giudecca, un chemin 
d'eau à Rotterdam, telle nous paraît la rue Visconli 
complètement inondée. Les habitants doivent s'y servir 
d'une échelle pour rentrer chez eux, par les fenêtres du 
premier étage ! Des barques circulent dans la ruelle 
sombre où vécurent Jean Racine, Adrienne Lecouvrcur 
et notre immortel Balzac. Montés sur des amas de 
planches, nous ne nous lassons pas de regarder cette 
sente étroite où le ciel vient se mirer dans l'eau. C'est 
sans conteste un des plus inattendus aspects de Paris 
inondé... 

Nous rentrons chez nous, la pluie recommence à 
tomber, les curieux s'espacent, les boutiques se ferment, 
mais les camelots continuent à s'égosiller : « Demandez 



LA SEMAINE D'UN INONDÉ 



391 



le Déluge à Paris... 24 instantanés pour 1 franc... 
demandez... » 

A 4 heures, le pont des Saints-Pères est barré. On 
ne passe plus. 

Samedi matin, 29 janvier, 8 heures. - Un soleil 




LA COUR DE L'ECOLE DES BEAUX-ARTS, 28 JANVIER 1910 

H. Stresser, photog. Verascope Richard. 



blond qui semble apporter avec lui l'espérance... La 
Seine décroît, on n'en saurait douter à voir la mince 
ligne blanche que la baisse des eaux laisse paraître sur 
les piles noires des ponts. Par contre, nous n'avons ce 



392 LES PIERRES DE PARIS 

matin ni journaux, ni gaz, ni électricité, ni téléphone, 
ni ascenseur, et les deux seuls ponts assurant nos com- 
munications avec la rive droite sont le Pont-Neuf et le 
pont Royal, c'est-à-dire deux des plus anciens ponts de 
Paris... Le progrès ne serait-il qu'un vain mot? 

La vie recommence. Des petits trottins paraissent 
s'amuser prodigieusement à regarder les inlassables 
pêcheurs à la ligne fort occupés « à mouiller du fil dans 
l'eau » ; des peintres ont dressé leur chevalet et « pigent 
les motifs » de l'inondation; les portiers constatent avec 
joie « que ça n'a pas monté dans la cave »; enfin la 
Seine semble moins mauvaise, moins violente... C'est la 
fin, espérons-le!... Sur la colonne Morris, en face la gare 
d'Orsay, s'étale une affiche toute fraîche « Salle du Con- 
servatoire. — Demain, dimanche 30 Janvier : Le Déluge, 
par Saint-Saëns » — 



TABLE DES GRAVURES 



Pages 

Le n° 5 du quai Conli vers 18G0 , 3 

M"" d'Abranlcs . 7 

Bonaparte 9 

Le salon de M ra " de Permon (aujourd'hui salon de M. Pigorcr.u, 

place Conti, n° 2) . . 11 

Passage Saint-Roch 13 

Estampe allégorique publiée vers 1800 14 

L'angle de la rue des Moineaux et de la rue des Moulins 15 

La rue Vieille du-Temple vers 1860 19 

La Tourelle Barbette rue Vieille-du-Temple, vers 1805 23 

Eglise des Blancs-Manteaux en 1790. 27 

Rue Pavée au Marais 29 

La Procession de la Ligue 35 

L'empoisonneuse la Voisin 43 

Grille s'ouvrant jadis sur les jardins de la Voisin 45 

Entrée de Louis XVIII à Paris, le 3 Mai 1814 47 

Le boulevard Bonne-Nouvelle 49 

Le Pont-Neuf vu du yacht 53 

Coin de Seine 54 

Le pont du yacht 55 

La berge du quai des Orfèvres 57 

Pont-Neuf 59 

Petit bras de la Seine, 3 Janvier 1880 63 

Vue de l'Hôtel de Ville de Paris (xvin* siècle) 71 

Réception de Louis-Philippe à l'Hôtel de Ville 75 



394 TABLE DES GRAVURES 

J'agos 

Quai de la Grève et parlie de l'Hôtel de Ville vers 1850 77 

Lithographie de Raîfet. (Album de 1851) 79 

L'arcade Saint-Jean, rue Monceau-Sainl-Gcrvais 83 

L'Hôtel de Ville pendant la Révolution de 1850 85 

Gravure populaire de 1789 87 

Attaque de la Maison commune de Paris, le 29 Juillet 1791, ou 

9 Thermidor An Hde la République 89 

La cour de la Sorbonne vers 1845 97 

M" 8 Constance Mayer 107 

François J. Talma 115 

Talma, rôle de Sylla (acte iv, scène vm), 1825 1 17 

Talma, rôle de Pyrrhus 119 

Costume de Talma dans Cinna 121 

Cabinet d'étude de Talma, 4, rue Saint-Georges 123 

Frise peinte du cabinet de Talma, rue de la Tour-des-Damcs 125 

Porte peinte du cabinet de travail de Talma, rue de la Tour-dcs- 

Dames 127 

Le Louvre et les Halles à 700 mètres d'altitude. (Extrait de 

Paris vu en Ballon, de André Schelcher et A.-Omer Decugis.) 131 

The day's Folly (Drawn and engraved by A Y. Sergent 1785) 133 

Expérience faite au château de la Muette, par M. Pilaire de 

Rozier 135 

Voyage aérien fait en présence de M. le Dauphin, le 1" Décem- 
bre 1784, par MM. Charles et Robert 137- 

Globe aérostatique de MM. Charles et Robert 141 

M- de Montgolficr < 143 

Le théâtre du Vaudeville, place de la Rourse (sur l'emplacement 

de la rue du 4-Seplembre) 153 

Théâtre de l'Opéra-Comique, plus tard théâtre du Vaudeville 157 

Henri Monnier dans « La Famille improvisée » 158 

Henri Monnier (d'après Gavarni) .. 159 

Arnal dans « Une fièvre brûlante » 161 

La Dame aux Camélias , 1G2 

Les Parisiens 163 

M 1 " Planche Pierson 165 

Portrait de M"* Bartet dans « l'Arlésienne » 167 

M"" Réjane dans « M™ Sans-Gône » 169 



TABLE DES GRAVURES 395 

Pages 

L'église Satnt-Merri 173 

Quartier Saint-Merri. — Ancien hô'.el de La Rcyrïic, 24, rue Qifn- 

campoix 175 

L'église Saint-Merri 177 

Le bureau des lingères de la rue Courlalon 179 

Au caveau des Halles 183 

Vue du marché et de la fontaine des Innocents 185 

E. Rostand. (Croquis dessiné au caveau des Halles) 187 

Ruines de la chapelle du Doyenne et de l'hôtel de Longucville 191 

L'hôtel de LonguevilJe, place du Carrousel 195 

Place du Carrousel sous Louis-Philippe 199 

Revue du Décadi, passée par le premier Consul dans la cour du 

Carrousel : 203 

Hôtel de Nantes, place du Carrousel, 1849 2G-7 

Place du Carrousel. (Vue prise à l'entrée du Musée, 1849) 211 

Frascati 219 

Les petites Marionnettes. (Gravure du temp?) 222 

Vue de Frascati 223 

Frascati 225 

Les Garnitures 227 

Une gravure du « Bon genre » 229 

Mise dune Elégante 231 

La Grange-Batelière vers 1810 238 

Entrée des galeries provisoires construites pour l'exposition aux 

Menus-Plaisirs 239 

Dessous de Ja porte des Menus-Plaisirs 2il 

Coupe sur la longueur du théâtre du Conservatoire 242 

Vue intérieure de la salle du Conservatoire 243 

Entrée du Conservatoire 247 

Thérésa en 18G7 249 

Un cabinet d époque Directoire 251 

Un salon d'époque Directoire 252 

Un vieil hôtel, faubourg Poissonnière 253 

Vue de Passy, prise dans l'Isle des Cignes, vis-à-vis les bons 

Hommes. (Vers 1775) 257 

Balzac , 261 

Le jardin de Balzac 2G3 



393 TABLE DES GRAVURES 

Tages 

La Maison de Balzac (Sortie sur la rue Berton) 265 

Autre vue des Boulevards, près le pavillon chinois de l'hôtel de „ 

Montmorency 273 

Pavillon chinois de la maison de M. le Duc de Montmorency, bou- 
levard Montmartre 277 

Le passage des Panoramas, vers 4808 281 

L' « en-lcte » des factures de la maison Susse, vers 1835, repré- 
sentant quelques « charges » de Dantan jeune 285 

Tombeau du cardinal de Richelieu , . . .. 291 

Masque mortuaire (moulé sur nature) du cardinal de Richelieu.. 297 

Crypte funéraire du cardinal de Richelieu à la Sorbonne 299 

Le masque -mortuaire du Cardinal-M'nislrc 302 

Richelieu sur son lit de mort 303 

A. Bruant, par Steinlen 306 

Aristide Bruant 307 

Montmartre en 1850 313 

Construction de l'église du Sacré-Cœur 315 

Le poste de la rue des Rosiers (Juin 1871) 319 

Une ferme à Montmartre 322 

La rue Saint-Vincent à Montmartre (1908) 323 

Les moulins de Montmartre vers 1815 325 

Rue des Saules. — Cabaret des Assassins 327 

' 4 Septembre 1870 , 333 

Gambetta 337 

Gouvernement de la Défense Nationale 339 

Les députés de la rive gauche (4 Septembre) 343 

Henri Rochcfort (4 Septembre 1870) 345 

L'entrée des classes 351 

La feuille de présence 352 

Les « Petites » 353 

Le second quadrille 355 

« A la barre » .* 357 

La classe d'ensemble de M"' Mauri dans le grand foyer de l'Opéra. 360 

M 1 " Rosita Mauri 361 

Au second quadrille 363 

Le cours de M" e Mauri dans le grand foyer de la danse. M"" Bar- 
bier, Zambclli, D. Lobslein 365 



TABLE DES GRAVURES 397 

Pages 

La classe de M" 6 Théodore 367 

La Seine et le Pont-Royal, 25 Janvier 4910 372 

L'embarcadère du «Touriste», vis-à-vis la gare d'Orsay, 26 Jan- 
vier 1910 373 

Le quai des Grands-Augustins, 26 Janvier 1910 377 

Le quai Voltaire et la pompe d'épuisement du « Journal Officiel ». 

26 Janvier 1910 379 

Le quai des Grands-Augustins, 26 Janvier 1910 381 

La passerelle de la rue de Beaune, 27 Janvier 1910 383 

La Seine et le pont des Saints-Pères. 23 Janvier 1910 385 

La rue Visconti, 28 Janvier 1910 387 

Le Palais de la Légion d'Honneur, 28 Janvier 1910 389 

La cour de l'Ecole des Beaux-Arts, 28 Janvier 1910. • 391 



MU Dfi LA TABLB DES GRAVURES 



« 



TABLE DES PLANS 



Page9 
Extrait du plan de la Ville de Paris, par Bullet et Blonde), de 
1G70 à 1G7G 35 

Extrait d'un plan de la place de Grève et de l'Hôtel de Ville en 
1850. (Collections du Musée Carnavalet. Carions de la topo- 
graphie) ' 86 

Extrait du plan routier de la Ville de Paris en 1C59, par Charles 
Picquet 116 

Place du Carrousel 215 

Extrait du plan du XVI' arrondissement 4e la Ville de Paris en 
1860, publié dans le « Paris Nouveau » d'Emile de Labédollière. 260 

La Butte Montmartre 311 



FIN DB LA TABLE DES PLANS. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

La « Mansarde » de Bonaparte 1 

Au vieux quartier des Blancs-Manteaux 17 

La rue Beauregard. La rue de la Lune. L'église Bonne-!\ T ouvclle. . 33 

Paysages de Seine . 51 

L'Hôtel de Ville et la Place de Grève le 51 Juillet 1830 69 

« Musée des Arts ». A la Sorbonne 95 

La rue de la Tour-des-Dames. — La Nouvcllc-Alhènes. — La mai- 
son de Talma 113 

Paris vu en ballon ; 129 

Le théâtre du Vaudeville 151 

Paris la nuit : Autour de Saint-Mer ri; 1 hôtel de la lîau:c Loire; 

Chez Emile; le Caveau des Halles 171 

Les jardins du Carrousel 189 

« Frascati » 217 

Le faubourg Poissonnière 237 

La rue Raynouard. Un logis de M. de Balzcc 255 

Le passage des Panoramas 271 

La rue de la Harpe 4 289 

La vraie « Butte » Montmartre.. 305 



402 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 
Le 4 Septembre 1870 : La place du Cliâleau-d'Eau; Les grands 

boulevards; l'Hôtel de Ville; les Quais 331 

Les classes de danse à l'Opéra 349 

La semaine d'un inondé 371 

Table des gravures 393 

Table des plans 399 



riN DE LA TADI.E DES MATItRES. 



1915-6-20.-- Paris. •• Imp. Hcmmerié. Petit et C 







JUL31 196* 



Gain, Georges 

Les pierres de Paris 
C3 



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